Tome 1 : La Louve des Braises
Les couloirs du Donjon Rouge résonnaient du claquement précipité de bottes martelant la pierre. Jaime Lannister courait. Un souffle court, presque rauque. Son cœur cognait trop vite. Ses pensées se heurtaient les unes aux autres dans un chaos brûlant : Cersei, la folie qui dévorait son regard, Bran tombant du haut de la tour, la goutte de trop. Et maintenant Ned Stark, gisant entre la vie et la mort. Il devait atteindre Sansa et Arya avant sa sœur. Avant les Lions. Avant le sang. La flamme d’une torche tremblait dans sa main, projetant des ombres longues et déformées sur les murs du château, comme si le Donjon Rouge lui-même se refermait sur lui. Jaime grimpa les escaliers quatre à quatre, tourna brusquement dans un couloir étroit, bouscula un serviteur, ignora les cris et les protestations. Il atteignit une porte familière. Celle des filles Stark. Il frappa. Pas de réponse. Alors il ouvrit d’un geste sec, presque brutal.
« Sansa ! »
La jeune fille sursauta violemment, sa broderie glissant de ses doigts pour tomber au sol. Ses yeux bleus s’agrandirent, terrifiés en voyant la silhouette du Régicide surgir ainsi. Jaime referma la porte derrière lui, puis avança lentement. Très lentement les mains ouvertes, paumes vers elle pour montrer qu’il ne portait aucune arme.
« N’aie pas peur, » souffla-t-il. « Sansa… écoute-moi. »
Elle recula d’un pas, tremblante.
« Ser Jaime… que… que se passe-t-il ? »
Il était essoufflé, le visage crispé par une angoisse qu’il n’aurait jamais avouée. La torche dans sa main projetait un halo de feu autour de ses cheveux d’or.
« Tu dois quitter Port-Réal. Maintenant. Tout de suite. Avant que ma sœur… avant que la reine ne décide de s’en prendre à toi. »
Sansa porta la main à sa poitrine, comme si le monde venait de basculer sous ses pieds.
« Partir ? Je… je ne peux pas. Je dois rester près de mon père. Je... »
Jaime ferma les yeux un instant. Un bref instant. Puis il la regarda, droit, sans détour.
« Ton père a été blessé. Gravement. »
Le mot flotta un instant dans l’air, lourd comme une sentence. Gravement. Sansa chancela, ses jambes se dérobant sous elle. Jaime la rattrapa instinctivement, ses bras entourant ses épaules fines. Elle se brisa en sanglots contre lui, sa détresse éclatant comme une digue qui cède.
« Non… Ser Jaime… non… dites-moi qu’il va vivre… dites-le-moi… »
« Je ne sais pas. » Sa voix vibra, sincère. « Mais je ne te laisserai pas aux mains de Cersei. Je ne te laisserai pas mourir ici. »
Elle pleurait contre son plastron, fragile, tremblante, une enfant perdue au milieu d’un nid de vipères.
« Arya… » souffla-t-il soudain. « Où est Arya ? »
Sansa secoua la tête.
« Je ne sais pas… elle a disparu… elle sortait, elle courait partout… je ne… je ne sais pas… »
Jaime serra les dents. Il devait la retrouver. Il devait la protéger aussi. Il glissa doucement deux doigts sous le menton de Sansa et lui releva le visage. Ses yeux à elle, embués de larmes, rencontrèrent les siens. Durs, inquiets, brûlants de détermination.
« Sansa. Écoute-moi. Tu vas prendre seulement ce que tu peux porter. Dans une heure, un chariot t’attendra à la porte sud. Il te mènera à Winterfell. Chez toi. Là où personne ne pourra te toucher. »
Elle hoqueta.
« Mais vous… et Père… et Arya... »
« Je m’occupe d’Arya. Je t’en fais la promesse. Quant à ton père… il a besoin de toi vivante, pas morte dans une geôle. »
Il s’inclina vers elle. Lentement. Très lentement. Et déposa un baiser sur son front. Un geste qu’il n’aurait jamais cru possible. Un geste presque tendre. Un geste qui n’avait rien des Lions.
« Va, petite louve. » Sa voix n’était plus qu’un souffle. « Sauve-toi pendant qu’il est encore temps. »
Puis il se détourna, ouvrit la porte… et s’élança dans les couloirs à la recherche d’Arya. Sansa resta immobile, les doigts pressés contre son front, à l’endroit exact où les lèvres de Jaime avaient touché sa peau. Un sourire fragile, infime, tremblant, presque irréel, glissa sur ses lèvres. Puis elle essuya ses larmes… et commença à préparer sa valise. Winterfell l’attendait. Et le Nord appelait ses enfants.
À Vaes Dothrak, la lumière du soir coulait entre les montagnes comme un fleuve d’or fondu. L’air était chaud, lourd, chargé d’odeurs de poussière, de chevaux, de cuir tanné et de lait de jument fermenté. Daenerys avançait pieds nus sur la terre battue, le pas souple, la tête haute.Sous sa tunique de soie brune, la courbe presque imperceptible de son ventre dessinait une promesse. La promesse d’une vie nouvelle, d’un héritier khalasar, d’un futur qui n’appartiendrait à personne d’autre qu’à elle. Autour d’elle, les dosh khaleen, drapées de tissus verts et ocre, glissaient dans son sillage. Elles ne parlaient pas, mais leurs regards la suivaient avec une intensité lourde de symboles. Il y avait dans leurs yeux un respect ancien. Une reconnaissance. Comme si elles voyaient en elle non pas une enfant perdue venue d’au-delà du Détroit… mais une reine. Un véritable dragon. Derrière le groupe, Ser Jorah Mormont marchait à distance, mais ses yeux ne la quittaient pas. Il lisait en elle un apaisement nouveau, une certitude qu’elle n’avait jamais eue autrefois. Et il en était fier. Fier d’elle, de ce qu’elle devenait, de cette force silencieuse qui grandissait dans sa voix, dans ses gestes, dans la manière dont elle posait la main sur son ventre avec un respect presque sacré.
« Khaleesi, » murmura-t-il pour lui-même, comme une prière.
Daenerys s’arrêta un instant au sommet d’une dune. Le vent lui caressa les cheveux, faisant briller les mèches argentées comme des fils de lune tressés. Elle inspira profondément. C’était là, dans cette ville éternelle, que son avenir changeait chaque jour un peu plus. Ici qu’elle apprenait à marcher comme une reine, à parler comme une reine, à être regardée comme une reine. Et c’est ici, aussi, que son frère se perdait. Car Viserys n’était plus le même. Ou peut-être avait-il toujours été ainsi, et elle ne l’avait jamais vraiment regardé. Il marchait à quelques pas derrière le groupe, mais déjà à mille lieues d’elle. Ses yeux étaient sombres, fiévreux. Ses gestes brusques, nerveux. Son souffle court, comme s’il parlait à des ombres que nul autre ne pouvait voir. Il ne la suivait plus. Il la surveillait. Comme si la courbe discrète de son ventre était une menace. Comme si la vénération des dothrakis envers elle était un affront. Comme si l’enfant qu’elle portait lui volait quelque chose. Chaque jour, Daenerys sentait un mur invisible se dresser entre eux. Un mur qu’aucune parole ne pourrait briser. Elle posa la main sur son ventre, doucement. Le sang du dragon. Son sang. Pas celui de Viserys. Et pour la première fois, elle ne baissa pas les yeux. La Khaleesi avançait. La Reine naissait. Et Viserys sombrait davantage dans la folie.
Le message tremblait encore légèrement entre les doigts de Robb Stark. Ou peut-être était-ce sa main qui tremblait. Il relut les lignes pour la énième fois, jusqu’à ce que les mots ne soient plus que des griffures d’encre noires, indistinctes, cruelles. Puis il les froissa. D’un geste sec. D’un geste brutal. D’un geste qui n’était pas digne d’un seigneur du Nord… mais d’un fils en train d’étouffer.
Son père… Son père avait été attaqué. Jory Cassel était mort. Et les Lions avaient frappé. Frapper n’était même pas le mot. Ils avaient mordu. Et ils avaient mordu fort. Robb resta immobile, le parchemin écrasé dans son poing, la poitrine serrée. Le vent du Nord s’engouffra dans la cour, soulevant la neige en spirales blanches qui piquaient la peau comme des aiguilles. L’air semblait différent. Plus lourd. Plus électrique. Comme si Winterfell lui-même avait compris.
« Par les anciens dieux… »
Le nom s’échappa de sa gorge dans un souffle brisé. Il connaissait Jaime Lannister. Ou avait cru le connaître. L’homme doré qui souriait trop facilement. L’homme que tous disaient honorable, chevaleresque, presque trop parfait. Et pourtant… Robb serra les dents. Tout, depuis cet été, pointait vers les Lions. Vers leur orgueil. Vers leur avidité. Vers leur capacité à détruire tout ce qu’ils touchaient. Bran avait été poussé du haut de la tour. Quelqu’un avait voulu sa mort. Quelqu’un qui se croyait intouchable. Robb le croyait dur comme pierre : si une telle monstruosité pouvait être commise… alors Jaime, le Régicide, en portait sûrement la main. Son cœur se serra. Robb ferma les yeux un instant. Juste un instant. Comme si la douleur, la peur et la colère pouvaient cesser de tourner en lui comme un torrent glacé. Mais rien ne cessa. Le poids de la vérité, ou ce qu’il croyait être la vérité, n’était qu’un fardeau de plus sur ses épaules. Et il n’avait déjà plus assez d’air pour respirer. Mais elles ne cessèrent pas. Il inspira profondément, et ses yeux se posèrent sur la grande porte donnant vers les écuries. Bran et Elya n’étaient toujours pas rentrés. Ils auraient dû revenir avant le crépuscule. Un autre froid, plus perfide, plus intime, lui glissa le long de la colonne vertébrale. Les Lannister osaient tout. Même frapper un Stark au cœur de la capitale. Même défier les dieux et la neige. Alors qui pouvait encore être en sécurité ? Pas Bran. Pas Elya. Pas seuls. Jamais seuls, plus maintenant.
« Non… » murmura Robb, sa voix se changeant en un grondement farouche. « Pas encore un autre… pas cette fois. »
Il pivota brusquement, ses bottes martelant la cour pavée. Chaque pas vibrait comme un tambour de guerre, rapide, décidé, implacable. Il arriva aux écuries presque en courant. Les palefreniers se figèrent en voyant son visage : les yeux tendus comme un arc prêt à rompre, la mâchoire serrée, le message froissé collé à sa paume comme une plaie qu’on ne peut plus cacher.
« Selmy ! » lança Robb, sa voix plus tranchante que Glace. « Prépare Aurore. Maintenant. »
« À vos ordres, lord Stark ! »
Le jeune homme s’élança vers les stalles. Robb, lui, posa une main contre sa poitrine. Juste là où reposait le parchemin froissé. Il sentait encore l’encre, le poids des mots, la morsure invisible de la vérité. Le souffle du vent fit claquer les portes derrière lui. Et soudain, Robb comprit. Pas simplement que les Lannister avaient frappé. Pas seulement que son père était blessé. Mais que la guerre venait. Pas demain. Pas dans un mois. Maintenant. Et c’était à lui, et à personne d’autre, de la mener. Ned Stark ne pouvait plus protéger le Nord. Quelqu’un devait prendre sa place. Quelqu’un devait porter le loup. Robb inspira plus profondément, planta ses pieds dans la neige comme dans un serment.
« Je suis le fils du Nord… » murmura-t-il. « Et ils verront ce que cela signifie. »
Il enfila ses gants, monta en selle d’un mouvement vif. Une dernière pensée glissa dans son esprit. Une prière, ou un ordre, ou un adieu :
« Tenez bon… j’arrive. »
Puis il serra les rênes. Et lança Aurore dans la neige, galopant à perdre haleine vers la forêt, vers Bran, vers Elya, vers tout ce qu’il refusait de perdre… et vers la guerre qui s’annonçait, longue, froide et inévitable.
Le soleil d’hiver filtrait à travers les branches nues, projetant des rais pâles sur le sol blanc. Bran chantonnait. Une vieille comptine du Nord, une chanson qu’Elya ne connaissait pas, mais qu’elle trouvait douce. Sa voix enfantine résonnait entre les troncs, claire comme un éclat de lumière dans la forêt froide. Eté, le loup de Bran, avançait à ses côtés, une ombre, silencieuse, l’œil aux aguets. Ses oreilles frémissaient au moindre craquement. Elya, elle, cueillait des fleurs des neiges là où elles poussaient encore, têtues, au pied des racines gelées. De petites corolles bleutées, rares, fragiles, que ses doigts manipulaient avec précaution.
« Tu en fais quoi ? » demanda Bran en avançant.
« Je les garde. Elles… me rappellent mon île. »
Elle esquissa un sourire.
« Et elles te porteront chance. »
Bran bomba le torse, fier dans sa nouvelle selle. Il se sentait capable. Vivant.
« Tu vois ? » lança-t-il en tirant un peu sur les rênes. « J’y arrive ! Elya, regarde ! »
Elle sourit.
« Tu es incroyable, Bran. »
Mais quelque chose, un frôlement à peine perceptible, fit vaciller son sourire. Eté se figea. Ses poils se hérissèrent le long de son échine. Un grondement, bas, menaçant, monta de sa gorge. Elya se redressa, les fleurs oubliées, son instinct affûté comme une lame.
« Arrête-toi », souffla-t-elle, la main glissant vers la dague à sa cuisse.
Bran tira les rênes. Trop tard. Des silhouettes jaillirent des arbres, sales, hérissées de peaux, de cheveux emmêlés et de dents serrées. Des Sauvageons affamés, hagards, les yeux brûlant d’un désespoir presque animal.
« Prenez le gamin ! »
Elya se plaça instantanément entre Bran et eux, tirant sa dague dans un sifflement sec.
« Touchez-le… et vous mourrez. »
Un homme fondit sur elle, armé d’une hache. Elle esquiva en pivotant, plus rapide que le vent glacé, et la lame de sa dague entailla sa poitrine. Il hurla, recula, mais deux autres prirent sa place. Bran cria son nom. Eté bondit avec un grognement féroce, ses crocs se refermant sur le bras d’un sauvageon. Un hurlement de douleur éclata. Puis... Un cri de guerre déchira la forêt. Robb Stark surgit entre les arbres, lancé au galop, son épée scintillant comme un éclat d’hiver. Ses yeux brûlaient d’une rage contrôlée.
« Bran ! »
Théon Greyjoy déboula juste derrière, arc bandé. Sa flèche partit. Elle se planta dans la gorge du chef sauvageon, qui s’effondra dans la neige dans un gargouillis atroce. Le chaos dura encore un instant. Un moment de lames, de cris et de sang éclaboussant le blanc immaculé. Puis ce fut fini. La forêt retomba dans un silence lourd. Elya, haletante, se retourna vers Bran. Il tremblait, mais il était sauf. Elle posa une main sur sa jambe, rassurante, malgré l’adrénaline qui battait encore dans ses membres.
« Tu vas bien ? »
Bran hocha la tête, trop vite. Robb arriva à grand pas, sa lame dégoulinant de sang, le souffle court.
« Tu n’as rien ? »
Bran secoua la tête. Elya aussi. Mais avant qu’ils aient le temps d’ajouter un mot, un mouvement attira leur attention. Une femme, sauvageonne, s’était agenouillée dans la neige. Ses mains étaient levées en signe de reddition. Ses yeux sombres fixaient Robb sans ciller.
« Attendez… » souffla-t-elle. « Je ne voulais pas… je voulais juste vivre. »
Robb pointa sa lame vers elle, l’expression glacée.
« Qui es-tu ? »
« Osha », répondit-elle d’une voix rauque mais fière. « Je viens de l’autre côté du Mur. J’ai fui ce qui s’y réveille. Ce qui y marche. »
Un silence glacé s’abattit sur le petit groupe. Eté grogna. Elya sentit un frisson courir dans sa nuque, semblable à celui qu’elle avait ressenti au barral. Quelque chose, là-bas, avançait. Et cette femme… en avait peur. Une peur qu’elle tentait d’étouffer, mais qui transparaissait dans chaque tremblement de ses doigts. Robb échangea un regard avec Elya. Dans les yeux de la jeune femme du Nord et de l’enfant des îles, la même certitude naquit : le danger venait bien plus du froid que des hommes.
« Enfermez-la », ordonna Robb. « Elle parlera. Et ce qu’elle sait… nous en aurons besoin. »
Elya hocha la tête. Osha la fixa longuement. Comme si elle voyait en elle une autre étrangère aux os chargés de secrets. Un frisson parcourut la forêt. Le premier, avant beaucoup d’autres.
Jaime Lannister avait parcouru Port-Réal de long en large, jusqu’à en connaître chaque ruelle, chaque ombre, chaque recoin qui pouvait cacher une enfant de onze ans déterminée à ne pas être trouvée. Mais Arya Stark restait introuvable. Il avait interrogé des marchands, fouillé les coursives du Donjon Rouge, inspecté les écuries, les cuisines, les jardins, les salles d’armes. Rien. Pas une trace. Pas un témoin fiable. Juste le vent brûlant de la capitale et l’écho lointain d’un danger qu’il sentait s’intensifier. En remontant vers les quartiers nobles, son pas se fit plus rapide, presque nerveux. Il commençait à comprendre ce que c’était… la peur, la vraie. Pas pour lui. Pour un enfant. Pour un innocent. Il tourna une dernière fois dans la rue menant aux appartements des Stark et se figea. Des gardes. Les siens. Pas ceux du roi. Pas ceux de la ville. Non. Les Lions de Cersei. Ils avançaient en rang serré vers les appartements Stark, armés, l’expression dure, mécanique, obéissante. Le cœur de Jaime se contracta comme sous une griffure. Non. Pas maintenant. Pas comme ça. Il ralentit. Se fondit dans une ombre, juste assez pour ne pas attirer l’attention. S’il intervenait ouvertement, Cersei le ferait traquer comme n’importe quel ennemi. Elle n’était plus elle-même. Elle ne reculait plus devant rien. Il attendit, les mains serrées, le souffle court. Puis les gardes revinrent. Et au milieu d’eux. Sansa Stark. La rousse au visage d’enfant. Les yeux noyés de larmes. La respiration brisée par la panique. Ils la tenaient par les bras, la tirant presque, tandis qu’elle tentait de résister, les talons raclant la pierre.
« Lâchez-moi ! Je veux voir mon père ! Laissez-moi ! Je vous en supplie ! »
Sa voix tremblait, trop aiguë, trop jeune pour la violence du moment. Jaime sentit un frisson glacé lui parcourir la colonne vertébrale. Cersei. Qu’avait-elle fait ?
« Avance ! » grogna un garde en la tirant plus fort.
Sansa trébucha, manqua de tomber, un sanglot lui échappant comme un souffle blessé. Jaime fit un pas en avant. Un seul. Son cœur martelait sa cage thoracique, chaque pulsation un coup de marteau. Il avait envie de hurler, de dégainer, de briser chaque soldat. De l’arracher à leurs mains. D’interdire ça. D’interdire Cersei. Mais il ne bougea pas davantage. Parce que s’il le faisait… Cersei ferait bien pire à Arya. Et à Sansa. Et à Ned Stark. Même agonisant. Parce qu’il n’avait plus le droit de commettre une erreur. Pas après Bran. Il détourna le regard une seconde. Une seule mais l’image resta imprimée sous ses paupières : Sansa, tirée de force, les larmes glissant sur ses joues, les doigts crispés dans le vide, cherchant quelqu’un. Quelqu’un qui ne viendrait pas. Pas aujourd’hui. Les gardes s’éloignèrent en direction du Donjon Rouge. Sansa disparut derrière les armures dorées. Jaime resta figé longtemps. Jusqu’à ce que le silence retombe, lourd, comme une sentence. Il inspira profondément. Cersei devenait incontrôlable. Folle de peur. Folle de rage. Folle d’elle-même. La seule personne qui pouvait encore la stopper… la seule qui pouvait ramener un semblant d’ordre dans ce chaos qui menaçait d’engloutir tout Westeros… se trouvait loin d’ici. Casterly Rock. Tywin Lannister. Le père qui avait forgé le lion et pouvait l’abattre. Le seul que Cersei craignait. Le seul capable de maîtriser le feu qu’elle attisait partout autour d’elle. Jaime resserra les dents, son visage dur poli sous la lueur rouge du crépuscule.
« Très bien », murmura-t-il pour lui-même. « Si je ne peux pas sauver ces enfants ici… je trouverai celui qui le peut. »
Il tourna les talons, d’un geste décidé, presque brutal. Ses éperons claquèrent. Il allait prendre la route. Vers la seule solution. Vers l’homme qu’il avait fui toute sa vie. Tywin. Et derrière lui, Port-Réal s’enfonçait dans le chaos.
Le soir même, sous un ciel gris qui promettait encore de la neige, Ros faisait ses adieux à Winterfell. L’air sentait le foin, le cuir humide et le froid mordant de la nuit à venir. Dans l’écurie faiblement éclairée, Theon Greyjoy, les bras croisés comme pour se tenir debout, observait la jeune femme enfiler son manteau rouge. L’étoffe semblait flamboyer dans le demi-jour, un contraste violent avec la pierre sombre des murs. Il tenta un sourire. Un sourire qui se voulait charmeur. Mais qui sonnait creux.
« Pourquoi partir pour Port-Réal ? » demanda-t-il, la voix un peu trop légère, un peu trop bravache. « Tu ne manqueras jamais d’or ici. »
Ros noua lentement la sangle de son sac. Ses gestes étaient précis, assurés, comme ceux d’une femme qui avait déjà pris sa décision depuis longtemps.
« Winterfell est trop petit pour moi, Theon. » répondit-elle sans se retourner. « Et trop froid. »
Les mots tombèrent entre eux, lourds comme des pierres. Elle se tourna enfin et s’approcha, ses bottes crissant sur la paille. Son doigt effleura ses lèvres. Un geste tendre, presque cruel.
« Certains hommes du Sud paient cher pour oublier leurs peurs. » murmura-t-elle. « À Port-Réal, je n’aurai jamais faim. »
Theon avala difficilement sa salive.
« Et moi ? » demanda-t-il, comme malgré lui, d’une voix qui n’avait plus rien de l’arrogance des Greyjoy. « Je ne te manque pas ? »
Ros lui offrit un sourire. Un vrai, cette fois. Mais un sourire triste, au goût d’adieu.
« Si, Theon. » dit-elle doucement. « Mais pas assez pour renoncer à ma liberté. »
Il baissa les yeux. Elle posa une main sur sa joue, brièvement, juste assez longtemps pour qu’il sente la chaleur de sa peau. Puis elle recula et franchit la porte de l’écurie sans se retourner. Theon resta là longtemps, immobile, les mains pendantes, le cœur serré comme si une corde de fer l’étranglait. Il ne voulait pas admettre la vérité qui le rongeait de l’intérieur : Personne ne restait jamais pour lui. Ni son père. Ni sa sœur. Ni Ros. Le vent s’engouffra par la porte restée entrouverte, glacial, cinglant, presque moqueur. Dans l’ombre d’un pilier, Elya observait la scène, silencieuse, les bras croisés sur sa poitrine. Elle n’avait pas voulu surprendre l’échange mais elle n’avait pas pu détourner les yeux. Elle connaissait ce regard. Celui d’un cœur qui bat trop fort pour quelqu’un qui s’éloigne. Celui de ceux qui ont été abandonnés trop tôt, trop souvent. Elle savait reconnaître la solitude quand elle la voyait. Et ce soir-là, elle pesa sur les épaules de Theon plus durement encore que l’hiver.
La nuit était tombée sur Winterfell depuis longtemps lorsque la porte principale s’ouvrit dans un grondement. Les torches oscillèrent sous le vent glacé tandis que Catelyn Stark franchissait le seuil, le visage dur, épuisé, figé dans une détermination presque douloureuse. Derrière elle avançait Tyrion Lannister, les mains liées mais la tête haute, escorté par des hommes fatigués et couverts de neige. La cour se figea. Robb descendit les marches d’un pas sec, la mâchoire crispée, les poings serrés.
« C’est donc vrai… » dit-il d’une voix grave, froide. « Tu as fait prisonnier Tyrion Lannister. »
Tyrion esquissa un sourire ironique.
« On dirait que ma réputation me précède. »
Mais Robb n’avait d’yeux que pour sa mère. Catelyn planta son regard dans celui de son fils, un regard où se mêlaient la fierté, la fatigue et une inquiétude encore mal contenue.
« Je l’ai pris… pour Bran. »
Robb inspira longuement, comme un homme à deux doigts d’exploser. Un peu à l’écart, Elya observait la scène, immobile, le visage à demi noyé dans l’ombre. La neige s’accrochait à ses cheveux noirs, donnant à son allure quelque chose de félin, de silencieux, de dangereux. Catelyn la vit. Et tout son corps se raidit.
« Elle est encore là ? » cracha-t-elle, le ton sec comme la lame d’un couteau.
« Elle doit partir. Tout cela ne la concerne pas. »
Le silence tomba dans la cour comme une pierre dans un lac gelé. Robb tourna lentement la tête vers sa mère.
« Elle reste. » dit-il d’une voix basse, ferme, sans appel.
Catelyn écarquilla les yeux, surprise par le ton, par cette force nouvelle dans la voix de son fils.
« Robb… »
« Elle reste. » répéta-t-il, plus fort. « Elya m’a ramené Bran vivant aujourd’hui. Elle l’a sauvé. Et elle fait partie de Winterfell. »
Catelyn se tourna vers Elya avec un mépris si soudain, si tranchant, qu’il aurait pu couper l’air.
« Ce n’est pas une Stark. Ni une nordienne. Et elle ne... »
« Ça suffit. »
Catelyn se figea. Robb venait de couper sa mère. Sa mère.
« Je ne perdrai pas Bran. Je ne perdrai pas Arya. Je ne perdrai pas Sansa. Et je ne laisserai pas partir ceux qui peuvent nous aider à les retrouver. »
Elya, qui n’avait pas bougé, comprit cependant qu’elle devait disparaître avant de mettre encore plus de feu dans ces braises déjà brûlantes. Sans un mot, elle fit demi-tour et glissa dans les ombres du couloir adjacent. Pas pour fuir, mais pour éviter que la situation n’empire sous les émotions brutes qui couvaient. Elle n’était pas loin quand elle l’entendit. La phrase qui changea l’air autour d’eux.
« Ils ont attaqué Père. » lança Robb, la voix soudain brisée. « Il est gravement blessé… et nous n’avons aucune nouvelle de Sansa et Arya. »
Catelyn porta une main à sa bouche, suffoquant. Tyrion, derrière elle, baissa légèrement le regard, lourd de compréhension. Elya s’arrêta dans l’ombre. Le vent s’engouffra par la porte restée ouverte, faisant danser les flocons autour d’eux. Winterfell semblait retenir son souffle. La guerre n’était plus une menace lointaine. Elle venait de frapper à leurs portes.
À Port-Réal, l’odeur du vin, du métal chaud et des tapisseries poussiéreuses enveloppait la salle du trône. Ned Stark entra, boitant légèrement, le visage tiré par la douleur mais aussi par une résolution glacée. Chaque pas résonnait sous les voûtes, comme si la pierre elle-même retenait son souffle. Robert Baratheon, déjà ivre alors que le soleil n’était pas encore haut, éclata de rire en le voyant approcher.
« Ned ! Par les sept enfers, si tu veux te laisser embrocher par les Lions, fais-le au moins proprement ! On dirait un vieil ours blessé ! »
Son rire roula lourdement dans la pièce, mais personne d’autre ne rit. Surtout pas Cersei. Elle observait Ned en silence, ses yeux verts luisant d’une froideur venimeuse, une tension animale dans la mâchoire. Une lionne acculée. Robert se releva maladroitement.
« Reprends ton poste. Je pars chasser au matin. Essaie juste de ne pas mettre le royaume à feu pendant mon absence. »
Ned inclina la tête, sans joie, sans illusion. Il savait que ce royaume était déjà en flammes, même si le roi refusait de le voir.
Plus tard, dans la salle du trône remplie de plaignants et de seigneurs, Ned se leva. Les murmures s’éteignirent. Il parla d’une voix forte, la justice du Nord tremblant sous chaque syllabe :
« Ser Gregor Clegane est un traître à la couronne. Qu’on saisisse toutes ses terres. Que ses hommes soient pendus. Et que Tywin Lannister soit sommé de se présenter ici… pour répondre de ses crimes. »
La salle se pétrifia. Un silence brutal, coupant, saisit l’air. Cersei se pencha légèrement en avant, ses doigts crispés sur l’accoudoir, ses lèvres étirées en un sourire meurtrier.
« Vous venez de déclarer la guerre aux Lions, Lord Stark. »
Ned soutint son regard, impassible, imperturbable.
« Vous avez déclaré la guerre aux Loups, en premier. »
Son cœur, lui, battait plus vite. La guerre n’était plus une possibilité : elle commençait, ici, dans cette salle, avec ces mots.
La pièce était petite, froide, éclairée seulement par deux chandelles qui projetaient des ombres tremblantes sur les murs de pierre. Sansa Stark, assise sur un tabouret, les mains jointes contre sa poitrine, attendait depuis ce qui lui semblait une éternité. Personne ne lui avait expliqué pourquoi on l’avait enfermée là. Seulement que « Sa Grâce viendrait lui parler ». Quand la porte grinça enfin, elle sursauta. Joffrey Baratheon entra. Il portait une tunique brodée d’or, le lion de sa maison scintillant sur l’épaule. Sa mâchoire était crispée et ses yeux brillaient d’un éclat indéchiffrable. Mais dès que Sansa se leva, vacillante, il afficha un sourire doux… trop doux.
« Joffrey ! » s’exclama-t-elle en se précipitant vers lui.
Elle se jeta dans ses bras. Il la serra contre lui, un peu trop fermement, l’ombre d’un sourire amer glissant sur ses lèvres. Un sourire qu’elle ne vit pas, le visage enfoui contre sa tunique. Il posa une main froide sous son menton et la força doucement à lever la tête. Sansa rougit, son cœur battant à toute allure. Il se pencha et posa ses lèvres sur les siennes. Un baiser. Un baiser court. Un baiser sans chaleur. Sans passion. Sans âme. Mais pour Sansa Stark, qui n’avait jamais été embrassée, c’était un miracle. Son premier baiser. Son cœur en trembla.
« Sansa… » murmura Joffrey, sa voix douce mais tendue, « ma mère a donné son accord pour notre mariage. »
Elle écarquilla les yeux. Ses lèvres s’entrouvrirent. Un souffle lui échappa.
« Il pourra se faire dès le mois prochain, si c’est toujours ce que tu souhaites. »
Le monde tourna autour d’elle. Le mois prochain. Le mariage. Elle, princesse. Reine. Femme de Joffrey. Son rêve d’enfance. Son rêve le plus précieux. Une larme glissa sur sa joue. Pure, lumineuse, pleine de joie.
« Joffrey… c’est… c’est tout ce que j’ai toujours voulu… »
Il sourit, satisfait.
« Je dois… je dois en parler avec mon père, » dit-elle, émue, déjà imaginant le regard fier de Ned Stark.
Joffrey se raidit. Puis baissa légèrement les yeux, jouant la tristesse comme un acteur.
« Cela n’est pas possible. »
Il prit une inspiration brève.
« Il est… en déplacement. Pour servir le royaume. Tu le reverras bientôt, je te le jure. »
Mensonge. Un mensonge froid, glissant, parfait. Mais Sansa ne vit rien. Elle était trop occupée à sentir son cœur battre dans ses tempes.
« Nous t’avons préparé une chambre, » ajouta Joffrey avec un sourire tendre qui ne touchait pas ses yeux. « La Reine a ordonné qu’on te protège. Tu n’as rien à craindre, Sansa. »
« Et… et ma sœur ? Arya ? » demanda-t-elle, soudain inquiète.
« Elle… a choisi de repartir à Winterfell. Elle n’aime pas la cour. »
Encore un mensonge. Mais Sansa hocha lentement la tête, apaisée. Arya, repartie ? Cela lui ressemblait. Impulsive. Sauvage. Libre. Elle resta silencieuse un instant, fixant Joffrey avec une admiration brûlante. Il lui caressa la joue.
« Tu seras une belle reine. Très belle. »
Elle sourit, si heureuse, si naïve qu’elle en avait mal au cœur. Joffrey fit un pas en arrière. La porte se referma doucement derrière lui. Et Sansa, seule, porta ses doigts à ses lèvres. Son premier baiser. Son premier serment. Son premier avenir. Elle ne vit pas l’ombre qui s'étirait derrière tout cela. Elle ne voyait que le mariage. Que Joffrey. Que la lumière aveuglante de son propre rêve. Et une chose, une seule, résonnait dans son esprit : Je vais devenir princesse. Elle sourit. Ignorante. Heureuse. Perdue.
À Vaes Dothrak, l’air brûlait. Pas d’un feu visible. Pas des braises. Pas des torches. Mais d’une tension qui vibrait dans chaque grain de poussière, dans chaque souffle du vent chaud venu des montagnes. Daenerys sentit ce frisson courir sur sa peau nue. Pas un frisson de peur. Un frisson de puissance. Khal Drogo se tenait devant son frère. Le géant dothraki avançait d’un pas lent, presque cérémoniel, tenant dans ses mains le chaudron de métal désormais incandescent. Le métal luisait d’un éclat aveuglant. Jaune, blanc, presque vivant. Viserys, ivre de rage, ivre d’ambition, ivre de folie, continuait de hurler :
« Je suis l’héritier légitime ! Je suis le dragon ! Je veux ma couronne ! »
Les guerriers du khalasar éclatèrent de rire, un rire grondant, sauvage. Pour eux, Viserys n’était qu’un enfant agaçant, un mendiant en fer-blanc. Mais Drogo, lui, ne riait pas. Il approcha lentement, et son ombre engloutit Viserys. Daenerys, immobile, observait. Son souffle était calme. Ses yeux violets fixaient son frère comme on regarde la fin d’un rêve mauvais. Viserys recula, trébucha. Puis il vit l’or fondu. Et ses traits se figèrent.
« Non… non ! Vous ne pouvez pas… Daenerys ! Daenerys, dis-leur ! Dis-l... »
Daenerys ne dit rien. Drogo inclina la tête, comme pour accorder la dernière miséricorde d’un roi. Puis il renversa le métal. Une pluie d’or blanc. Un goutte-à-goutte brûlant. Un torrent incandescent. Le métal fondu frappa le crâne de Viserys, coula le long de son front, de ses tempes, de ses joues. Sa peau se boursoufla immédiatement. Sa bouche s’ouvrit dans un cri effroyable. Mais aucun son ne sortit vraiment. L’or l’étouffait. L’or l’avalait. Il chuta à genoux, puis s’effondra sur le sol poussiéreux, ses doigts crispés, sa vision éteinte. Un corps sans souffle. Une coquille d’argent et d’or. Une couronne… et une tombe. Le silence s’abattit, lourd, sacré. Daenerys avança d’un pas. Ses yeux se posèrent sur ce qui restait de Viserys. Aucune larme. Aucun tremblement. Aucun regret. Seulement une vérité. Elle murmura, d’une voix douce, presque tendre :
« Il n’était pas un dragon. »
Les femmes du khalasar regardèrent la jeune Khaleesi, fascinées. Drogo baissa la tête vers elle, comme un guerrier reconnaissant enfin une reine. Et dans l’air chaud de Vaes Dothrak, un frisson invisible traversa les dunes. Comme si le monde, enfin, inclinait le genou devant Daenerys Targaryen. La dernière dragonne. La seule.