Le conte des trois frères

Chapitre 19 : Le lapin et l'étoile polaire

6040 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 11/02/2026 17:28

Momiji cligna des yeux plusieurs fois, essayant de comprendre ce qu'il venait exactement de voir. La serviette blanche tomba au sol avec un bruit mat, vide et froissée.

Lily avait disparu.

Complètement disparu.

Il n'y avait plus rien devant lui — ni corps, ni ombre, ni trace de sa présence. Juste la serviette abandonnée sur le parquet de bois. Momiji ouvrit la bouche pour parler, la referma sans émettre un son, puis l'ouvrit à nouveau. Aucune parole ne sortit. Son esprit refusait de traiter l'information, de comprendre ce qui venait de se passer.

« Lily… ? » murmura-t-il finalement d'une voix incertaine en s'approchant prudemment de l'endroit où elle se tenait quelques secondes auparavant.

Il tendit une main hésitante dans le vide, s'attendant presque à la toucher, à sentir quelque chose sous ses doigts. Mais il ne rencontra que l'air.

Pas de réponse audible. Mais il entendit quelque chose — une respiration rapide, paniquée, saccadée qui résonnait dans le silence du couloir. Elle était là, quelque part dans cet espace vide. Invisible aux yeux, mais présente. Vivante.

« Lily ? » répéta-t-il plus fort cette fois, avec plus d'urgence dans la voix. « Tu es là ? Tu peux m'entendre ? S'il te plaît, réponds-moi ! »

Toujours aucune réponse vocale, mais la respiration s'accéléra encore, devenant presque un halètement. Momiji ouvrit à nouveau la bouche pour la bombarder de questions — Comment ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé ? — mais il se retint de justesse. Quelque chose dans la qualité de cette respiration l'arrêta net. Ce n'était pas seulement de la surprise ou de l'embarras. C'était de la panique pure, une terreur viscérale qui transparaissait dans chaque inspiration difficile.


Lily ne pouvait plus respirer correctement, comme si quelqu'un avait posé un poids énorme sur sa poitrine. Ses poumons refusaient de fonctionner normalement, l'air entrant par petites saccades rapides et terriblement inefficaces qui ne lui apportaient aucun soulagement. Son cœur battait si fort, si vite dans sa cage thoracique qu'elle était absolument certaine qu'il allait exploser d'un instant à l'autre. Le sang pulsait violemment dans ses tempes avec une intensité douloureuse qui lui donnait l'impression que sa tête allait éclater.

Les pensées tourbillonnaient dans son esprit comme une tempête destructrice et incontrôlable, chacune plus terrifiante que la précédente, se bousculant et s'entrechoquant dans un chaos mental insupportable.

Quelqu'un d'extérieur à la famille a vu mon pouvoir…

J'ai utilisé mon pouvoir…

Exactement comme Tsuyo et Kurai…

La Mort va venir pour moi…

Je vais mourir…

Je vais mourir comme eux…

Les murs du couloir se mirent à onduler autour d'elle comme des vagues, se déformant de manière grotesque. Le sol basculait dangereusement sous ses pieds invisibles, et elle avait l'impression terrifiante de tomber dans un gouffre sans fond. Des points noirs dansaient frénétiquement devant ses yeux — enfin, devant là où auraient dû être ses yeux si elle avait été visible. La nausée remonta violemment le long de sa gorge, amère et brûlante, menaçant de la submerger complètement.

Elle essaya désespérément de bouger, de se rattraper à quelque chose, n'importe quoi pour arrêter cette sensation horrible de chute. Sa main — invisible mais toujours fonctionnelle — heurta le meuble près d'elle avec force. Le bruit des bibelots qui s'entrechoquaient sur la surface de bois résonna dans le silence comme des coups de canon, amplifié par sa panique.

« Lily ? » La voix de Momiji lui parvint comme à travers un épais brouillard, lointaine et étouffée malgré sa proximité physique. « Lily, tu es là ? Tout va bien ? Réponds-moi, s'il te plaît ! »

Non. Non, rien n'allait bien. Rien n'irait plus jamais bien dans sa vie. Comment est-ce que quelque chose pourrait aller bien après ça ?

« Je t'en supplie… » Sa propre voix lui sembla venir de très loin, étrangère et brisée. « Ne dis plus rien… Il faut que je me calme… Je dois me calmer… »

Mais elle ne pouvait pas se calmer, c'était impossible. Son corps entier tremblait de manière totalement incontrôlable, secoué par des spasmes qu'elle ne pouvait pas maîtriser. La sueur coulait le long de son dos invisible, froide et désagréable contre sa peau. Ses mains — qu'elle ne pouvait pas voir mais qu'elle sentait parfaitement — étaient moites et tremblantes comme des feuilles dans la tempête.

Elle allait mourir. C'était une certitude absolue maintenant, une vérité incontournable qui s'imposait à elle avec une force terrible.

Comme Tsuyo qui avait été poignardé dans leur appartement.

Comme Kurai qui s'était pendu dans le salon.

La malédiction allait la prendre elle aussi, comme elle prenait toujours ceux qui utilisaient leurs pouvoirs.

« Non… non… non… » murmura-t-elle en fermant les yeux avec force — un geste inutile puisqu'elle était invisible, mais qui lui donnait quand même une impression illusoire de contrôle.

Elle essayait désespérément de bloquer les images terribles qui défilaient sans interruption dans son esprit comme un film d'horreur en boucle.

Momiji se tut immédiatement, respectant sa demande même s'il ne comprenait visiblement pas ce qui se passait. Il resta là, debout dans le couloir, ne bougeant pas d'un centimètre, laissant son amie invisible lutter contre ses démons intérieurs dans un silence tendu. Elle pouvait l'entendre respirer, calme et régulier, comme un phare sonore dans la tempête de sa panique.

Respire, s'ordonna-t-elle mentalement. Respire. Respire. Respire.

Elle se força à inspirer lentement par le nez — un, deux, trois, quatre — en comptant mentalement chaque seconde.

Retenir l'air dans ses poumons — un, deux, trois, quatre.

Expirer par la bouche — un, deux, trois, quatre, cinq, six — en vidant complètement ses poumons.

Encore. Recommencer le cycle.

Inspirer. Retenir. Expirer.

C'étaient les techniques de respiration que Kurai lui avait patiemment apprises quand elle était petite, quand les crises de panique la prenaient régulièrement après avoir utilisé son pouvoir par accident. Kurai qui était si calme, si patient, si présent. Kurai qui lui tenait la main et comptait avec elle jusqu'à ce que la tempête passe.

Kurai.

Non. Elle ne devait pas penser à lui maintenant. Pas pendant qu'elle essayait de se calmer. Concentre-toi uniquement sur la respiration, rien d'autre.

Inspirer. Retenir. Expirer.

Elle visualisa des images apaisantes dans son esprit, exactement comme Kurai le lui avait enseigné toutes ces années auparavant. Sa mère, souriant doucement dans la lumière dorée du soleil couchant. Un champ de fleurs sauvages s'étendant à l'infini sous un ciel d'été. L'océan, calme et infini, ses vagues régulières et apaisantes.

Et… Momiji ?

L'image du lapin apparut soudainement dans son esprit — son sourire chaleureux qui illuminait toute son visage, ses yeux bienveillants remplis de gentillesse, sa présence réconfortante qui chassait l'obscurité. Lily s'étonna profondément de cette apparition inattendue. Quand exactement Momiji était-il devenu l'une de ses images apaisantes, l'un des piliers de sa paix intérieure ?

Mais ça marchait. Elle ne pouvait pas le nier. La panique commençait lentement à refluer, comme une marée qui se retire progressivement de la plage. La chaleur troublante et caractéristique de son pouvoir s'évaporait peu à peu de son corps invisible, signe qu'elle reprenait progressivement le contrôle d'elle-même et de sa malédiction.

Elle sentit la transformation commencer à nouveau — cette sensation étrange et familière qu'elle connaissait depuis l'enfance, celle de son corps qui changeait de nature, qui se matérialisait à nouveau, qui reprenait sa forme humaine visible. C'était comme si elle revenait d'un autre plan d'existence, comme si elle traversait un voile invisible.

Et elle était là, assise sur le sol froid du couloir, nue, tremblante de tous ses membres, épuisée comme si elle avait couru un marathon. Elle attrapa rapidement la serviette abandonnée près d'elle et s'enveloppa dedans avec des gestes maladroits et peu coordonnés, ses mains tremblant encore beaucoup trop pour être vraiment précises ou efficaces.

Malgré le fait qu'elle avait maintenant la certitude absolue d'être de nouveau visible et d'avoir complètement muselé sa malédiction pour le moment, elle garda les yeux obstinément fermés. Elle se préparait mentalement à l'épreuve qui l'attendait — faire face à Momiji, affronter son regard, répondre à ses questions inévitables, tout lui expliquer sur sa vie maudite. Sa malédiction héritée, la mort de sa mère en couches, l'abandon cruel de son père qui n'avait pas supporté leur différence, les mots affreux et blessants qu'elle avait pu dire à Momiji quand ils s'étaient rencontrés, les disparitions successives et tragiques de ses frères.

Elle était absolument terrifiée à l'idée de libérer tous ces souvenirs douloureux qui la hantaient jour et nuit sans répit. Elle faisait son maximum quotidiennement pour les ignorer, pour les repousser au fond de son esprit, les cadenassant soigneusement dans un coin sombre de sa conscience parce qu'elle était lasse de souffrir constamment, fatiguée de pleurer sans fin.

Un tendre toucher dégageant une douce chaleur inattendue se posa délicatement contre sa joue, la ramenant brutalement à la réalité du moment présent. Elle ouvrit lentement les yeux, presque à contrecœur, et rencontra immédiatement le regard chocolaté de Momiji qui était assombri par un éclat évident d'inquiétude profonde. Quand il put enfin plonger ses pupilles dans les siennes, croisant vraiment son regard, il lui offrit un sourire réconfortant et incroyablement doux malgré la situation étrange. Il traça de petits cercles apaisants sur sa pommette à l'aide de son pouce, un geste tendre et presque intime.

Elle refoula un frisson qui menaçait de la parcourir et lui offrit en retour un sourire tremblant et incertain, faisant de son mieux pour paraître plus calme qu'elle ne l'était réellement.

« Ça va ? » chuchota-t-il d'une voix si douce qu'elle était presque inaudible.

Son souffle tiède balaya quelques mèches folles qui s'étaient échappées et éparpillées devant son visage mouillé, lui faisant soudainement remarquer leur proximité inhabituelle. Uniquement quelques centimètres les séparaient maintenant, peut-être même moins. Elle déglutit difficilement en prenant conscience de la situation et se souvint brusquement qu'elle n'était vêtue que d'une simple serviette qui cachait mal son corps. Un rouge intense et soutenu s'étala rapidement sur ses joues et son cou, la trahissant complètement.

Momiji sourcilla légèrement, remarquant son changement de couleur. Certes, elle n'était pas particulièrement choquée de se retrouver peu vêtue devant un homme — ayant vécu pendant des années avec deux frères idiots qui ne connaissaient manifestement pas la définition exacte des termes pudeur et intimité — mais ce n'était pas pour autant qu'elle se sentait vraiment à l'aise d'être ainsi vêtue, ou plutôt si peu vêtue, devant le lapin. C'était différent avec Momiji. Beaucoup plus gênant et embarrassant.

Le Sohma sembla saisir instantanément ce qui la gênait tant et se détourna poliment avec rapidité, respectant sa pudeur. Il attrapa son propre manteau qu'il avait laissé tomber près de la porte d'entrée et le lui tendit sans se retourner vers elle, gardant les yeux fixés sur le mur opposé.

Lily détailla quelques secondes le vêtement qu'il lui offrait avec un mélange d'amusement et de tendresse, avant de sourire légèrement malgré la situation.

« Momiji ? » dit-elle doucement, presque avec affection. « Sans vouloir te vexer, ta veste ne va vraiment pas couvrir grand-chose… Je suis beaucoup plus grande que toi. »

Le garçon tourna légèrement la tête vers elle, confus par sa remarque, puis détailla son manteau d'enfant avec attention avant de regarder à nouveau la jeune fille qui tenait toujours fermement sa serviette contre elle. Il sourit largement en se rendant compte de l'évidence de la différence de taille entre eux, presque amusé par sa propre erreur.

« Va t'habiller correctement dans ta chambre, » déclara-t-il finalement d'un ton qui n'admettait aucune contradiction. « Je vais nous préparer du thé bien chaud. Je t'attends dans le salon quand tu seras prête. »

Son ton laissait clairement comprendre à son amie qu'il n'y avait absolument aucun moyen qu'elle le contredise ou refuse cette proposition. Ils allaient devoir parler de ce qui venait de se passer, c'était inévitable.


Quelques minutes plus tard, Lily se figea sur le pas de la porte menant au salon, hésitante et anxieuse. De là où elle se tenait, elle pouvait entendre distinctement le lapin en train de servir le thé dans des tasses en porcelaine, le tintement délicat de la théière contre les tasses résonnant dans le silence. La jeune fille fut quelque peu rassurée par la réaction relativement calme de Momiji face à son pouvoir terrifiant et surnaturel. Il aurait très bien pu se mettre à hurler de terreur, la maudire avec des mots cruels, l'insulter violemment, la chasser de sa maison sans ménagement, l'emprisonner comme un animal dangereux, l'asservir pour utiliser son pouvoir, ou même la tuer pour se débarrasser d'elle. C'était déjà arrivé par le passé à certains de ses ancêtres particulièrement imprudents qui avaient révélé leur secret aux mauvaises personnes.

Elle avait parfaitement conscience qu'il s'agissait de Momiji — Momiji qui était gentil, doux, bienveillant — et que les temps avaient considérablement changé depuis l'époque médiévale de ses ancêtres. Mais elle ne pouvait malgré tout pas s'empêcher de penser au pire scénario possible, même si cette tendance anxieuse signifiait lui déclencher régulièrement des crises de panique épuisantes.

Elle inspira profondément pour se donner du courage, rassemblant toute sa volonté, et avança finalement dans la pièce d'un pas qu'elle espérait assuré. Le jeune homme redressa instantanément la tête en l'entendant entrer et lui offrit un sourire chaleureux et encourageant tout en lui désignant d'un geste accueillant la place à côté de lui sur le canapé confortable.

Elle s'installa avec précaution et camoufla ses mains qui tremblaient encore légèrement en les plaquant fermement sur ses genoux. Elle baissa la tête instinctivement et laissa ses longs cheveux dorés former un rideau protecteur qui la cachait partiellement du regard curieux mais bienveillant du lapin.

« Je m'excuse sincèrement de t'avoir effrayée tout à l'heure, » commença Momiji d'une voix douce et authentiquement désolée. « J'ai l'habitude de vivre complètement seul dans cette maison depuis tellement longtemps que je n'ai même pas pensé à m'annoncer avant d'entrer. C'était vraiment stupide de ma part. »

La Takumi redressa vivement la tête avec surprise, faisant craquer bruyamment sa nuque dans le mouvement brusque, et dévisagea le Sohma avec une expression profondément troublée et incrédule.

« Tu n'as absolument pas à t'excuser pour ça ! » s'exclama-t-elle avec véhémence. « C'est ta maison après tout ! J'aurais dû penser à prendre des affaires de rechange avant d'entrer dans la douche… C'était complètement idiot de ma part… » marmonna-t-elle avec frustration, en colère contre sa propre stupidité récurrente et son manque de prévoyance habituel.

« On va simplement avoir besoin de quelque temps pour s'habituer mutuellement à vivre avec l'autre, » balaya-t-il sa remarque d'un haussement d'épaules désinvolte, laissant Lily complètement ébahie et abasourdie face à sa réaction si compréhensive et naturelle.

Il ne semblait pas du tout perturbé par ce qui venait de se passer, comme si voir quelqu'un disparaître sous ses yeux était une chose parfaitement normale.

« Je suis vraiment désolée, » souffla-t-elle en détournant les yeux avec honte alors que le poids écrasant de la culpabilité formait une boule douloureuse dans sa gorge.

« De quoi exactement ? » questionna Momiji avec une curiosité sincère, sourcils légèrement froncés.

« De t'avoir menti depuis le début de notre amitié. De t'avoir dit ces choses absolument affreuses quand on s'est rencontrés la première fois, » sanglota-t-elle en plongeant son visage dans ses mains tremblantes pour mieux dissimuler ses larmes qui coulaient librement. « De nous deux, c'est moi le véritable monstre, pas toi. Si tu savais seulement comme je m'en veux terriblement de t'avoir fait de la peine avec mes paroles cruelles… Je ne pouvais vraiment pas te parler de ce maudit don que je porte, mais j'étais si heureuse à l'idée de rencontrer enfin quelqu'un d'extérieur à ma famille qui pourrait vraiment me comprendre, qui subissait lui aussi une malédiction similaire… »

Elle prit une inspiration tremblante avant de continuer.

« Je te demande sincèrement pardon parce que j'ai trahi la promesse solennelle que je t'avais faite de ne rien dire à personne sur votre secret. J'en ai parlé à mes frères presque immédiatement… Ils avaient tellement peur que votre famille nous trahisse et révèle notre existence au monde… Alors je leur ai promis de ne jamais rien te dire sur notre malédiction, de rester éloignée de ta famille et de toi pour notre propre sécurité… »

« Lily, » murmura-t-il avec une douceur infinie en lui prenant délicatement la main dans la sienne. « Tu n'es absolument pas un monstre. Pas du tout. Tu as protégé tes frères comme tu le pouvais, tu as fait ce que tu pensais être juste pour assurer leur sécurité. Je ne t'en veux pas du tout pour ce que tu as dit ou fait. Je comprends parfaitement. »

La jeune fille détailla attentivement leur mains enlacées, remarquant avec un sourire triste leur différence de taille évidente même dans la longueur de leurs doigts. Elle renifla bruyamment et sécha ses larmes salées avec sa main libre, essuyant ses joues rougies.

« Est-ce que tu veux bien m'en dire un peu plus sur cette malédiction qui pèse sur ta famille ? » demanda-t-il après un moment de silence respectueux, dévoré par une curiosité évidente mais contenue. « Seulement si tu te sens prête à en parler, bien sûr. Je ne veux pas te forcer. »

Lily acquiesça rapidement à sa requête avec détermination et prit une profonde inspiration pour se préparer mentalement. Puis elle se lança courageusement dans le récit de cette histoire ancienne et oubliée, un conte qui autrefois était régulièrement raconté aux enfants pour leur apprendre les conséquences terribles de se moquer de la Mort, et pour leur enseigner la terreur absolue que représentait la grande faucheuse dans l'imaginaire collectif. Les années avaient inexorablement défilé et les gens s'en étaient progressivement désintéressés, dédaignant la magie et le surnaturel comme des superstitions primitives appartenant au passé.

« Il y a très, très longtemps, » commença Lily d'une voix tremblante mais déterminée, « trois frères voyageaient ensemble sur une route déserte et dangereuse, quelque part dans une contrée lointaine. À minuit précis, l'heure des esprits, ils arrivèrent à une rivière beaucoup trop profonde pour être traversée à pied et beaucoup trop dangereuse et tumultueuse pour y nager sans risquer la noyade. »

Elle s'interrompit brièvement, rassemblant son courage pour continuer cette histoire douloureuse.

« Mais les trois frères étaient particulièrement habiles dans les arts magiques anciens. D'un simple mouvement de baguette magique, ils firent apparaître un pont solide au-dessus de l'eau mortelle. Mais avant qu'ils n'aient pu le traverser complètement et atteindre l'autre rive en sécurité, une silhouette sombre et encapuchonnée leur barra soudainement le chemin de manière menaçante. »

Momiji écoutait avec une attention soutenue, complètement captivé, les yeux fixés intensément sur elle sans ciller une seule fois.

« C'était la Mort en personne, » continua Lily d'une voix qui se faisait plus sombre. « Elle était profondément en colère d'avoir été privée de trois nouvelles victimes, car les voyageurs imprudents se noyaient habituellement dans cette rivière traîtresse et devenaient ses proies. Mais la Mort était rusée et intelligente. Elle félicita hypocritement les trois frères pour leur magie impressionnante et leur habileté exceptionnelle, et leur offrit généreusement à chacun une récompense spéciale pour leur talent. »

Elle prit une profonde inspiration, sentant les larmes monter déjà.

« Le premier frère, qui était un homme qui aimait passionnément les combats et la violence, lui demanda de lui octroyer une force surhumaine. Une force vraiment digne de celui qui avait réussi l'exploit de tromper la Mort elle-même. La Mort accepta avec un sourire et le bénit d'une puissance physique sans égale dans le monde des mortels. »

« Le deuxième frère, un homme particulièrement arrogant et orgueilleux, décida d'humilier la Mort encore davantage et demanda audacieusement le pouvoir extraordinaire de rappeler les morts à la vie, de ramener les défunts du royaume des ombres. La Mort accepta à nouveau sa demande sans broncher. »

« Le troisième frère était le plus humble et le plus sage des trois, » dit-elle doucement. « Il ne faisait pas confiance à la Mort et se méfiait de ses intentions. Il demanda quelque chose qui lui permettrait simplement de partir de cet endroit sans être suivi par la Mort. Alors la Mort, impressionnée par sa prudence, lui offrit le don précieux de l'invisibilité totale. »

Lily marqua une longue pause, les larmes lui montant dangereusement aux yeux en repensant à la suite tragique.

« Les trois frères se séparèrent ensuite, chacun suivant son propre chemin dans la vie. Le premier frère utilisa abondamment sa force colossale pour dominer facilement tous ses ennemis et s'imposer partout où il allait. Mais une nuit, alors qu'il dormait profondément dans une auberge, un homme jaloux et rancunier s'approcha silencieusement de lui et le poignarda brutalement dans son sommeil, volant ainsi son pouvoir en le tuant. »

Sa voix se brisa légèrement sur les derniers mots, l'émotion la submergeant.

« Le deuxième frère utilisa immédiatement son pouvoir extraordinaire pour rappeler la femme qu'il aimait tendrement et qui était morte tragiquement. Elle apparut devant lui comme il l'avait demandé. Mais elle était froide au toucher, distante émotionnellement, appartenant déjà irrémédiablement au royaume des morts. Elle ne pouvait plus vraiment vivre parmi les vivants. Rendu complètement fou par un désir impossible à satisfaire et par la frustration insupportable, il finit par se tuer lui-même pour la rejoindre définitivement dans la mort. »

Les larmes coulaient maintenant librement sur ses joues sans qu'elle ne cherche à les retenir.

« Seul le troisième frère, le plus sage, vécut longtemps et en paix grâce à sa prudence, » dit-elle d'une voix douce et mélancolique. « Il utilisa son don d'invisibilité avec parcimonie et sagesse. Quand il fut devenu très vieux, après une longue vie bien remplie, il accueillit la Mort comme une vieille amie retrouvée et partit paisiblement avec elle, d'égal à égal, sans peur ni regret. »

Momiji resta silencieux un très long moment après la fin du récit, digérant visiblement l'histoire et ses implications.

« Et vos malédictions… » dit-il finalement d'une voix hésitante. « Ce sont exactement les mêmes pouvoirs que dans le conte ancestral ? »

Lily hocha lentement la tête en signe d'affirmation, incapable de parler tant sa gorge était serrée.

« Tsuyo avait la force surhumaine, exactement comme le premier frère du conte. Kurai pouvait voir les morts et communiquer avec eux, comme le deuxième frère. Et moi… » Elle hésita longuement, cherchant ses mots. « Moi, j'ai hérité de l'invisibilité, comme le troisième frère. Je peux disparaître complètement. Devenir totalement invisible aux yeux de tous. »

« C'est pour ça que… tout à l'heure dans le couloir… » commença Momiji.

« Oui, exactement. Quand je perds le contrôle de mes émotions ou quand je suis surprise, je disparais automatiquement. Complètement. Je deviens invisible. C'est un réflexe que je ne peux pas toujours contrôler. »

« Et tes frères… » Momiji déglutit difficilement, sa pomme d'Adam bougeant visiblement. « Tsuyo a été assassiné par un intrus. Kurai s'est suicidé. Exactement comme dans le conte ancien. »

« Exactement comme dans le conte, » répéta Lily d'une voix complètement morte et sans émotion. « La malédiction reproduit fidèlement l'histoire. Encore et encore. Génération après génération. Ceux qui utilisent activement leurs pouvoirs meurent invariablement. Toujours. Sans exception. C'est la règle immuable. »

Elle leva les yeux vers lui, et Momiji put voir dans son regard toute la terreur qui l'habitait.

« Et maintenant, j'ai utilisé le mien, » murmura-t-elle d'une voix à peine audible. « J'ai disparu devant toi. J'ai activé ma malédiction. Tout comme Tsuyo et Kurai avant moi. »

« Non, » dit Momiji fermement, avec une détermination surprenante dans la voix.

« Non ? » répéta-t-elle, confuse.

« Non. Tu ne vas pas mourir, » affirma-t-il avec force.

« Momiji, tu ne comprends vraiment pas la situation, » protesta-t-elle faiblement. « Tous ceux qui utilisent leurs pouvoirs dans ma famille… »

« Je comprends parfaitement bien, » l'interrompit-il avec véhémence. « Mais tu n'es pas prisonnière du conte. Tu n'es pas coincée dans une histoire écrite il y a des siècles. Tu es ici, maintenant, dans le présent. Avec moi. Et je ne te laisserai absolument pas mourir. Je te le promets. »

« Tu ne peux pas promettre une chose pareille… » souffla-t-elle, les larmes coulant à nouveau.

« Si, je peux le promettre, » insista-t-il en prenant ses deux mains dans les siennes. « Écoute-moi attentivement, Lily. Dans le conte, le troisième frère a vécu longtemps et heureux, n'est-ce pas ? »

« Oui, mais… »

« Alors peut-être, juste peut-être, que tu peux faire exactement la même chose que lui, » continua-t-il avec passion. « Peut-être que si tu utilises ton pouvoir avec sagesse et parcimonie, comme il l'a fait, tu peux briser le cycle maudit. Tu peux être celle qui survit. »

Lily secoua désespérément la tête, refusant d'accepter cet espoir fragile.

« Mes frères ont essayé de toutes leurs forces de ne pas utiliser leurs pouvoirs, » dit-elle d'une voix brisée. « Ils ont lutté. Ils ont résisté. Mais ils ont échoué tous les deux. La malédiction était plus forte qu'eux. »

« Mais toi, tu es différente d'eux, » insista Momiji. « Tu es plus forte que tu ne le penses. »

« Je ne suis pas plus forte du tout ! » s'écria-t-elle. « Je suis absolument terrifiée ! J'ai peur tout le temps ! »

« Avoir peur ne veut pas dire être faible, » dit-il doucement en essuyant tendrement ses larmes avec son pouce. « Ça veut simplement dire être humaine. Et être humaine, c'est aussi avoir le choix. Tu peux choisir de ne pas suivre le même chemin que tes frères. Tu peux choisir de vivre. »

« Et si je n'y arrive pas ? » murmura-t-elle. « Et si la malédiction est trop forte ? »

« Alors on affrontera ça ensemble, » promit-il. « Tu n'es plus seule maintenant, Lily. Tu n'es plus seule. »

Quand Lily eut enfin terminé de tout lui expliquer — la malédiction, sa famille, ses peurs, ses secrets les plus sombres — elle se leva doucement, se dégageant avec précaution de la prise réconfortante du jeune homme. Elle se dirigea vers la grande baie vitrée qui délivrait une vue absolument sublime sur le jardin zen parfaitement entretenu. Quelques minutes s'écoulèrent dans le plus grand des silences contemplatif avant qu'elle ne perçoive le grincement caractéristique des ressorts du canapé quand Momiji se leva à son tour pour la rejoindre près de la fenêtre.

Il resta muet et silencieux quand il entrelaça de nouveau délicatement leurs doigts avec une tendresse naturelle. Il déposa ensuite sa tête blonde sur le bras de la Takumi avec confiance et observa calmement le paysage hivernal aux côtés de son amie. Le soleil brillait toujours intensément dans le ciel complètement libre de nuages, rendant la neige fraîchement tombée si éclatante et pure qu'elle en était presque aveuglante.

La jeune fille eut l'étrange impression de se trouver dans un songe complètement irréel pendant une brève seconde magique, comme si le temps s'était arrêté juste pour eux deux, jusqu'à ce qu'elle ne sente une pression légèrement plus ferme et rassurante sur sa main.

Ses yeux glissèrent naturellement sur la silhouette menue du Sohma et elle le détailla silencieusement avec attention afin de ne pas briser cet instant précieux de paix partagée. Instinctivement, comprenant ce geste sans avoir besoin de mots, elle serra doucement sa main en retour avec reconnaissance, saisissant parfaitement ce que le lapin essayait de silencieusement lui transmettre à travers ce contact simple.

Tous ses doutes furent immédiatement balayés alors qu'une tendre chaleur réconfortante l'encercla complètement, l'enveloppant comme une couverture protectrice. Elle n'avait absolument rien à craindre de lui. Ses secrets les plus sombres étaient parfaitement en sécurité avec Momiji. Elle pouvait lui faire entièrement confiance sans la moindre hésitation. Elle pouvait être complètement elle-même avec lui, sans masque ni artifice. Elle avait à ses côtés un ami précieux qui la comprenait réellement, profondément. Elle n'était plus seule dans ce monde cruel.


Le lendemain après-midi, Lily se préparait rapidement dans sa chambre afin de prendre son service habituel au restaurant quand elle fut soudainement interrompue par une douce mélodie musicale qui résonna mystérieusement dans la demeure silencieuse. Intriguée et curieuse, elle se laissa naturellement guider par l'harmonie envoûtante jusqu'à leur salon spacieux.

La jeune fille resta figée quelques secondes sur le seuil, surprise et émerveillée de découvrir Momiji debout au centre de la pièce, les yeux fermés dans la concentration, jouant du violon avec une grâce stupéfiante. Il tenait l'instrument contre son épaule avec une aisance qui parlait d'années de pratique, et son archet glissait sur les cordes avec une fluidité parfaite, créant une mélodie à la fois joyeuse et mélancolique qui touchait directement le cœur.

Elle se glissa silencieusement sur le canapé moelleux, retenant même sa respiration pour ne pas le déranger, et observa attentivement le Sohma avec fascination. Elle se laissa tranquillement bercer par l'harmonie magnifique qu'il jouait avec tant de talent et d'émotion. Elle fut profondément admirative de son talent musical exceptionnel et ne put s'empêcher de le fixer intensément, complètement envoûtée par les sons purs et cristallins qui s'échappaient de l'instrument comme par magie.

Comment n'avait-elle jamais su qu'il jouait du violon ? Comment avait-elle pu vivre avec lui sans découvrir ce talent caché ?

Un éclat doré soudain attira son attention près de la baie vitrée et elle se redressa légèrement sur le canapé, intriguée. Elle aperçut avec surprise une petite fille qui se tenait dehors dans le jardin, partiellement cachée derrière un buisson dense, mais parfaitement visible depuis le salon. Elle regardait Momiji jouer avec une fascination absolue, les yeux brillants comme des étoiles dans le ciel nocturne.

Lily fut immédiatement frappée par la ressemblance saisissante entre Momiji et cette fillette mystérieuse. Les mêmes cheveux blonds dorés qui captaient la lumière, les mêmes yeux ronds et expressifs, le même petit nez mignon et délicat. C'était comme regarder une version féminine et miniature de Momiji, presque troublant de similitude.

Au même instant précis, elle se souvint clairement de ce que lui avait confié le Sohma à propos de sa famille brisée et de sa petite sœur qui ne le connaissait pas.

Momo-chan ? pensa-t-elle avec émotion.

Elle déglutit difficilement et continua d'observer ce tableau étrange et touchant dont elle était l'unique témoin silencieuse. Elle ne savait pas exactement pourquoi, ne pouvait pas l'expliquer rationnellement, mais elle se retrouva à lutter pour ne pas verser de larmes d'émotion. Cette scène était si touchante, si belle, mais simultanément si déchirante et tragique. Une petite sœur innocente qui regardait avec une admiration pure et spontanée ce grand frère talentueux dont elle ne savait absolument rien, ignorant totalement leur lien de sang, mais qui la chérissait tant dans le secret de son cœur brisé.

Brusquement, comme effrayée d'avoir été aperçue, elle vit la fillette s'enfuir précipitamment en courant derrière les buissons du jardin, disparaissant rapidement de la vue. Lily se releva vivement du canapé, surprise par ce départ soudain.

« Lily ! » s'exclama Momiji en ouvrant les yeux, interrompant sa mélodie. « Je ne savais absolument pas que j'avais une spectatrice attentive… » déclara-t-il avec un sourire timide en rangeant précautionneusement son violon dans son étui.

La jeune fille sursauta légèrement, prise en flagrant délit d'observation, et dévisagea le lapin avec tendresse. Elle lui sourit doucement et s'approcha de lui avec des pas mesurés.

« Deux spectatrices, en fait, » rectifia-t-elle gentiment en désignant d'un geste délicat de la main la baie vitrée donnant sur le jardin.

Elle regarda attentivement le Sohma se retourner vivement vers la vitre dans l'espoir évident, sans doute, de voir sa petite sœur bien-aimée. Il embrassa le jardin du regard avec une intensité presque désespérée, et la Takumi vit clairement ses yeux chocolat s'assombrir progressivement à cause de la tristesse profonde qui les envahissait comme une marée noire.

« C'était Momo, ma petite sœur… » murmura-t-il d'une voix étranglée par l'émotion contenue.

« Elle te ressemble énormément, » dit Lily doucement en prenant spontanément sa main pour le réconforter dans ce moment difficile. « Et ses yeux… ils brillaient intensément, remplis d'étoiles scintillantes en te regardant jouer du violon. Elle était complètement fascinée par toi. »

Momiji la regarda avec reconnaissance, et elle fut récompensée par un sourire ravi malgré la tristesse évidente. Elle ne put absolument pas s'empêcher de lui rendre son sourire avec chaleur.

« Tu vas au travail maintenant ? » demanda-t-il en désignant son sac à dos près de la porte.

« Oui, effectivement. Je vais rentrer assez tard ce soir. Ne m'attends surtout pas pour dîner, si tu as faim, » répondit-elle en relâchant doucement sa main.

« Je viendrai te chercher à la fin de ton service, » lança-t-il avec détermination alors qu'elle prenait déjà la direction de la porte d'entrée.

Lily lui fit un signe amical de la main pour lui faire comprendre qu'elle avait parfaitement entendu sa proposition. Elle se retint difficilement de lui rappeler gentiment le fait que si elle se faisait agresser dans la rue, il ne serait probablement pas d'une très grande utilité physique et que c'était plutôt elle qui ressemblerait davantage à son garde du corps qu'autre chose. Malgré son apparence enfantine et sa petite taille, Momiji était un ami extraordinaire qui avait les épaules solides et fiables, sûrement à cause de son passé douloureux et des épreuves qu'il avait traversées. Et pourtant, malgré toute cette souffrance vécue, il avait miraculeusement gardé une partie importante de cette innocence précieuse et de cette joie de vivre que les enfants possédaient naturellement.

Il brillait constamment à ses côtés comme une lumière dans l'obscurité, la guidant patiemment dans la nuit noire et terrifiante afin qu'elle puisse atteindre l'aube sereinement et en sécurité. La porte d'entrée se referma doucement derrière elle et elle étouffa un rire affectueux dans son écharpe épaisse en pensant à lui.

Momiji est mon étoile polaire, pensa-t-elle avec un sourire qu'elle ne pouvait pas retenir. Celle qui me guide quand je suis perdue. Celle qui brille même dans la nuit la plus sombre. Celle qui me montre le chemin vers la maison.


Publié : 11/02/2026

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