Les Larmes de l'Abîme
Chapitre 10 : L’Aube des Larmes
4667 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 27/02/2026 16:16
« On ne guérit pas du Néant, on apprend seulement à briller assez fort
pour que l'ombre ne nous reconnaisse plus.
Mais toute flamme finit par consumer sa mèche. »
Dernières paroles d'un Gardien du Seuil, inscrites sur une lame brisée.
Le temple souterrain de Liyue n’était plus qu’une carcasse de pierre dévorée par une clarté noire, un cadavre architectural dont les côtes de granit semblaient gémir sous le poids de la montagne. Caelira descendait les marches de jade, autrefois polies pour les pieds des archontes, désormais glissantes de givre et de suie. Chaque pas résonnait comme un glas, un son sec et définitif qui s'égarait dans un silence surnaturel, si lourd qu'il paraissait solide. Une odeur de terre pétrifiée lui collait à la gorge, et l'air lui-même semblait avoir muté en un fluide épais, une main de fer qui lui broyait les côtes. Elle forçait son souffle, sentant le feu de l'effort ravager ses bronches. En haut, le tumulte de la lutte n'était plus qu'une rumeur fantomatique, un bourdonnement étouffé par les entrailles de Liyue, la laissant seule face à l'inéluctable. Elle percevait encore, comme à travers une paroi de verre, le fracas de l’acier de Kaeya contre les boucliers de cristal noir. Elle imaginait les éclats de glace azurée volant dans l'obscurité et ses cris de ralliement, cette voix qu'elle aimait tant, désormais éraillée par l'effort et le désespoir. Il luttait avec la fureur sauvage d'un homme qui refuse de laisser le destin lui voler ce qu’il avait de plus cher, lui offrant des secondes précieuses, des battements de cœur qu'elle s'apprêtait à sacrifier pour l'éternité du monde. L’escalier s'enfonçait plus bas que la raison, là où les racines millénaires de l'arbre ancestral de Liyue venaient jadis s'abreuver d'une eau pure. Désormais, ces racines ressemblaient à des membres noueux, tordus par une agonie invisible. L'obscurité ici n'était pas une simple absence de lumière. C'était une présence vivante, une texture visqueuse et froide qui tentait de s'insinuer par ses pores, de s'enrouler autour de ses chevilles. Au centre d'une salle circulaire dont la voûte se perdait dans les ténèbres, le médaillon reposait sur l’autel de Cor Lapis. Il pulsait d'une lueur violette si intense, si électrique, qu'elle brûlait la rétine. Il n’était plus un simple objet de métal. C’était une déchirure béante, une plaie ouverte dans la trame même de Teyvat. Des filaments de ténèbres s’en échappaient, rampant sur les murs comme des veines d’encre, dévorant les anciennes stèles qui racontaient jadis la gloire de Morax, transformant les symboles de l'Ordre en gribouillis informes et cauchemardesques. Caelira s’arrêta au pied de l’autel. L’eau glacée qui lui arrivait aux chevilles était d'un noir d'huile, si froide qu'elle semblait vouloir briser ses os. Pourtant, elle ne sentait déjà plus la morsure du gel. Son corps lui paraissait étranger, une enveloppe de chair devenue trop étroite pour la vibration terrifiante qui tambourinait au creux de sa poitrine. C’était un écho parfait, un diapason maudit entre son cœur et le vide affamé qui l'appelait depuis l'autel.
« Tu es enfin là, héritière du silence, » murmura une voix qui semblait naître de la pierre même, douce et tranchante comme un scalpel.
Lumine apparut. Elle n’avait pas marché vers elle. Elle s’était simplement manifestée, émergeant d’une colonne d’ombre avec une grâce glaciale qui défiait la gravité. Elle ne portait aucune arme, mais sa simple stature ici, dans ce sanctuaire souillé, suffisait à faire ployer la réalité. Ses yeux dorés, que les légendes décrivaient comme des soleils d'espoir, semblaient ici d'un or terni, patinés par des siècles de déceptions et de guerres solitaires contre l'ordre établi des cieux. Sa robe blanche, étrangement épargnée par la poussière, jetait une lueur spectrale sur les ruines.
« Regarde ce que les Archontes ont fait de ce monde, Caelira, » dit Lumine en balayant les ténèbres d'un geste lent de la main. « Un jardin clos, une cage dorée protégée par des mensonges et des sacrifices que tu n'as pas choisis. Tu pourrais être la reine de ce qui vient après. Tu pourrais être l'architecte du Nouveau Monde. Pourquoi choisir de t'éteindre pour une illusion qui t'a toujours rejetée ? »
Caelira leva les yeux. Elle se sentait minuscule face à la Voyageuse, mais une chaleur nouvelle, puisée dans le baiser laissé sur ses lèvres quelques minutes plus tôt, brûlait en elle. Son regard rencontra celui de Lumine avec une fermeté qui fit tressaillir les ombres.
« Parce que l’éternité dont tu parles n’a pas d’odeur, Lumine. Elle n’a pas le goût du vin amer, ni celui du sel sur une joue. Elle n’a pas la chaleur d’une main qui serre la mienne quand tout s'effondre. Ton monde est un tombeau parfait, un cristal sans défaut où rien ne peut plus pousser, car rien n'a plus le droit de mourir. Je préfère rendre mon dernier souffle dans un monde imparfait, souffrant et mortel, que de régner sur un désert de cendres où le souvenir de l'amour est un crime. »
Alors qu'elle prononçait ces mots, Caelira fit le premier pas vers l'autel, ses doigts se tendant vers la lumière violette, prête à briser la fiole pour sauver le jardin.
Lumine n’eut pas un geste de colère. Face à la soumission de Caelira, elle n'eut que le pire des mépris. Un sourire de pitié, d'une douceur venimeuse, celui qu'on accorderait à un insecte s'agitant contre l'inévitable. D'un simple revers de la main, un mouvement gracile qui sembla trancher la réalité elle-même, elle libéra la puissance contenue du médaillon. L'onde de choc fut une déflagration de silence. Caelira fut projetée contre une colonne de granit avec une violence inouïe. Le bruit sourd de ses os heurtant la pierre millénaire se perdit dans le bourdonnement de l'Abîme. Le choc lui coupa le souffle, mais la douleur physique, bien que fulgurante, ne fut qu'une piqûre d'épingle comparée à l'assaut psychique qui suivit. La corruption explosa dans la salle, transformant le sanctuaire en un estomac de ténèbres. Ce n'était pas un combat d'épées, mais une dévoration méthodique. Caelira sentit ses souvenirs s'effilocher, semblables à des feuilles de papier précieux jetées dans un brasier invisible. Elle vit, dans un éclair de lucidité mourante, le visage de sa mère à travers la fumée d'un village oublié, puis la silhouette élégante d'Albedo, penché sur ses fioles dans la clarté de son laboratoire, et enfin, le sourire en coin de Kaeya, cette lueur de défi qui l'avait sauvée tant de fois. L'Abîme tentait de lui arracher ses attaches, de dissoudre son identité pour lui prouver que son humanité n'était qu'un fardeau, une chaîne qui l'empêchait de flotter dans l'infini.
« Cède... » chuchota la voix du Néant dans son crâne, une voix qui n'était qu'un écho distordu, étrangement identique à la sienne. « La douleur ne peut pas t'atteindre là où rien n'existe. Deviens le vide, oublie leurs noms, oublie ton cœur, et tu ne souffriras plus jamais. »
Caelira hurla, un cri déchirant qui ne sortit pas de sa gorge, mais de son âme, se perdant dans le grondement sismique des profondeurs. Elle ne luttait plus pour l'avenir de Teyvat, pour les Archontes ou pour l'ordre du monde. Elle luttait pour ne pas oublier le goût du sel sur les lèvres de l'homme qu'elle aimait. Elle puisa dans ce qui lui restait d'essence, cherchant désespérément la sensation du baiser sur la falaise, ce moment de rébellion pure contre l'astronomie même des dieux. C'était sa seule vérité. Elle s'y agrippa avec la force du dernier souffle, transformant sa terreur en une colère froide et étincelante. Elle se redressa lentement, chaque muscle hurlant sous la pression atmosphérique du temple. Ses mains s'illuminèrent d'une lueur bleue argentée, une fusion impossible et instable entre la corruption pourpre de son sang et l'éclat azuré de sa volonté humaine. Elle fit un pas dans l'eau noire, faisant jaillir des ondes de lumière sous ses pieds. Puis deux. À chaque mouvement, elle sentait des fragments de son être, un rire d'enfance, le nom d'un ami, se détacher d'elle et s'évaporer en particules de poussière sombre. Elle n'était déjà plus tout à fait faite de chair, mais de détermination pure. Dans un dernier élan qui fit trembler les fondations de Liyue, elle se jeta sur le médaillon, saisissant la pierre à mains nues. Un sifflement atroce, comme du métal hurlant, remplit la pièce. La chair de ses paumes commença à se consumer instantanément à ce contact, se changeant en une fumée éthérée, mais elle ne lâcha pas prise. Ses doigts s'enfonçaient dans l'énergie pure, ses os devenaient transparents sous la lumière aveuglante. Elle était le verrou, elle était la clef, et elle venait enfin de trouver sa serrure.
En haut de l'escalier, un fracas de glace brisée, tel le hurlement d'un glacier qui s'effondre, déchira l'atmosphère poisseuse du temple. Kaeya venait de forcer le passage. Il apparut comme une ombre vengeresse, son manteau bleu lacéré, laissant derrière lui un sillage de cadavres abyssaux dont les restes s'évaporaient en fumée noire. Il dévala les marches de jade, sa lame de givre serrée à s'en briser les phalanges, mais il s'arrêta net sur le dernier palier, brutalement pétrifié par l'horreur de la scène. Le spectacle était insoutenable. Caelira n'appartenait déjà plus tout à fait au monde des vivants. Elle flottait à quelques centimètres de l'autel, suspendue dans un halo de lumière violente et instable. Son corps était devenu translucide, tel un cristal sous une lampe ardente, traversé par des éclairs d'une clarté si pure qu'elle en devenait aveuglante. Elle semblait sculptée dans du verre brisé et des poussières d'étoiles mourantes. Une barrière d'énergie brute, née du choc frontal entre sa volonté humaine et la faim de l'Abîme, érigeait un dôme impénétrable autour d'elle, faisant vibrer l'air de fréquences mortelles.
« Caelira ! Non ! Arrête ça ! » hurla Kaeya.
Sa voix, d'ordinaire si calme et veloutée, monta dans les aigus du désespoir. Il se jeta contre la paroi invisible avec la force d'un possédé. Il frappa de ses poings, de son épée, déchaînant des vagues de froid polaire qui venaient mourir, inutiles, contre cette barrière. Le givre glissait sur l'énergie abyssale, incapable de mordre. Son œil unique était écarquillé par une émotion qu'aucune trahison, aucune guerre, n'avait jamais réussi à lui inspirer. La terreur absolue de l'impuissance. Lui, le maître des échecs, venait de voir l'échiquier se briser.
« Recule, Kaeya... » parvint-elle à articuler.
Sa voix n'était plus humaine. C’était un écho lointain, une vibration éthérée qui semblait naître du fond d'un puits millénaire.
« C'est le seul moyen. Le cycle... il doit se fermer sur moi. Je suis la fiole, Kaeya. Et je me brise. »
« Je m'en moque du cycle ! » cria-t-il, la voix se brisant sous le poids des sanglots qu'il avait toujours refusé de laisser couler.
Il plaqua ses paumes contre la membrane brûlante qui les séparait, ses gants commençant à fumer sous la chaleur de l'Abîme.
« Tu m'as promis ! Tu as dit qu'on retournerait à Dosdragon, qu'on trouverait une issue sous les neiges ! On trouvera un autre moyen, je te le jure... par ma lignée, par tout ce que j'ai trahi, on trouvera ! Ne me laisse pas avec un monde de mensonges ! »
Caelira tourna lentement la tête vers lui, un mouvement d'une grâce surnaturelle. Son visage était déjà à moitié effacé, les traits de son identité se transformant en une constellation de larmes lumineuses qui s'envolaient vers la voûte sombre du temple comme des lucioles vers le soleil. Elle lui offrit un sourire d'une pureté tragique, le sourire d'une femme qui a enfin trouvé son but, même si ce but est de se dissoudre dans l'oubli.
« Je ne t'ai jamais fait cette promesse, mon capitaine... » murmura-t-elle, alors que les contours de ses mains commençaient à se fondre dans la lumière bleue argentée. « C'est toi qui l'as faite pour nous deux. »
Elle posa sa main, ou ce qu'il en restait, de l'autre côté de la paroi, en face de celle de Kaeya. Leurs doigts semblèrent se toucher à travers le vide.
« Garde ce souvenir pour moi, quand je ne serai plus qu'un murmure dans le vent de Mondstadt, un pétale de fleur de soie emporté par la brise de Liyue. »
Elle ferma les yeux, et l'éclat devint insupportable, transformant la salle en un brasier de lumière froide.
Dans un dernier sursaut de volonté, faisant fi de la douleur qui carbonisait ses sens, Caelira porta sa main libre à sa gorge. Ses doigts, désormais faits d'une substance translucide et vibrante, s'accrochèrent au cordon de cuir. D'un mouvement brusque, elle arracha le pendentif de jade, ce dernier vestige de sa vie mortelle, encore imprégné de la chaleur de sa peau. Avec une force que seule l'agonie peut conférer, elle l'enfonça au cœur du médaillon abyssal, là où le vide pulsait comme une plaie béante. Le contact entre le jade impérial, symbole de la terre immuable de Liyue, et l'énergie dévorante du Néant provoqua une détonation silencieuse, un cri métaphysique qui fit trembler les fondations mêmes de la région, des sommets de Jueyun jusqu'aux profondeurs de la Mer de Nuages. La prophétie, gravée dans l'ombre depuis des éons, s'accomplissait enfin sous les yeux de Lumine. La Voyageuse, face à cette ferveur qu'elle n'avait pas prévue, recula d'un pas, ses traits de déesse impassible se crispant alors qu'elle protégeait son visage de l'éclat insoutenable. Ce n'était plus une simple mort. C'était une dissolution. Pour refermer la porte de l'Abîme, Caelira acceptait de devenir la clé qui reste à jamais soudée dans la serrure, sacrifiant son droit à l'au-delà pour protéger le présent. Elle devint la « Larme du Néant ». Sous le regard horrifié de Kaeya, son corps de chair et de sang se désintégra dans une explosion de fleurs de cendre argentée. Au contact de l'air saturé de magie, ces cendres s'enflammèrent instantanément, se changeant en des milliers de pétales de pure lumière. Chaque éclat qui tourbillonnait dans la salle était un fragment de son âme. Un souvenir d'enfance, une émotion oubliée, le goût du baiser sur la falaise. Ces pétales ne tombaient pas. Ils venaient se loger, un à un, dans les fissures de la réalité, colmatant les brèches par lesquelles l'ombre s'infiltrait. L'obscurité poisseuse qui rongeait le temple fut balayée en un souffle, chassée par une vague de clarté si absolue, si blanche, qu'elle semblait laver la pierre millénaire de ses péchés et de sa corruption. L'Abîme poussa un dernier rugissement, un grondement de bête blessée qui fit vibrer les os de Kaeya, avant que la faille ne se referme brutalement dans un claquement de tonnerre sec. Lumine fut aspirée, sa silhouette se fondant dans un tourbillon d'ombres résiduelles avant de disparaître totalement, laissant derrière elle un silence de mort, un vide plus lourd que le bruit. Le temple, privé de la force obscure qui maintenait ses structures en sursis, commença à s'effondrer. Les colonnes de jade, fêlées par la bataille, cédèrent dans un vacarme de fin du monde, libérant des tonnes de roche et de poussière. Mais la lumière résiduelle de Caelira ne s'éteignit pas. Une aura douce, d'un bleu argenté presque tendre, se déploya au-dessus de Kaeya. Elle forma un dôme protecteur, une dernière caresse invisible qui retint les blocs de granit suspendus dans les airs, juste assez longtemps pour offrir au capitaine de la cavalerie un sanctuaire au milieu du chaos. Dans ce dôme, l'air sentait soudainement le lys calla et le vent frais de Mondstadt. Caelira n'était plus là, mais son dernier geste était une promesse tenue. Il ne serait pas écrasé par la pierre.
Lorsque la poussière de roche finit par retomber, le silence qui s’installa fut plus lourd que toutes les tempêtes de l’Abîme. Il n'y avait plus de sifflements magiques, plus de grondements sismiques, seulement le clapotis régulier de l'eau contre les parois de pierre. L'eau de la salle centrale, autrefois noire comme du bitume, était redevenue d'une limpidité de cristal, reflétant avec une ironie paisible la faible lueur bleutée des minerais de Liyue incrustés dans les voûtes. Sur l'autel de Cor Lapis, il ne restait plus rien. Le vide était absolu. Pas une mèche de cheveux noirs, pas un lambeau de tissu bleu azur, pas même une trace de brûlure. Le médaillon avait été vaporisé, emportant avec lui l'âme qui l'avait dompté dans une étreinte finale. Au cœur du temple immobile, Kaeya s'était effondré dans la nappe d'eau limpide, une carcasse vide aux épaules affaissées par la fatigue. Ses yeux ne quittaient pas l’endroit où elle s'était évanouie, une zone d'air trouble qui grésillait encore d'un reste d'existence, comme une cicatrice invisible sur le visage du silence. Ses mains, écorchées par ses assauts inutiles contre la barrière, tremblaient de façon incontrôlable. C'est alors qu'il le vit. Dans le creux de sa paume droite, brillant d'un vert émeraude profond sous la lumière des cristaux, reposait un petit éclat de jade. C'était l'unique fragment du pendentif qui n'avait pas été transmuté en lumière. C'était tout ce qui restait de Caelira. Un morceau de pierre froide, lisse, dépourvu de vie. Il ne cria pas. Le hurlement était resté bloqué dans sa gorge, changé en une pierre de glace. Il ne pleura pas non plus. Ses larmes semblaient s'être taries dans le brasier du sacrifice. Son visage s'était figé en un masque de marbre, une expression d'une neutralité terrifiante qui reflétait l'éternité du Néant qu'elle venait de vaincre. Il se leva avec la lenteur d'un homme centenaire, chaque mouvement lui demandant un effort de volonté colossal. Serrant l'éclat de jade contre sa poitrine, là où son propre cœur battait encore avec une régularité douloureuse, il entama la longue et solitaire remontée vers la surface. Lorsqu'il émergea enfin des entrailles de la terre, le ciel de Liyue l'accueillit avec une pureté cruelle. Le voile violet et maladif s'était déchiré. Les étoiles brillaient désormais avec une intensité nouvelle, lavées de toute corruption, telles des diamants jetés sur un velours bleu nuit. À l'est, l'aube pointait enfin, une ligne d'or pur et tranchant qui venait caresser les sommets acérés de la Passe de Jueyun. Le monde était sauvé, l'équilibre était rétabli, mais pour Kaeya, l'horizon n'était plus qu'une ligne vide. Ses pas le ramenèrent au bord du gouffre, sur cette crête de granit où le goût de leurs adieux flottait encore dans l'air froid. En ce lieu, ils s'étaient enlacés comme des survivants sur une épave, cherchant dans la chair de l'autre un rempart contre l'oubli. Les rafales continuaient de lacérer le ciel avec une intensité farouche, mais le goût de cendre et de fin du monde s'était dissous, purifiant l'air d'une menace qu'il était désormais le seul à porter. Il ne restait qu'un courant d'air pur, insipide et cruel, qui ne lui rendrait aucun de ses souvenirs. Il portait désormais le parfum sucré des fleurs de soie et l'odeur terreuse des falaises après la pluie. Kaeya regarda le soleil se lever, baignant les pics de pierre dans une lumière que Caelira avait payée de son existence même. Le monde continuait de tourner, indifférent au prix de son salut. Il porta l'éclat de jade à ses lèvres, fermant l'œil pour retrouver, une dernière fois, la mémoire du givre, le goût du sel et la chaleur d'une peau qui s'était évaporée.
« Tu as gagné, Caelira, » murmura-t-il, sa voix n'étant qu'un souffle rauque que le vent de Liyue s'empressa d'emporter vers les plaines. « Tu as fait pleurer l'Abîme... mais tu m'as laissé ici pour compter les larmes. »
Il resta là, silhouette sombre découpée contre l'or de l'aurore, seul gardien d'un secret que le monde ne connaîtrait jamais.
*****
Le printemps s'était réinstallé sur Mondstadt avec une complaisance révoltante, comme si l'hiver et ses ténèbres n'avaient été qu'un battement de cils dans l'éternité. Les moulins, indifférents, brassaient une brise tiède où se mêlaient la douceur des pissenlits et le parfum d'une terre régénérée. Sous une lumière dorée, presque huileuse, la vie reprenait ses droits sur la place de la cathédrale. Les rires des enfants et les ballades des bardes s'envolaient vers un ciel d'un bleu d'une pureté insultante, un dôme de cristal dont personne ne semblait se souvenir qui avait failli voler en éclats. Le monde avait oublié. C’était là le plus grand tour de force de l’Abîme, ou peut-être la miséricorde ultime de la prophétie. En s’offrant au vide, Caelira n’avait pas seulement scellé la porte, elle avait soigné la mémoire même de Teyvat. Pour les habitants, la menace pourpre de l'hiver précédent n'était plus qu'un mauvais rêve, une brume matinale dissipée par le premier rayon de soleil. Les cicatrices sur les murs s’étaient refermées, et les noms des disparus s’étaient évaporés comme la rosée. Dans son nouveau laboratoire niché au cœur des pics glacés de Dosdragon, Albedo fixait une fiole de verre, le regard perdu dans la transparence du liquide. Il s’arrêtait parfois, le pinceau chargé de pigments suspendu au-dessus d’une toile inachevée. Il ressentait une absence, la sensation dérangeante qu’il lui manquait une couleur fondamentale pour achever ses paysages. Un gris particulier, une nuance d’ombre à la fois froide et vibrante qu’il ne parvenait plus à mélanger. Il fronçait les sourcils, cherchant sur ses lèvres un nom qui s’enfuyait dès qu’il tentait de le saisir, avant de soupirer et de retourner à la rigueur de ses équations. À Liyue, Lumine passait de longues heures à contempler le va-et-vient des vagues depuis les quais du port. Elle se souvenait, elle. Mais son silence était celui des étoiles. Lointain, lourd et impénétrable. Elle savait que le prix avait été payé en entier, et que la « larme » était devenue l'aube qui réchauffait désormais ses épaules. Mais c’était à la taverne du Cadeau de l’Ange, entre les murs de bois sombre et l’odeur de malt, que le vide était le plus palpable. Kaeya était assis à sa table habituelle, dissimulé dans le coin le plus reculé, là où l’éclat vacillant des bougies peinait à mordre sur les ombres de son visage. Ce soir-là, il n'y avait ni fourrures, ni médailles, ni l'uniforme glorieux du Capitaine de la Cavalerie. Il n’était qu’un homme en simple chemise de lin, dépouillé de ses titres et de ses masques de dandy. Devant lui, un verre de vin de pissenlit restait intact. Le liquide doré n’était troublé par aucun mouvement, reflétant seulement la fixité de son unique œil valide. Ses doigts jouaient machinalement avec un petit objet caché dans sa paume. Un éclat de jade vert, dont les arêtes s’étaient polies à force d’être frottées contre sa peau, jour après jour, nuit après nuit.
« Tu es encore là, Kaeya ? » demanda Diluc d'une voix sourde en essuyant le comptoir avec une rigueur monotone. « La taverne ferme dans dix minutes. Tu devrais rentrer. »
Kaeya leva lentement les yeux. Il y avait dans son regard une fatigue millénaire, une érosion de l'âme que même le plus vieux des millésimes de la vigne de l'Aube ne pourrait jamais apaiser.
« Je pars bientôt, Diluc. Accorde-moi juste... une dernière minute. J’attends quelqu’un qui, je le sais, ne viendra pas. »
Diluc s'immobilisa, le chiffon entre les mains. Il observa son frère avec une lueur d'inquiétude qui perçait sous sa rudesse habituelle.
« Tu parles souvent de cette "ombre" ou de ce "frisson" ces derniers temps. Tu te perds dans des délires de poète. Tu devrais laisser les fantômes en paix, Kaeya. »
Kaeya esquissa un sourire qui ne fut qu'un pli amer sur ses lèvres, une cicatrice d'ironie.
« Ce n’est pas un fantôme, Diluc. Les fantômes nous hantent. Elle, c’est une lumière qui a simplement oublié de s’éteindre en moi. »
Il se leva, déposa quelques moras sur le bois usé et sortit dans la nuit étoilée de Mondstadt. Il marcha d’un pas lent jusqu’au pont de pierre qui menait à la cité, là où le vent de la liberté souffle le plus fort. Il s’appuya contre le parapet, regardant les reflets de la lune danser sur les eaux noires du lac Cidre. Pendant un instant, le monde sembla basculer. Il crut sentir un frisson familier, une soudaine chute de pression, un parfum évanescent de pierre mouillée mêlé à une odeur de fleurs de cendre. Il ferma les yeux, serrant l'éclat de jade si fort que la pierre s'enfonça dans sa chair, lui arrachant une douleur bienvenue.
« Je me souviens, Caelira », murmura-t-il, sa voix s'étouffant dans le tumulte des vagues. « Même si le monde entier t'oublie, même si les dieux effacent ton nom des stèles et des chants... je serai celui qui gardera ton ombre. Je serai ton témoin, jusqu'à ce que mon propre sang redevienne poussière. »
Une brise soudaine, plus vive et plus chaude que les autres, souleva sa cape. Elle effleura sa joue comme une caresse furtive, une promesse de paix envoyée depuis l'au-delà des mondes. Elle s’évanouit aussitôt, emportant avec elle un pétale blanc, diaphane, qui ne ressemblait à aucune fleur connue en Teyvat. Kaeya redressa les épaules, rajusta son col et remit son masque de capitaine, ce sourire de façade qui était sa seule armure. Il s’enfonça dans les rues endormies de la ville. Le monde était en paix. Le ciel était scellé. Et quelque part, dans le silence éternel qui sépare la lumière du néant, une larme brillait pour toujours, veillant sur l'homme qui n'avait pas oublié.