Le conte des trois frères

Chapitre 20 : Le lapin libéré

4254 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 12/02/2026 17:18

Le mois de février avait déposé sur la ville un froid sec et mordant qui n'avait rien à envier à janvier. Pourtant, quelque chose avait changé dans l'atmosphère de ce matin-là — une lumière différente, plus dorée, qui annonçait timidement que l'hiver ne durerait pas éternellement. Lily et Momiji marchaient côte à côte vers le lycée, leurs souffles formant de petits nuages blancs dans l'air glacial, et ils riaient encore de quelque chose d'absurde que Momiji avait dit au petit-déjeuner.

Elle ne se souviendraient même plus de quoi il s'agissait une heure plus tard — une histoire de bonbons en forme de poulpe qu'il avait découverts dans une boutique spécialisée, ou peut-être les aventures désastreuses d'un personnage de Mogeta qu'il avait décidé de lui raconter avec une gestuelle exagérée — mais le rire était là, léger et réel, et c'était suffisant. Sa main était dans la sienne parce qu'il avait glissé ses doigts entre les siens au détour d'une rue verglacée, sous prétexte qu'il ne voulait pas qu'elle tombe encore, et elle n'avait pas retiré sa main.

Les regards se tournaient vers eux dès qu'ils franchissaient le portail du lycée — elle y était habituée maintenant, et apprenait à les ignorer avec une grâce qu'elle n'avait pas eu au début. Momiji, lui, n'avait jamais semblé particulièrement troublé par l'attention, et cette désinvolture naturelle avait progressivement déteint sur elle.

Ils trouvèrent le groupe habituel près des casiers, Kyo appuyé contre le mur avec son détachement caractéristique, Yuki un peu à l'écart, Tohru au centre avec son sourire bienveillant, Haru debout et silencieux comme une statue, et plus surprenant, Arisa Uotani et Saki Hanajima qui discutaient à voix basse avec Tohru avec une animation inhabituelle.

« Les examens, » conclut Lily avant même d'avoir entendu un mot de leur conversation.

« Les examens, » confirma Momiji avec un soupir résigné.

Ils rejoignirent le groupe et Lily salua tout le monde en s'insérant naturellement dans la conversation. La période des examens approchait effectivement avec son cortège d'angoisses habituelles, et même Saki, qui semblait généralement imperméable à ce genre de préoccupations terrestres, avait une liste de sujets à réviser dans les mains. Haru, lui, paraissait avoir décidé que les examens ne le concernaient pas personnellement.

La discussion fut interrompue par l'arrivée de deux filles du club des admirateurs de Yuki, qui s'approchèrent avec des sourires soigneusement calculés et des mines faussement innocentes. Elles saluèrent le groupe avec une politesse qui n'était clairement adressée qu'à une seule personne.

« Sohma-kun, » dit l'une d'elles avec une douceur étudiée, « la Saint-Valentin approche. Est-ce que tu recevras des chocolats cette année ? »

Yuki les regarda avec cette courtoisie distante qui était sa manière de ne jamais véritablement les écarter, et répondit que oui, il serait reconnaissant de toute attention. Les deux filles repartirent visiblement satisfaites, se murmurant quelque chose à l'oreille en s'éloignant.

« C'est dans quatre jours, la Saint-Valentin, » remarqua Momiji avec l'air de quelqu'un qui vient de se souvenir d'un rendez-vous important. « Rin va t'en offrir, tu crois ? » demanda-t-il en se tournant vers Haru.

Haru sembla sincèrement réfléchir à la question avec le sérieux qu'il accordait à toutes les choses importantes.

« Probablement pas. »

« C'est sûr qu'elle ne va pas lui en offrir, » intervint Momiji avec conviction. « La connaissant, elle serait capable de lui apporter une brique. »

« Ce serait quand même une forme d'attention, » dit Haru, philosophe.

Lily avait écouté cette conversation en observant discrètement Kyo et Tohru qui se tenaient l'un à côté de l'autre sans se toucher, comme toujours, avec cette distance millimétrique et tendue qui était leur manière à eux d'être proches. Tohru disait quelque chose à voix basse et Kyo regardait ailleurs avec cette expression qu'il réservait aux moments où il essayait très fort de ne pas sourire.

La cloche sonna et le groupe se dispersa. Lily emboîta naturellement le pas à Haru et Momiji vers leur salle de classe, et quand ils furent suffisamment loin des autres, elle dit à voix basse :

« Kyo et Tohru. »

Momiji ne dit rien mais sourit. Haru la regarda de côté.

« Ça crève les yeux, » continua-t-elle. « Depuis combien de temps est-ce que ça dure ? »

« Un moment, » dit Haru avec son économie de mots habituelle.

« Et pourquoi il ne tente rien ? Kyo ? »

Il y eut un silence trop long, imperceptiblement trop long, et Lily le remarqua. Elle regarda Momiji, qui regardait devant lui avec un sourire qui ne montait pas jusqu'à ses yeux. Elle nota ce détail sans en comprendre encore la raison, et décida de ne pas insister.

Le 14 février arriva avec son cortège de chocolats enveloppés dans du papier brillant et de chuchotements fébriles dans les couloirs. Lily était rentrée de l'école avant Momiji ce soir-là, et elle avait passé deux heures dans la cuisine avec une concentration d'orfèvre, le tablier de Kurai noué autour de la taille — elle le portait pour cuisiner depuis qu'elle avait emménagé chez Momiji, silencieusement, sans que personne ne lui fasse la remarque.

Elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir et se dépêcha de ranger les derniers ustensiles, essuyant une trace de chocolat sur le plan de travail avec la hâte de quelqu'un qui ne veut pas être surpris en flagrant délit. Momiji apparut dans l'encadrement de la cuisine, encore en manteau, et ses yeux se posèrent immédiatement sur la petite boîte posée sur la table, soigneusement fermée avec un ruban.

Il renifla l'air avec l'expression d'un animal qui a détecté quelque chose d'extraordinaire.

« Ça sent le chocolat. »

« Assieds-toi, » dit Lily en retirant son tablier.

Il obéit avec une docilité inhabituelle, ses yeux allant de la boîte à elle et retour, clairement impatient. Elle prit la boîte et la lui tendit, et quand leurs doigts se frôlèrent, elle s'empressa de croiser les bras.

« C'est pour te remercier, » dit-elle avec aplomb. « Pour tout ce que tu as fait pour moi depuis le début. L'hébergement, l'école, les dettes… C'est ma façon de dire merci. »

Momiji ouvrit la boîte et découvrit les chocolats soigneusement alignées, chacune légèrement différente — certaines roulées dans le cacao, d'autres dans des éclats de noisettes, deux ou trois enrobées d'une fine couche de chocolat blanc. Il les regarda un long moment, puis leva les yeux vers elle avec une expression qu'elle ne sut pas tout à fait déchiffrer.

« Tu les as faits toi-même ? »

« Oui. Pourquoi ? »

Il ne répondit pas tout de suite, occupé à croquer délicatement dans une des sucreries avec l'application d'un dégustateur professionnel. Ses yeux se fermèrent une seconde.

« C'est incroyable. »

« C'est du giri choco, » précisa-t-elle fermement. « Du chocolat de remerciement. »

« Bien sûr, » dit Momiji.

Il souriait, mais ce sourire était légèrement différent de celui qu'elle lui connaissait — plus intérieur, plus calme — et elle décida de ne pas l'analyser davantage.

Le printemps approchait. Les arbres du jardin bourgeonnaient timidement et les carpes koï du bassin semblaient moins léthargiques depuis quelques jours. Il restait un peu moins d'un mois avant la fin de l'année scolaire et Lily se surprenait à regarder de plus en plus souvent Kyo et Tohru, cherchant à comprendre ce qu'elle percevait dans la façon dont ils gravitaient l'un autour de l'autre sans jamais vraiment se rejoindre.

Ce jour-là, Lily, Momiji et Haru revenaient du toit après le déjeuner, descendant l'escalier côte à côte dans le bruit habituel du lycée entre deux cours. Haru s'arrêta brusquement sur le palier, si soudainement que Lily faillit lui marcher dessus. Il regardait Momiji avec une attention particulière, comme s'il l'examinait sous une lumière nouvelle.

« Tu as grandi, » dit-il, l'air sincèrement étonné.

Momiji le regarda, puis se regarda lui-même.

« Tu crois ? »

« J'en suis sûr. »

Lily les dévisagea tour à tour. Elle vivait avec Momiji depuis plusieurs mois maintenant et franchement, il lui semblait exactement pareil qu'au premier jour. Elle le dit.

Haru se tourna vers elle avec ce calme imperturbable qui était sa marque de fabrique.

« C'est normal. Vous vivez ensemble et vous vous voyez tous les jours. »

Un groupe d'élèves qui passait juste à ce moment-là se retourna vers eux, et Lily comprit en un éclair ce que la phrase venait de suggérer dans l'esprit de tous ceux qui l'avaient entendue. Elle enfonça son coude dans les côtes de Haru avec une précision chirurgicale.

Il ne bougea pas d'un millimètre, mais quelque chose dans ses yeux s'amusa franchement. Momiji, lui, plaqua ses deux mains sur sa bouche pour étouffer un éclat de rire qui menaçait manifestement de sortir, les épaules secouées de tremblements silencieux.

« Je vous déteste tous les deux, » dit Lily calmement en reprenant sa marche vers la salle de classe.

Elle n'avait plus qu'à cacher encore une fois ses chaussures. Juste au cas-où...

Deux semaines avant les vacances de printemps, Lily trouva Momiji assis dans le salon à son retour du lycée, dans la lumière déclinante de fin de journée, le regard perdu quelque part sur le jardin. Elle s'immobilisa sur le seuil, l'observant. Il tenait son téléphone dans la main mais ne regardait pas l'écran. Son expression était celle de quelqu'un qui réfléchit à quelque chose de lourd et ne sait pas encore où le poser.

Elle s'approcha et s'assit dans le fauteuil en face de lui, et attendit.

Momiji finit par relever la tête et lui offrir un sourire un peu las.

« Tohru me semble préoccupée en ce moment. Je la regarde et j'ai l'impression qu'elle porte quelque chose qu'elle n'arrive pas à dire. »

Quelque chose se durcit imperceptiblement dans la poitrine de Lily. Elle avait toujours eu cette intuition, diffuse et têtue, que les sentiments de Momiji pour Tohru dépassaient l'amitié. La façon dont il parlait d'elle, dont son regard s'adoucissait légèrement quand il la mentionnait, cette attention constante et protectrice qu'il lui portait. Elle ne s'était jamais trompée sur ces choses-là.

La douleur était inattendue dans son intensité. Elle n'avait pas eu le temps de se préparer à la ressentir aussi clairement.

« Elle se demande sans doute pourquoi Kyo ne lui a toujours pas demandé de rendez-vous, » dit-elle d'une voix neutre, tâtant le terrain.

Momiji la fixa avec un regard parfaitement incrédule.

« Tu crois vraiment que Tohru a remarqué les sentiments de Kyo ? »

Ce n'était pas la question qu'elle attendait. C'était même assez loin de la question qu'elle attendait. Elle l'étudia avec attention, cherchant dans ses yeux la réponse à une question qu'elle n'osait pas formuler directement. Mais Momiji ne semblait pas déceler ce qu'elle cherchait — il attendait simplement sa réponse, attentif et sincère, comme il l'était toujours.

La certitude de ses propres sentiments tomba sur elle comme quelque chose d'inévitable, quelque chose qu'elle aurait dû voir venir depuis longtemps. Elle avait commis l'erreur classique : croire qu'on pouvait observer quelqu'un aussi attentivement, apprendre à le connaître dans le quotidien le plus ordinaire, sans que quelque chose finisse par se former dans les espaces entre les gestes habituels.

Elle se leva abruptement.

« Je vais être en retard au travail. »

« Tu as encore vingt minutes, » dit Momiji, surpris par la soudaineté du mouvement.

« J'ai des courses à faire avant. » Elle attrapa son sac sans le regarder. « Ne m'attends pas. »

La distance s'installa graduellement, jour après jour, comme une brume qui se dépose sans qu'on l'ait vue venir. Lily multipliait les prétextes pour être ailleurs — le travail, les révisions dans sa chambre, des courses imaginaires. Elle répondait quand on lui adressait la parole, souriait aux bons moments, faisait sa part des tâches de la maison. Mais quelque chose s'était légèrement rétracté en elle, et elle espérait que personne ne le remarquait.

Parallèlement, elle continuait d'observer Kyo et Tohru avec une attention que les autres auraient pu trouver bizarre. Elle voyait ces choses que seul quelqu'un qui cherche peut voir — le regard que Kyo posait sur Tohru quand il était certain qu'elle ne pouvait pas le voir, long et douloureux et doux à la fois. La façon dont Tohru se tournait vers lui une fraction de seconde trop tard, le manquant de justesse, comme deux aiguilles d'horloge qui ne se rejoignent jamais au même endroit. Ils s'aimaient. C'était une évidence si criante qu'elle se demandait comment tout le monde pouvait continuer à se comporter normalement autour d'eux.

Un soir, incapable de continuer à ignorer quelque chose qu'elle ne comprenait pas, elle posa la question à Momiji alors qu'ils étaient assis dans le salon, chacun plongé dans ses révisions.

« Pourquoi Kyo ne tente rien ? »

Momiji ne leva pas immédiatement les yeux de son manuel. Il y eut une pause — trop courte pour être remarquée par quelqu'un qui ne guettait pas, mais Lily guettait.

« Je sais pas, » dit-il avec un naturel légèrement trop parfait. « Kyo est comme ça. »

« Tu sais très bien pourquoi. »

Cette fois, il leva la tête. Ils se regardèrent, et Lily vit dans ses yeux qu'elle avait raison — qu'il y avait quelque chose, quelque chose de précis et de douloureux qu'il ne voulait pas dire.

« Momiji. »

Il referma son manuel. Ses mains restèrent posées à plat sur la couverture pendant quelques secondes, et Lily vit qu'il prenait une décision.

« Le chat doit être enfermé à la fin du lycée, » dit-il finalement, à voix basse. « C'est la tradition. C'est la règle dans notre clan depuis toujours. »

Elle ne comprit pas immédiatement. Puis elle comprit.

« Enfermé, » répéta-t-elle. « C'est-à-dire… »

« Une pièce. Sur le domaine. À vie. »

Le silence qui suivit était d'une qualité particulière, le genre de silence qui s'installe après qu'on a dit quelque chose d'irréversible.

Lily repensa à Tohru. À la façon dont Tohru regardait Kyo. À ce que Tohru était en train de développer pour quelqu'un qui allait disparaître de sa vie dans quelques semaines sans pouvoir le lui dire. Elle repensa à la fois où elle avait regardé Kurai s'éteindre petit à petit sans comprendre ce qui était en train de se passer. À l'impuissance. Au trop tard.

Quelque chose se tordit dans sa poitrine avec une violence tranquille.

« Et les autres membres de la malédiction ? » dit-elle, et sa voix était dangereusement calme. « Yuki. Haru. Toi. Vous faites quoi pendant ce temps-là ? Vous regardez ? »

Momiji ne répondit pas.

« Vous regardez et vous ne faites rien, » continua-t-elle, la voix toujours basse mais quelque chose en elle qui se contractait de plus en plus fort. « Un garçon de votre âge va être enfermé pour le restant de sa vie, la fille qui l'aime va le perdre sans comprendre pourquoi, et vous vous dites que c'est le rôle du chat. C'est ça ? »

« C'est la malédiction, » dit Momiji doucement. « Ce n'est pas quelque chose qu'on choisit. »

« Non. Mais rester silencieux, c'est quelque chose qu'on choisit. »

Elle se leva, attrapa sa veste. Momiji la regarda partir sans essayer de la retenir, et ce ne fut que bien plus tard dans la nuit, en fixant le plafond de sa chambre dans le noir, qu'il réalisa que Lily n'avait pas tout à fait tord.

Les vacances de printemps passèrent dans un brouillard d'évitement délibéré. Lily avait réorganisé ses journées de manière à croiser Momiji le moins possible — elle partait tôt, rentrait tard, prenait ses repas à des heures décalées. Si Momiji avait compris ce qu'elle faisait, il ne le montra pas. Il ne posa pas de questions. Il laissa l'espace qu'elle semblait avoir décidé d'occuper.

Deux semaines passèrent ainsi, silencieuses et étrangement douloureuses d'une façon qu'elle ne s'expliquait pas vraiment, puisque c'était elle qui avait installé cette distance en premier lieu.

Le premier jour de la rentrée, elle marchait dans les couloirs du lycée encore à moitié perdue dans ses pensées, révisant distraitement des dates d'histoire dans sa tête, quand une présence se matérialisa soudainement devant elle là où il n'y en avait pas une fraction de seconde auparavant. Par réflexe, elle fit un pas de côté et perdit l'équilibre sur le sol glissant, ses jambes se dérobant dans un mouvement maladroit qui se termina au sol, les mains à plat sur le carrelage.

Il y eut un instant de silence autour d'elle, quelques élèves qui ralentissaient. Elle leva la tête.

Momiji la regardait de haut, et la première chose qu'elle pensa — une pensée stupide et déplacée dans la situation — c'est qu'il la regardait vraiment de haut. Elle avait eu le réflexe de tomber plutôt que de le heurter parce qu'elle savait ce qui arrivait si quelqu'un l'enlaçait ou le bousculait. Mais maintenant qu'elle le regardait depuis le sol, quelque chose n'allait pas.

Il avait grandi. Pas un peu. Vraiment grandi. Il y avait une différence visible dans la ligne de ses épaules, dans la façon dont il se tenait, dans les proportions de son visage qui s'était légèrement affiné, perdu son arrondi d'enfance. Elle se souvint de la remarque de Haru sur le palier et comprit soudainement pourquoi elle n'avait pas vu ce que Haru avait vu. Elle avait regardé Momiji tous les jours depuis des mois et son regard ne l'avait tout simplement plus regardé vraiment.

Il s'agenouilla devant elle et lui tendit la main. Ses doigts étaient fermes et ses mains plus grandes qu'elle ne s'en souvenait, et quand elle s'y appuya pour se relever, elle ressentit ce contact différemment qu'elle ne l'aurait fait quelques mois plus tôt.

« Tu vas bien ? » demanda-t-il.

« Très bien, » dit-elle en récupérant son sac.

Momiji s'amusa légèrement de son propre reflet dans la vitre du couloir, inclinant la tête d'un côté.

« Tohru m'a dit hier que je suis devenu encore plus beau. Tu crois que c'est vrai ? »

Lily retira sa main.

Le mouvement fut peut-être un peu brusque. Elle vit quelque chose traverser le visage de Momiji — pas de la surprise, plutôt une tristesse très discrète, presque imperceptible — et il remarqua consciencieusement les regards des élèves autour d'eux.

« Tu m'en veux encore ? » murmura-t-il.

Elle le regarda un long moment. Pas de Kyo, pas de Tohru, pas de l'enfermement, pas même de la façon dont il avait prononcé ce prénom une seconde plus tôt. Elle lui en voulait de choses plus complexes que ça, de choses qu'elle ne pouvait pas formuler sans s'exposer complètement.

« Le Momiji que je connais est meilleur que ça, » dit-elle finalement.

Puis elle le dépassa et s'éloigna dans le couloir sans se retourner, le laissant seul au milieu des regards des autres lycéens.

Quelques jours s'écoulèrent dans cette nouvelle configuration, moins distante que pendant les vacances mais toujours tendue, toujours avec cette conversation non dite qui flottait quelque part entre eux. Le soir, Momiji s'entraînait au violon dans le salon pendant que Lily s'enfermait dans sa chambre sous prétexte de révisions, et elle travaillait avec la musique en fond sonore sans l'admettre tout à fait même à elle-même, trouvant dans cette présence sonore quelque chose de plus difficile à rejeter que sa présence physique.

Ce soir-là était comme les autres. Lily était penchée sur ses notes de mathématiques, le son du violon se glissant sous la porte fermée de sa chambre en volutes régulières et apaisantes. Puis la musique s'arrêta.

Pas progressivement, pas en glissant vers un silence naturel de fin de morceau. Elle s'arrêta au milieu d'une phrase musicale, brusquement, comme une corde qu'on coupe.

Lily releva la tête.

Elle attendit quelques secondes que la mélodie reprenne. Elle ne reprit pas. Le silence était complet, d'une qualité différente du silence ordinaire, plus lourd, plus chargé, et quelque chose dans ce vide sonore soudain lui noua l'estomac avec une urgence qu'elle n'arriva pas à rationaliser.

Elle fut debout avant d'avoir consciemment décidé de se lever, traversa le couloir en quelques pas rapides et ouvrit la porte du salon.

Momiji était debout au milieu de la pièce. Son violon avait glissé de ses doigts et reposait sur le canapé derrière lui, comme s'il l'avait lâché sans s'en rendre compte. Il ne regardait rien de précis, les bras légèrement écartés du corps, les mains ouvertes comme quelqu'un qui cherche à saisir quelque chose qu'il ne peut pas voir. Son visage était d'une pâleur inhabituelle.

Lily s'approcha, les yeux fixés sur lui.

« Momiji ? »

Rien. Il ne sembla pas l'entendre.

Elle fit encore un pas, posa une main sur son bras.

« Momiji, réponds-moi. »

Il cligna des yeux lentement, comme quelqu'un qui remonte de très loin. Son regard la trouva finalement, se posa sur elle avec une lenteur étrange, et elle vit dans ses yeux quelque chose qu'elle ne lui avait encore jamais vu — une solitude absolue, terrifiante dans son intensité, celle de quelqu'un qui vient de se retrouver seul dans un endroit où il y avait du monde une seconde auparavant.

Elle bougea instinctivement, ses bras s'ouvrant vers lui avec le réflexe de quelqu'un qui s'apprête à rattraper quelqu'un qui tombe. Et Momiji s'avança vers elle et posa son front contre le sien, et ses mains remontèrent le long de son dos, cherchant un appui.

Lily referma les bras autour de lui.

Et attendit la transformation.

Une seconde.

Deux secondes.

Cinq secondes.

Elle compta sans s'en rendre compte, les mains posées à plat sur son dos, sentant ses omoplates sous ses paumes, la chaleur de sa peau à travers son pull, le rythme lent et irrégulier de sa respiration contre son épaule. La réalité de ce contact — d'un contact humain, solide, sans fumée, sans disparition — mettait du temps à atteindre son esprit.

Ce n'était pas possible.

Elle ne bougeait plus, terrifiée que le moindre mouvement ne brise quelque chose de fragile.

« Momiji… » murmura-t-elle. « Est-ce que tu… »

« Elle est brisée, » dit-il à voix très basse.

Sa voix était étrange, un peu distante, comme s'il parlait depuis un endroit intérieur que les mots atteignaient à peine.

« Ma malédiction. Elle est brisée. »

Lily ne répondit pas immédiatement. Elle était encore en train de traiter cette information, ses mains toujours posées sur son dos comme pour vérifier, encore et encore, que c'était réel.

« Il y a quelques minutes, » continua-t-il lentement, et elle entendit dans sa voix qu'il cherchait les mots pour décrire quelque chose pour lequel il n'existait pas vraiment de mots, « j'ai senti quelque chose se briser. Pas douloureusement. Juste… une corde qui lâche sous la tension. Et d'un seul coup, tout ce que je ressentais depuis toujours — cette présence des autres, Yuki, Haru, tous les membres du zodiaque, le lien avec Akito — c'était parti. »

Il s'arrêta.

Lily attendit.

« Je ne savais même pas que je les sentais, » dit-il finalement, avec une honnêteté nue qui lui serra le cœur. « Je ne savais pas que c'était là, que ça avait toujours été là, avant que ça disparaisse. Et là je suis avec toi mais c'est la première fois que je comprends ce que ça veut vraiment dire d'être seul. »

Les larmes vinrent à Lily sans prévenir, silencieuses, et elle ne fit rien pour les retenir. Ce n'était pas du chagrin, pas exactement. C'était quelque chose de plus complexe, quelque chose qui contenait à la fois du soulagement pour lui et une douleur douce pour elle-même, et au milieu de tout ça, une pensée qui traversa son esprit avec la netteté d'un rayon de lumière dans une pièce sombre.

Si la malédiction des Sohma peut se briser.

Elle y pensait depuis le conte de la Mort, depuis que Momiji lui avait dit tu peux choisir de vivre, depuis toutes ces nuits où elle s'était réveillée en hurlant avec les images de ses frères devant les yeux. Elle n'y avait jamais vraiment cru, pas au fond d'elle-même, pas là où ça comptait. Les malédictions ne se brisaient pas. C'était leur nature.

Mais les bras de Momiji étaient autour d'elle et il était réel et vivant et sa malédiction était brisée, et peut-être que cette règle-là n'était pas aussi absolue qu'elle l'avait toujours cru.

Peut-être.

Elle le serra un peu plus fort. Momiji ne dit rien et elle non plus, et ils restèrent ainsi dans le salon silencieux, le violon abandonné sur le canapé, la lumière du jardin s'assombrissant doucement par la baie vitrée, quelque chose entre eux qui venait imperceptiblement de changer de nature sans qu'aucun des deux soit encore prêt à le nommer.

Publié : 12/02/2026

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