Le conte des trois frères

Chapitre 21 : Le lapin et le dieu

3175 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 13/02/2026 17:06

Le lendemain de la rupture de la malédiction, Lily se réveilla dans un appartement où quelque chose avait fondamentalement changé sans que rien d'apparent ne le signale. La vaisselle était à sa place, la lumière du jardin filtrait à travers les panneaux de papier de riz avec la même douceur qu'à l'ordinaire, et les carpes koï du bassin traçaient leurs cercles habituels dans l'eau froide. Mais quand elle s'assit à la table du petit-déjeuner en face de Momiji, elle fut traversée par la certitude que quelque chose en lui était différent — une qualité dans son silence, une façon de tenir sa tasse entre ses mains comme s'il appréciait la chaleur du porcelaine avec une conscience qu'il n'avait pas eue avant.

Elle ne dit rien et il ne dit rien, et ils mangèrent leurs toasts dans ce silence particulier que seules les personnes très proches peuvent partager sans que ça devienne inconfortable.

Ce n'est qu'en arrivant au lycée, seule, Momiji ayant décidé de ne pas venir en cours ce matin-là, que Lily réalisa que ce silence avait peut-être aussi contenu d'autres choses qu'elle n'avait pas su lire.


La journée de cours se déroula dans cet état de conscience divisée — une partie d'elle prenait des notes et répondait aux questions du professeur, l'autre restait suspendue quelque part entre ce qu'elle avait entendu la veille et ce qu'elle n'arrivait pas encore à faire avec. Elle profita de chaque pause pour retrouver Momiji, qui s'était installé dans un recoin discret du jardin derrière le gymnase, à l'abri des regards, son violon rangé dans son sac et ses écouteurs sur les oreilles.

Il levait la tête quand il l'entendait approcher et ses yeux s'éclairaient légèrement, et quelque chose dans cet éclat lui faisait toujours un peu mal à regarder en ce moment, d'une douleur qu'elle ne savait pas encore tout à fait nommer.

« Quelqu'un t'a demandé ? » dit-il lors de la deuxième pause.

« Non, » répondit-elle.

C'était un demi-mensonge. Haru l'avait trouvée entre deux cours, debout devant son casier, et lui avait posé la question avec ce calme imperturbable qui était sa marque de fabrique. Elle avait vu dans ses yeux qu'il soupçonnait quelque chose — Haru ne demandait jamais ce qu'il ne savait déjà à moitié — mais il n'avait pas insisté. Il avait juste regardé un instant de trop avant de hocher la tête et de s'éloigner, et Lily avait pensé en regardant sa silhouette s'éloigner dans le couloir que Momiji ne pourrait pas cacher grand-chose longtemps à quelqu'un qui le connaissait depuis l'enfance.

À la fin de la dernière heure de cours, elle récupéra son sac et se dirigea vers le jardin pour aller chercher Momiji. Elle l'entendit avant de le voir — sa voix, et une autre voix qu'elle reconnut, plus rugueuse, moins patiente. Elle s'arrêta au coin du bâtiment, hésitante.

Kyo.

Elle allait faire demi-tour pour revenir dans cinq minutes quand un mot la cloua sur place. Elle ne comprit pas immédiatement de quoi ils parlaient — leurs voix étaient basses et elle n'en saisissait que des bribes portées par le vent — mais l'intensité de leur échange était palpable, quelque chose entre eux qui avait la densité d'une conversation longtemps reportée.

Puis elle entendit, distinctement cette fois :

« J'aimais Tohru moi aussi. »

La voix de Momiji. Calme, directe, sans détour.

Lily ne bougea plus.

Elle entendit Kyo répondre quelque chose qu'elle ne saisit pas clairement, quelque chose entre la surprise et l'incompréhension, et Momiji continuer d'une voix qui ne cherchait pas à se défendre, juste à dire une chose vraie. Elle attrapa le bord du mur derrière elle parce que ses mains cherchaient quelque chose à tenir.

Elle aurait dû repartir. Elle en était parfaitement consciente. Elle n'avait pas à entendre cette conversation, elle n'avait pas à rester plantée là à écouter quelque chose qui n'était pas destiné à ses oreilles. Mais ses pieds refusèrent de bouger pendant encore quelques secondes, et dans ces quelques secondes elle n'entendit plus rien de cohérent — juste des voix, le vent, un oiseau quelque part dans les arbres.

Elle repartit sans qu'ils l'aient vue.

Elle s'éloigna assez vite et assez loin, et s'arrêta devant une fenêtre quelconque du couloir, regardant sans voir le parking ensoleillé en contrebas. Elle avait eu raison depuis le début. Elle avait soupçonné, supposé, refusé de croire sa propre intuition en espérant se tromper, et elle ne s'était pas trompée.

Ce n'était pas vraiment une surprise. C'est ce qu'elle se dit, très fermement, en regardant le parking.

Ce n'était vraiment pas une surprise du tout.


Momiji la trouva quelques minutes plus tard, appuyée contre le mur à l'endroit où ils s'étaient donné rendez-vous, et il ne sembla pas remarquer que quelque chose avait changé dans son expression. Ou alors il le remarqua et ne dit rien, ce qui revenait au même. Ils prirent le chemin du retour côte à côte dans la lumière de fin d'après-midi, et Lily marcha à sa gauche avec la gorge serrée d'une façon qu'elle attribuait, si on lui avait posé la question, à la fatigue et à l'air froid de mars.

Momiji aussi était silencieux. Pas du silence de quelqu'un qui n'a rien à dire, mais du silence de quelqu'un qui retient quelque chose de précis, qui le maintient à distance jusqu'à trouver le bon moment pour le poser.

Ce moment vint à mi-chemin, quand ils traversèrent le pont au-dessus du canal et que la ville se déploya sur leur gauche dans la lumière oblique.

« Ce soir, je dois voir Akito, » dit Momiji.

Lily le regarda de côté.

« Pour lui annoncer ? »

« Oui. » Il gardait les yeux devant lui, les mains dans les poches. « Je ne peux pas continuer à me cacher de lui. De lui... d'elle. Je ne sais pas encore comment je dois penser à ça. »

Il dit ça avec une légèreté fabriquée qui ne trompa pas Lily — elle connaissait assez la différence entre sa désinvolture naturelle et la version qu'il construisait consciemment pour ne pas inquiéter les gens. Mais elle attendit, parce qu'il n'avait pas fini.

« Akito est le dieu de l'histoire, » dit-il après un silence. « Même sans la malédiction, même libre, il reste quelque chose entre nous. Quelque chose que je ne sais pas encore comment appeler. Et j'ai... j'ai toujours eu peur d'elle. Depuis que je suis petit. Cette peur-là, elle n'a pas disparu avec le reste. »

Lily prit quelques secondes avant de répondre, s'assurant que sa voix serait stable.

« Je t'attendrai, » dit-elle simplement. « Je resterai debout. Et je t'enverrai toute la force que j'ai par la pensée, alors essaie de la recevoir. »

Momiji se tourna vers elle avec un sourire qui n'était pas fabriqué celui-là, qui était juste réel, et il glissa son bras autour de ses épaules et l'attira légèrement vers lui sans rien dire d'autre. Lily laissa sa tête peser doucement contre son épaule pendant quelques pas, et le canal glissa sous eux dans la lumière froide.


Il rentra plus tard que prévu.

Lily avait préparé un repas entier en attendant — du riz, une soupe miso, du tofu poêlé et des légumes sautés à la sauce gingembre, un repas simple mais qui prenait du temps à préparer, ce qui était exactement ce qu'elle cherchait. Elle avait mis et remis les bols à leur place, disposé les baguettes, rempli la théière, et quand la porte d'entrée finit par s'ouvrir, elle était debout dans la cuisine en train de ne rien faire de particulier sinon attendre.

Elle entendit le bruit de ses chaussures, le crissement familier du parquet dans le couloir, et Momiji apparut dans l'encadrement de la cuisine. Il s'arrêta en voyant les plats soigneusement alignés sur la table, et Lily regarda son visage plutôt que les plats.

Elle vit ce qu'elle cherchait : sa main qui remontait brièvement vers sa joue gauche avant de s'en écarter, comme si elle avait bougé toute seule. Un geste si rapide et si maîtrisé qu'elle l'aurait manqué si elle n'avait pas su où regarder.

Son estomac se contracta.

Elle ne dit rien sur ce qu'elle avait vu. Elle prit l'assiette et commença à le servir.

« Alors ? » dit-elle en posant le bol de soupe devant lui. « Comment c'était ? »

Momiji s'assit et regarda les plats avec une expression qui contenait à la fois de la gratitude et quelque chose de plus épuisé, plus profond.

« Moins pire que ce que j'avais imaginé, » dit-il finalement. « Mais elle n'a pas apprécié. » Il prit ses baguettes et les retint sans manger tout de suite. « J'ai peur qu'elle se venge. Pas de moi... mais de quelqu'un d'autre. C'est sa façon de faire. »

Lily s'assit en face de lui. Elle pensa à la joue qu'il avait effleurée sans y penser et ne dit rien, parce qu'il ne voulait visiblement pas en parler et que le forcer à le faire ne servirait à rien ce soir. Elle pensa aussi à ce qu'il venait de dire — qu'Akito ne se vengeait pas directement mais obliquement, qu'elle blessait d'autres personnes pour toucher ceux qui lui avaient déplu.

« Mange, » dit-elle à la place. « Il est froid, le tofu. »

Momiji la regarda un moment avec cette expression qu'elle n'arrivait toujours pas à déchiffrer complètement, puis sourit et prit une bouchée.

« Je suis content que tu sois là, » dit-il entre deux bouchées avec toute la simplicité du monde.

Lily baissa les yeux sur son propre bol.

« Moi aussi, » dit-elle, et c'était vrai d'une façon qui la surprit elle-même.


Ils étudiaient depuis environ une heure — Momiji sur le canapé avec ses révisions de littérature, Lily à la table basse avec ses cours d'histoire — quand les cris retentirent.

Ce n'était pas tout à fait des cris. Plutôt des voix très élevées, des voix dans lesquelles la panique était reconnaissable même à distance, portées par le silence de la nuit à travers les parois de la maison. Lily releva la tête avant même d'avoir eu conscience qu'elle entendait quelque chose d'anormal. Momiji, de son côté, était déjà debout.

Ils sortirent ensemble dans le jardin et l'air froid de la nuit les saisit immédiatement, chargé d'une tension que Lily ne sut pas d'abord localiser. Des lumières s'allumaient dans les bâtiments du domaine, les unes après les autres. Quelqu'un appelait Hatori — le nom du médecin répété avec une urgence qui n'était pas simulée.

Haru apparut au coin du mur, les cheveux légèrement défaits comme quelqu'un qui vient de se lever d'un coup, et ses yeux se posèrent sur eux avec un calme de surface qui ne masquait pas complètement ce qui se passait dessous. Ils allèrent ensemble vers la source des voix, traversant le jardin rapidement dans la nuit.

Ils trouvèrent Hatori dans la lumière froide d'une des entrées du domaine, et il suffit d'un regard à Lily pour comprendre que la nouvelle était mauvaise. Hatori ne montrait jamais grand-chose sur son visage — c'était son mode de fonctionnement, cette contention médicale appliquée à toute chose — mais ce soir il y avait dans la ligne de ses épaules quelque chose de plus tendu qu'à l'ordinaire.

Il leur dit ce qui s'était passé en peu de mots, de la façon directe et neutre qu'il réservait aux situations qui ne supportaient pas l'enrobage. Kureno était blessé. Akito. Du verre. Il était en route vers l'hôpital.

Le silence qui suivit dura plusieurs secondes.

Hatori les regarda, les trois, et leur dit de rentrer. Pas durement — il ne parlait jamais durement — mais avec cette autorité tranquille qui ne souffrait pas de discussion. Il avait des choses à faire et ils n'avaient rien à faire ici sinon être dans le chemin.

Ils rentrèrent.


Ils attendirent dans le salon de Momiji, les révisions abandonnées sur la table basse, la théière oubliée dans la cuisine. Haru était assis dans le fauteuil, les coudes sur les genoux, les yeux dans le vague. Momiji regardait ses mains. Lily regardait les deux, en silence.

C'est Momiji qui parla le premier, d'une voix basse et fatiguée.

« Akito est devenu fou. »

Ni Haru ni Lily ne répondirent, parce que ce n'était pas une question et qu'il n'avait pas fini.

« Yuki, pendant des années. Kyo, avec l'enfermement. Hatori et son œil. Kisa, quand elle était petite. Tohru, toutes les fois. Rin. » Il s'arrêta un instant. « Et maintenant Kureno. »

Lily avait écouté cette liste avec une attention particulière, enregistrant chaque nom, chaque bout d'histoire qu'elle connaissait ou ne connaissait pas, et quelque chose se formait dans son esprit qui n'était pas encore une pensée complète — juste la forme d'une pensée, le contour d'une réalité qu'elle n'avait pas encore regardée en face.

« Kureno, » répéta-t-elle. « Je ne sais presque rien de lui. »

Haru releva la tête. Ce fut lui qui répondit, brièvement — Kureno, le coq, celui qui était inapprochable, qui ne quittait jamais Akito.

Lily pensa à son père, qui avait fait le choix inverse. Qui était parti sans regarder en arrière et n'avait jamais envoyé de nouvelles.

Elle pensa aux différentes formes que prenait la décision de rester.

Puis elle pensa à ce que Momiji avait dit en rentrant : j'ai peur qu'elle se venge. Et le timing de ce soir s'emboîta dans sa tête avec la précision d'un mécanisme d'horlogerie — Momiji chez Akito hier soir, Akito qui apprenait que sa malédiction était brisée, Akito qui ne punissait pas directement mais cherchait ailleurs, quelqu'un de moins protégé, quelqu'un qu'elle pouvait atteindre plus facilement.

Elle se retourna vers Momiji.

« L'été dernier... Quand tu es venu me voir au café, c'était elle, n'est-ce pas ? Elle t'a frappé ? Ce soir aussi ? »

Il ne répondit pas. Il n'avait pas besoin de confirmer car la vérité était criante.

La pièce retomba dans le silence. Dehors, le domaine était revenu au calme apparent des nuits de printemps, mais c'était un calme de surface, le genre qui recouvre des choses sans les résoudre.


Hatori arriva un peu avant minuit.

Il entra sans frapper — il n'avait jamais frappé chez Momiji, c'était une des prérogatives implicites qu'il avait en tant que médecin de la famille et adulte de référence — et s'assit dans le seul fauteuil libre avec la raideur de quelqu'un qui a passé plusieurs heures debout. Ils le regardèrent tous les trois avec la même attente.

Il leur dit, dans le même ordre qu'il avait toujours de donner les informations, du plus important au moins important dans sa hiérarchie à lui : Kureno était à l'hôpital, les blessures étaient sérieuses mais pas mortelles, il allait s'en sortir. Et Tohru était à l'hôpital également. Un accident. Elle était tombée d'une falaise.

La façon dont il le dit — elle était tombée, avec cette concision qui laissait beaucoup de choses non dites — indiquait que les circonstances exactes n'étaient pas simples, ou pas encore claires, ou pas quelque chose qu'il allait développer ce soir.

Haru fut debout avant que Hatori ait fini de parler.

« Rin, » dit-il simplement.

Ce n'était pas une explication, juste le nom de la personne vers laquelle il avait besoin d'aller, et Hatori hocha la tête comme si c'était parfaitement cohérent.

« Je vais voir Akito, » dit Hatori en se levant à son tour.

Lily voulut demander pourquoi — pourquoi Akito maintenant, cette nuit, après tout ce qui venait de se passer — mais quelque chose dans l'expression de Hatori l'en empêcha. Il y avait dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de l'espoir, ou à défaut à la forme que prenait l'espoir chez quelqu'un qui avait appris depuis longtemps à ne pas trop y croire. Il sentait quelque chose, peut-être. Un changement possible. Une fissure dans quelque chose qui avait toujours semblé monolithique.

La porte se referma derrière eux, et Lily et Momiji se retrouvèrent seuls dans le salon.

Elle se tourna vers lui.

Il était assis sans bouger, les mains posées à plat sur les genoux, le regard fixé sur un point légèrement en dessous de la fenêtre. Sa pâleur n'était pas celle de la surprise — c'était quelque chose de plus installé, de plus long, comme si toutes les heures de la journée s'étaient déposées sur lui en couches successives et qu'il ne savait plus très bien comment les porter.

Lily traversa le salon et s'assit à côté de lui et elle prit sa main dans les siennes. Il ne bougea pas tout de suite — il se laissa juste avoir la main tenue, comme si le contact mettait un moment à atteindre quelque chose en lui — puis il appuya doucement son épaule contre la sienne et ferma les yeux.

Elle ne dit pas grand-chose. Il n'y avait pas grand-chose à dire qui ne soit pas une platitude, et Momiji méritait mieux que des platitudes ce soir. Elle dit son prénom une fois, doucement, pour qu'il sache qu'elle était là. Elle dit, très bas, d'une voix qu'elle gardait calme exprès :

« Je suis là. »

Les mots les plus simples du monde. Ceux que personne ne lui avait dits depuis longtemps, excepté le lapin.

Momiji ne répondit pas, mais quelque chose dans son silence changea légèrement, se fit moins lourd. Sa main s'inversa dans la sienne et ses doigts se refermèrent autour des siens.

Dehors, le domaine dormait dans la nuit de printemps, traversé de temps en temps par le son du vent dans les arbres ou le clapotis du bassin. Lily resta assise à côté de Momiji dans la lumière douce du salon, leurs mains entremêlées, attendant sans savoir exactement quoi, et pensa à Kyo qui aimait Tohru et ne pouvait pas le dire, à Kureno qui avait choisi de rester et avait été blessé pour ça, à Rin quelque part sur le domaine en train d'apprendre la nouvelle, à Hatori qui allait voir Akito avec quelque chose qui ressemblait à de l'espoir dans les yeux.

Elle pensa à la malédiction de Momiji qui s'était brisée comme une corde sous tension.

Elle pensa, brièvement, à la sienne.

Et puis elle arrêta de penser et resta là, simplement là, parce que c'était ce dont il avait besoin ce soir et peut-être ce dont elle avait besoin aussi, cette chose simple et difficile d'être présente dans la même pièce que quelqu'un sans avoir à le mériter.


Publié : 13/02/2026

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