Le conte des trois frères

Chapitre 22 : Le lapin sous silence

2876 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 14/02/2026 18:34

Les jours qui suivirent l'accident de Tohru ressemblèrent à une maison dont on aurait retiré le meuble central — tout était encore là, à sa place, mais quelque chose dans la disposition générale des choses ne fonctionnait plus tout à fait. Momiji passait ses journées à l'hôpital et rentrait tard, parfois très tard, et Lily apprenait ce qui se passait par bribes, principalement par Haru qui lui transmettait les informations avec son économie de mots habituelle, et par Yuki qui était plus loquace mais également plus mesuré dans ce qu'il choisissait de partager.

Elle les croisait au lycée entre les cours, dans les couloirs ou près des casiers, et elle s'était habituée à lire entre les lignes de leurs comptes-rendus — ce qu'ils disaient, ce qu'ils omettaient, ce que leurs expressions complétaient silencieusement quand les mots ne suffisaient pas.

C'est ainsi qu'elle apprit pour Kyo, ou plutôt qu'elle comprit ce que tout le monde semblait avoir compris avant elle sur la situation de Kyo et Tohru depuis l'accident.

Arisa Uotani et Saki Hanajima avaient manifestement décidé que l'heure n'était plus à la patience et que Kyo avait eu suffisamment de temps pour agir de lui-même. Lily assista à l'une de leurs interventions un matin dans le couloir — Arisa debout devant Kyo avec cet air de quelqu'un qui a dépassé le stade de la diplomatie, Saki à côté d'elle avec le calme serein d'une personne qui sait qu'elle a raison et n'a donc pas besoin d'élever la voix. Kyo, pour sa part, avait l'expression d'un homme qui aurait voulu être n'importe où ailleurs sur la planète.

Lily les observa depuis l'autre bout du couloir avec un mélange d'amusement et d'une chose moins confortable, quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance inconfortable. Elle aussi pensait que Kyo était un idiot — mais elle pensait aussi, et c'était la partie moins agréable, qu'elle ne devrait probablement pas juger quelqu'un qui retenait ses sentiments par peur des conséquences. Il y avait dans la posture fermée de Kyo, dans la façon dont il regardait ailleurs pour ne pas regarder ce qu'on lui montrait, quelque chose qu'elle reconnaissait d'une façon qui ne lui plaisait pas particulièrement.

Elle se détourna et continua son chemin vers sa salle de classe.


Ce soir-là, elle rentra à une heure raisonnable pour la première fois depuis plusieurs jours et trouva la cuisine éclairée, une odeur de dashi et de sauce soja qui s'échappait sous la porte.

Elle s'arrêta sur le seuil, surprise. Momiji était devant les fourneaux, le dos tourné, remuant quelque chose dans une casserole avec la concentration appliquée de quelqu'un qui n'a pas cuisiné depuis un moment et qui ne veut pas le rater. Il portait un tablier bleu marine qu'il n'utilisait presque jamais. Lily posa les yeux machinalement sur son propre tablier — le tablier de Kurai — accroché à son crochet habituel à droite de la porte, exactement où elle l'avait laissé ce matin, et quelque chose dans ce regard, dans cette vérification instinctive, lui dit quelque chose sur elle-même qu'elle n'était pas tout à fait prête à examiner.

« Tu es là, » dit-elle.

Momiji se retourna avec un sourire.

« Tohru va bientôt sortir. Kyo a voulu aller à l'hôpital aujourd'hui, je pense qu'il a finalement arrêté d'être un idiot. »

Il dit ça avec une légèreté qui était sincère, une joie simple et directe, et il se retourna vers ses fourneaux en continuant à parler de Tohru, de l'hôpital, de comment elle semblait aller mieux.

Lily s'assit à la table.

Elle prit ses baguettes. Elle les reposa. Elle regarda le bol vide devant elle et essaya de trouver quelque chose à faire de ses mains.

Momiji posa les plats sur la table et s'assit en face d'elle, et c'est seulement à ce moment-là, quand le silence de Lily eut une forme assez précise pour être vue, qu'il s'arrêta de parler. Il la regarda. Elle regardait son bol.

« Lily. »

« Je n'ai pas très faim, » dit-elle.

« Lily, » répéta-t-il, avec une intonation légèrement différente, plus douce et plus directe à la fois.

Elle essaya de sourire et se rendit compte en faisant la tentative qu'elle ne pouvait pas. Quelque chose dans la façon dont il avait dit son prénom deux fois, dans la façon dont il attendait maintenant en la regardant sans rien ajouter, lui ôtait la possibilité de mentir convenablement. Elle sentit ses yeux brûler et ce fut la chose la plus humiliante de la soirée — pas ce qu'elle allait devoir dire, mais les larmes qui arrivaient avant les mots, sans qu'elle puisse les retenir.

Momiji fut debout et à côté d'elle avant qu'elle ait eu le temps de détourner le visage. Il s'agenouilla devant sa chaise et prit ses mains dans les siennes, et elle regarda leurs mains jointes parce que c'était plus facile que de le regarder lui.

« Dis-moi ce qui ne va pas. »

Elle secoua la tête.

« Lily. »

Il y avait dans sa voix une patience tranquille qui n'avait rien d'une pression — il attendait simplement, il était là, et il était clair qu'il resterait là aussi longtemps qu'il le faudrait. Et c'est cette patience là, précisément, cette façon de ne pas partir, qui fit craquer ce qu'elle maintenait depuis des semaines.

Elle parla sans le regarder, les yeux fixés sur leurs mains, d'une voix qu'elle gardait aussi stable que possible.

« Le problème… »

Elle s'interrompit, recommença différemment, parce que le dire directement était au-dessus de ses forces et que la distance de la troisième personne rendait la chose à peine plus supportable à prononcer.

« Elle ne supporte plus de t'aimer en silence. »

Le silence qui suivit dura plusieurs secondes.

Elle leva les yeux à contrecœur, parce qu'elle avait besoin de savoir, et ce qu'elle vit ne lui donna pas de réponse claire — son visage était immobile d'une façon qu'elle ne lui connaissait pas, ses yeux posés sur elle avec une intensité qui pouvait signifier n'importe quoi. Elle chercha dans son expression quelque chose qu'elle pourrait lire, un signal, une direction, et ne trouva rien de déchiffrable.

Il ouvrit la bouche.

Mais elle était déjà debout, avait déjà retiré ses mains des siennes, était déjà à la porte de sa chambre, parce que l'alternative — rester là à attendre une réponse dont elle était désormais certaine de la nature — était quelque chose qu'elle n'était pas capable de faire ce soir. Elle crut entendre son prénom, peut-être le début de quelque chose, mais elle avait refermé la porte derrière elle et s'était assise au sol le dos contre le bois et elle ne voulait plus rien entendre.

De l'autre côté, la maison resta silencieuse.


Les jours qui suivirent, Lily fit ce qu'elle savait faire — elle s'organisa pour être ailleurs. Des itinéraires différents dans les couloirs du lycée. Des horaires décalés. Une attention particulière aux sons de la maison qui lui permettait de savoir où était Momiji avant d'ouvrir les portes.

Ce système fonctionnait correctement jusqu'au matin où elle tourna au coin d'un couloir et se retrouva face à lui sans l'avoir anticipé, à moins d'un mètre, et la surprise fut suffisamment violente pour que quelque chose en elle lâche avant qu'elle puisse l'en empêcher.

La chaleur explosa dans ses veines avec la brutalité d'un réflexe pur, sans décision, sans contrôle. Bref, et elle n'était plus là.

Le silence qui suivit était d'une qualité particulière.

Elle était toujours là — invisible, debout dans le couloir, les poumons qui refusaient de fonctionner normalement — et Momiji était devant elle à l'endroit où elle venait d'être, et il regardait l'espace qu'elle occupait avec une expression qu'elle ne pouvait pas lire de là où elle était.

Haru, qu'elle n'avait pas vu parce qu'il se tenait un peu en retrait, observait la scène avec ce calme imperturbable qui était sa façon d'être en toutes circonstances. Ses yeux se posèrent sur l'endroit précis où Lily se tenait, et elle comprit qu'il savait exactement ce qui venait de se passer et où elle était.

Elle se concentra, reprit le contrôle avec une rapidité née de la honte plus que du talent, et réapparut suffisamment loin dans le couloir pour prétendre qu'elle arrivait d'une autre direction. Elle ne regarda pas en arrière.


Lors du dernier jour d'examens, Haru trouva Momiji dans un couloir désert et marcha à côté de lui pendant quelques secondes sans rien dire, ce qui était chez lui une façon d'initier une conversation.

« Qu'est-ce que tu comptes faire ? » dit-il finalement.

Momiji haussa les épaules, et ce haussement d'épaules n'était pas de la désinvolture — c'était quelque chose de plus honnête et de plus fatigué que ça, la posture de quelqu'un qui n'a pas encore trouvé la réponse à une question qu'il retourne depuis plusieurs jours.

« Qu'est-ce que tu as fait, ce soir-là, quand elle est partie ? »

Momiji garda les yeux devant lui.

« Je suis resté dans la cuisine. »

« Et après ? »

Un silence.

« J'ai entendu qu'elle pleurait. »

Il s'arrêta.

« Je suis resté dans la cuisine jusqu'à ce que je ne supporte plus de l'entendre. »

Haru n'ajouta rien pendant quelques pas. Puis :

« Je t'ai demandé ce que tu avais fait. Pas ce qu'elle avait fait. Pas ce que tu avais entendu. Ce que toi tu as ressenti quand elle l'a dit. »

Momiji ne répondit pas immédiatement. Ils marchèrent encore un moment dans le couloir qui se vidait progressivement, les autres élèves dispersés dans toutes les directions avec la légèreté des gens qui viennent de rendre leur dernier examen.

« Je ne sais pas encore, » dit Momiji finalement, et c'était la chose la plus honnête qu'il pouvait dire.

Haru le regarda de côté.

« Tu viens de renoncer à quelqu'un. On ne tombe pas amoureux de quelqu'un d'autre le lendemain. »

Ce n'était pas une question, juste un constat posé là avec la tranquillité d'une évidence.

« Mais "je ne sais pas encore" n'est pas la même chose que "non". »

Momiji n'eut pas de réponse à ça non plus.

« Tu es définitivement rentré dans l'âge adulte, » dit Haru, et quelque chose dans sa voix qui ressemblait à une légère affection contenue rendait la phrase moins cruelle qu'elle aurait pu être.

Momiji sourit, mais c'était un sourire triste, orienté vers le sol.


La bibliothèque du lycée était presque vide à cette heure-là, baignée dans une lumière de fin d'après-midi qui transformait les rangées de livres en quelque chose de presque irréel. Lily y était installée depuis une heure, un roman ouvert devant elle qu'elle ne lisait pas vraiment, les yeux posés sur les lignes sans les suivre, perdue dans ce brouillard particulier des gens qui pensent à quelque chose de précis en faisant semblant de penser à autre chose.

Elle entendit une chaise racler en face d'elle et leva les yeux.

Haru s'assit avec sa fluidité habituelle, posa les coudes sur la table, et la regarda avec ce regard tranquille et direct qui ne cherchait jamais à mettre les gens à l'aise ni à les brusquer.

« Je n'aurais pas pensé que tu aimerais Momiji, » dit-il.

Lily ferma son livre d'un geste brusque. Elle jeta un coup d'œil aux deux ou trois élèves dispersés entre les rayonnages, s'assura qu'aucun ne les regardait, puis sentit la chaleur monter dans ses joues avec une violence qu'elle trouvait profondément injuste.

« Tu n'es pas obligé de retourner le couteau dans la plaie, » dit-elle à voix basse.

Haru la regarda avec une légère inflexion dans les sourcils.

« Le couteau dans la plaie. »

« Oui. » Elle croisa les bras. « J'ai été rejetée. C'est suffisamment douloureux comme ça sans que tu viennes en parler en plein milieu de la bibliothèque. »

Haru resta silencieux un moment. Pas le silence de quelqu'un qui cherche ses mots, plutôt celui de quelqu'un qui recalibrait quelque chose intérieurement.

« Je n'étais pas au courant de ça, » dit-il finalement.

Lily le dévisagea.

« Il t'a dit ce qui s'est passé. »

« Il m'a dit ce que tu avais dit. Il m'a dit qu'il était resté dans la cuisine et qu'il avait entendu que tu pleurais. » Il marqua une pause infime. « Il ne m'a pas dit qu'il t'avait rejetée. »

Le silence qui s'installa entre eux était d'une qualité différente de tous ceux qui l'avaient précédé. Lily le regarda, essayant de comprendre ce que cette distinction contenait exactement — ce qu'il y avait entre "il t'a rejetée" et "il est resté dans la cuisine", dans l'espace entre ces deux formulations.

Haru ne précisa rien, ne développa pas, ne lui offrit pas la résolution commode qu'une partie d'elle voulait. Il se contenta de laisser l'information là, posée entre eux comme une pièce de puzzle qui pouvait s'emboîter à plusieurs endroits différents.

Il s'excusa, brièvement, simplement, comme il faisait toutes les choses.

Lily regarda ses mains sur la couverture du livre fermé.

« Rin va bien ? » dit-elle, parce qu'elle avait besoin de changer de sujet et parce qu'elle voulait réellement savoir.

Le sourire de Haru fut presque imperceptible, juste un léger relâchement dans les commissures qui indiquait qu'il savait exactement ce qu'elle faisait mais n'allait pas le souligner.

« Elle va mieux. Merci de demander. »


Le jour de la sortie de Tohru de l'hôpital, Lily rentra du travail avec la certitude que la maison serait vide. Elle était donc dans un état d'attention partiellement relâchée quand elle poussa la porte d'entrée, et la lumière allumée dans le salon la fit s'arrêter net dans le couloir.

Momiji apparut dans l'encadrement de la porte du salon. Ils se regardèrent.

« Tu ne dînes pas ? » dit-il.

C'était une question simple posée d'une voix simple, sans accusation ni sous-entendu apparent. Lily mit deux secondes à réaliser que ses pieds ne bougeaient plus vers sa chambre, et elle changea de direction vers la table parce que partir maintenant aurait été puéril et qu'elle était trop fatiguée pour être puérile ce soir.

Ils mangèrent en silence. Pas le silence hostile des personnes qui se font la guerre, ni tout à fait le silence confortable de l'habitude — quelque chose entre les deux, un silence qui contenait des choses non dites mais ne les forçait pas à sortir, dans lequel on pouvait respirer sans se battre.

Lily se leva pour débarrasser quand les bols furent vides, empilant les assiettes avec des gestes précis. Elle tendit le bras vers le bol de Momiji et sa main se referma sur quelque chose de chaud — ses doigts à lui, qui s'étaient refermés sur les siens avant qu'elle comprenne ce qui se passait.

Elle s'immobilisa.

Il ne la regardait pas tout à fait dans les yeux — son regard était sur leurs mains jointes sur la table, et il avait cette expression concentrée de quelqu'un qui cherche comment dire quelque chose avec précision.

« J'ai une bonne nouvelle, » dit-il à voix basse. « La malédiction est rompue. Pas seulement la mienne. Toutes. Tout le monde est libre. »

Lily ne répondit pas immédiatement.

Elle pensait à Yuki, à Kisa, à Haru et Rin, à tous les noms que Momiji lui avait énumérés ce soir dans le salon avec cette voix de quelqu'un qui dresse un bilan douloureux. Elle pensait à Kyo qui pourrait rester, qui n'irait pas dans cette pièce, qui pourrait enfin avoir la vie qu'il méritait. Elle pensait à ce que ça signifiait que quelque chose qu'on croyait permanent puisse ne plus l'être, que la règle immuable se révèle avoir une exception, que ce qu'on avait accepté comme une fatalité soit autre chose.

Elle pensa à la rivière du conte, au troisième frère, à son propre pouvoir qui se déclenchait dans les couloirs du lycée et dans les moments de vulnérabilité qu'elle ne savait pas toujours contrôler.

Si leur malédiction avait pu se briser.

La pensée était fragile et neuve, trop fragile pour être dite à voix haute, trop neuve pour être examinée sans craindre qu'elle ne s'efface. Elle la garda pour elle et laissa simplement sa main rester dans celle de Momiji sur la table.

Elle sourit, lentement, d'un sourire qui contenait plusieurs choses à la fois — de la joie pour lui, de la joie pour tous les autres, et quelque chose de plus intérieur et de plus silencieux qui n'avait pas encore de nom mais qui ressemblait, pour la première fois depuis très longtemps, à de l'espoir.

Momiji la regarda sourire et ne dit rien d'autre, et leurs mains restèrent jointes sur la table dans la lumière douce de la cuisine, et dehors le printemps continuait son travail tranquille et patient, défaisant le froid du dedans vers le dehors, une chose à la fois.


Publié : 14/02/2026

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