Les Larmes de l'Abîme

Chapitre 9 : Le Crépuscule des Promesses

2650 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 26/02/2026 08:17

« L’amour est une ancre dans la tempête, mais parfois, pour sauver le navire,

il faut couper la corde. »

Maxime gravée sur une fiole de cristal, trésor de famille de Khaenri’ah.



Le ciel de Liyue, d'ordinaire baigné d'un or liquide au couchant qui transformait chaque cime en lingot sacré, s'était teinté d'un violet maladif. C’était une couleur d’ecchymose, profonde et purulente, qui s'étendait sur l'horizon comme une encre corrompue versée sur du papier buvard. Les nuages ne voyageaient plus. Ils stagnaient au-dessus de la Mer de Nuages, lourds et immobiles, d'un gris de plomb qui semblait vouloir broyer les sommets dentelés de la Passe de Jueyun. L'air lui-même avait changé de consistance. Il était devenu épais, saturé d'une électricité statique qui faisait grésiller le silence et dressait les poils sur les bras de quiconque osait défier ces hauteurs. Caelira était assise au bord d'une falaise vertigineuse, là où la pierre de Jueyun devient aussi tranchante qu'une lame de rasoir. Ses jambes pendaient au-dessus d'un vide insondable, seulement troublé par les restes du temple englouti qu'elle venait de profaner. Les ruines, mangées par les siècles, semblaient respirer sous une nappe de brume éthérée, un suaire de coton gris qui étouffait les échos du monde d'en bas. Elle sentait encore sur sa peau l'humidité glaciale des profondeurs, cette odeur de terreau qui lui collait aux poumons. Ses doigts, fins et parcourus de légers tremblements, serraient nerveusement le pendentif de jade à son cou. La pierre, autrefois d'un vert impérial chaleureux, était devenue livide, d'une froideur qui ne venait pas de l'altitude, mais d'une absence radicale de vie. C’était son dernier vestige de la femme qu'elle avait été avant que l’Abîme ne vienne réclamer son dû, marquant sa chair de stigmates invisibles. La sentence de la prêtresse résonnait encore dans son crâne, plus tranchante que le sifflement du vent dans les failles rocheuses :

« Une larme du Néant deviendra lumière. »

Chaque mot pesait comme le granit des Monts Tianheng. Elle comprenait enfin l'ironie cruelle de sa lignée. Elle n'était pas un accident, mais une pièce d'orfèvrerie méticuleusement forgée pour un unique but. Servir de sceau vivant. L'Abîme n'était pas une simple marée noire menaçant Teyvat. C'était un poison, et elle en était l'antidote. Mais pour que le remède se libère, il fallait que la fiole soit brisée. Elle ferma les yeux, laissant le vent chargé de sel marin et de poussière de Cor Lapis fouetter son visage. Elle aurait voulu se dissoudre, se laisser effriter par l'érosion jusqu'à devenir une particule de sable emportée vers les plaines de Guili, loin des prophéties qui demandent du sang.

« Je me disais aussi que le paysage manquait d'une touche de mélancolie. »

Caelira sursauta, un frisson électrique remontant sa colonne vertébrale. Son cœur, qui s'était habitué au rythme lent et métronomique du Néant, rata une pulsation. Elle ne se retourna pas. Cette voix, elle l'aurait reconnue au milieu d'un champ de bataille de l'Archons. C’était un mélange de velours et de givre, une pointe d'ironie fatale qui masquait toujours une faille plus sombre.

« Kaeya, » murmura-t-elle, son souffle aussitôt happé par les rafales. « Comment m'as-tu trouvée ? »

Le bruit des bottes ferrées sur la roche calcaire s'approcha. Un pas lourd, traînant, loin de la grâce habituelle du capitaine. Il vint s'asseoir à ses côtés, ses longues jambes croisées avec une désinvolture qui semblait forcée. Il fixa l'horizon pourpre, son unique œil valide reflétant les lueurs d'incendie du ciel.

« Tu laisses une trace derrière toi, Caelira. Ce n'est pas une trace de pas, ni même une odeur. C'est un frisson. Une zone de basse pression qui fait que les fleurs de soie se recroquevillent sur ton passage. Et puis... disons que j'ai dû être très "persuasif" avec Albedo. Il s'inquiétait, à sa façon analytique de chimiste. Il m'a confié que tu cherchais des réponses que les vivants ne devraient pas obtenir. »

Caelira tourna enfin le regard vers lui, et la vision lui déchira le cœur. Le fringant Capitaine de la Cavalerie, l'homme aux secrets protégés par des couches de soie et de mensonges, n'était plus que l'ombre de lui-même. Son manteau bleu nuit était maculé de la poussière ocre des routes de Liyue, ses bottes étaient entaillées par les rocailles, et une barbe de quelques jours durcissait les traits de son visage habituellement lisse. Ses cernes étaient des ombres portées, témoignant d'une chevauchée sans repos depuis Mondstadt.

« Tu n'aurais pas dû venir, » dit-elle, la voix nouée. « Tu n'as rien à faire ici, dans ce pays de pierre et de fantômes. C’est fini, Kaeya. J'ai vu le bout du chemin. »

Il laissa échapper un rire sec, un son qui ressemblait au craquement d'une branche morte.

« Le sacrifice ? Toujours cette vieille rengaine de tragédie antique, n'est-ce pas ? Les dieux réclament une vie pour en sauver des millions, et ils s'attendent à ce qu'on les remercie en grimpant sur le bûcher. J'ai vu mon propre peuple, Khaenri'ah, être broyé par des engrenages divins pour bien moins que ça. Tu crois vraiment que je vais rester à Mondstadt à siroter du vin de pissenlit pendant que tu joues les martyres ? »

« Ce n'est pas un jeu ! » hurla-t-elle en se levant d'un bond, ses mains s'illuminant brusquement d'une aura violacée qui faisait grésiller l'air. « Je sens l'Abîme battre sous ma peau comme un second cœur, Kaeya ! Il dévore mes souvenirs, il change mon sang en encre noire ! Si je ne fais rien, Mondstadt, Liyue... tout Teyvat sera englouti par ce que je porte. Je suis la porte, et la porte doit être condamnée de l'intérieur ! »

Kaeya se leva à son tour, imperturbable. Il ne recula pas devant l'énergie corrosive qui émanait d'elle. Au contraire, il franchit la zone de danger, brisant la barrière de peur qu'elle avait érigée. Il saisit ses mains, elles étaient d'une froideur de sépulcre, presque immatérielles, et les pressa contre son propre torse. Sous la paume de Caelira, à travers le cuir et le tissu de l'uniforme des Chevaliers de Favonius, battait un rythme rapide, chaud, furieusement vivant.

« Regarde-moi, Caelira. Regarde-moi dans l'œil, » ordonna-t-il avec une autorité d'acier. « Tu n'es pas une larme du Néant. Tu n'es pas une ligne de texte sur un mur moisi. Tu es la femme qui m'a fait oublier que j'étais un traître à deux mondes. Tu es celle qui déteste le goût du vin mais qui accepte chaque verre pour que je ne boive pas seul. »

Le silence qui retomba fut plus lourd que la tempête. Caelira sentit des larmes brûler ses paupières, des larmes chaudes, humaines, qui s'écrasèrent sur les mains de Kaeya. La muraille de glace qu'elle avait bâtie pour affronter la mort se fissura de toutes parts. Elle n'était plus l'héritière d'une malédiction, mais une femme terrifiée par l'obscurité qui l'appelait.

« J'ai peur, Kaeya, » souffla-t-elle, s'effondrant contre lui. « J'ai si peur de disparaître... de ne plus me souvenir de la couleur du ciel de Mondstadt... de ne plus me souvenir de toi. »

Il l'enveloppa de ses bras, sa cape la protégeant des rafales cinglantes. Il posa sa main sur sa joue, son pouce effaçant une traînée salée avec une tendresse infinie. Le contraste était saisissant. Il était la chaleur de l'âtre tandis qu'elle semblait déjà s'évaporer, son corps perdant sa densité sous les assauts de l'Abîme.

« Alors ne disparais pas seule, » murmura-t-il, son front contre le sien.

Le silence qui suivit ses paroles ne fut pas un vide, mais une tension insoutenable, le dernier rempart avant l'effondrement. Kaeya ne lui laissa pas le temps de se détourner, de s'enfoncer à nouveau dans sa solitude de martyre. Ses mains, gantées de cuir souple, encadrèrent son visage avec une douceur qui jurait avec la violence de l'orage environnant. Il y eut ce court instant, une respiration suspendue, où leurs regards se cherchèrent dans la pénombre pourpre, une seconde où le monde cessa de hurler. Puis, il réduisit l’espace entre eux. Le baiser qui suivit fut un acte de rébellion pure contre le destin, une déchirure dans la trame de la prophétie. Ce ne fut pas une caresse délicate, mais un collision de deux âmes qui refusaient de se dire adieu. Leurs lèvres se rejoignirent dans un choc de glace et de feu. Elle reconnut le froid de Mondstadt qu'il portait en lui, puis la détresse brûlante de son âme qui cherchait la sienne. Dans un geste de naufragée, elle se suspendit à lui, ses mains crispées sur son uniforme comme pour graver dans sa chair le souvenir de ce contact avant que le néant ne reprenne ses droits. Sous les lèvres de Kaeya, elle retrouva en un éclair la saveur du monde des vivants. Le goût du sel de ses propres larmes, l’odeur musquée du cuir de son uniforme, et le contact métallique, froid et rassurant, de ses bijoux contre sa peau. C’était une déclaration de guerre jetée au visage des astres, un instant d’éternité volé au néant qui tentait déjà de la dissoudre. Elle ferma les yeux, et dans ce contact charnel, elle crut entendre tout ce que l’homme de l’ombre n’avait jamais osé mettre en mots. Elle perçut sa solitude immense de prince déchu, le poids des secrets qu'il portait comme des chaînes, et cet amour silencieux, farouche, qui s’était épanoui dans les recoins sombres des tavernes et des missions nocturnes. Il y avait dans ce baiser une douleur indicible. Celle d'un homme qui tenait le monde entre ses bras tout en sentant chaque seconde le faire glisser entre ses doigts. Le temps s'étira, devint élastique. Pour quelques battements de cœur, l'Abîme n'existait plus. Il n'y avait que le souffle court de Kaeya contre sa joue, la pression de ses bras qui la serraient à en briser ses propres os, comme s'il pouvait, par la seule force de sa volonté, fixer l'âme de Caelira à la terre de Liyue. C'était un baiser qui ne demandait pas pardon, un baiser qui exigeait un futur que le ciel leur refusait. Lorsqu'ils finirent par se séparer, le manque fut immédiat, plus glacial que le vent de la montagne. Ils restèrent front contre front, leurs respirations s'entremêlant dans l'air saturé d'électricité, conscients l'un comme l'autre que ce moment était une perle rare jetée dans un océan de ténèbres. Des éclairs d'un blanc pur déchiraient les nuages, et un grondement de séisme montait des entrailles de la montagne. Le pendentif, tombé au sol, émit une vibration stridente qui fit saigner les oreilles de Caelira.

« Reste ici, » ordonna Kaeya en dégainant sa lame. « Son épée de givre brilla d'une lueur azurée, l'unique point de lumière dans ces ténèbres. Je vais récupérer ce médaillon. On trouvera un moyen de le sceller sans toi. Il y a toujours une autre voie, Caelira. Toujours. »

Il s'élança sur le sentier escarpé, son allure de guerrier reprenant le dessus sur l'homme épuisé. Caelira le regarda descendre, sa silhouette bleue s'enfonçant dans les brumes violettes du temple. Elle porta la main à ses lèvres, là où le goût de Kaeya persistait encore, une dernière étincelle dans un corps qui commençait à se fragmenter en particules de lumière sombre. Elle savait ce qu'il refusait d'admettre. Le médaillon ne pouvait pas être dompté par l'acier ou la glace. Il exigeait une essence identique à la sienne pour se refermer.

« Pardonne-moi, Kaeya, » murmura-t-elle.

Soudain, le sol trembla sous ses pieds. Un grondement sourd, venant des entrailles de la terre, fit vibrer la roche. En bas, dans les ruines, des ombres commençaient à s'agglutiner. Des mages de l'Abîme, drapés dans leurs robes sinistres, psalmodiaient des incantations qui déchiraient le silence de la nuit. Kaeya était déjà engagé dans le combat. Elle voyait les éclats bleutés de sa lame Cryo fendre l'obscurité, créant des arcs de givre éphémères. Il se battait avec une rage désespérée, ouvrant un chemin vers l'autel pour elle, pour leur avenir, pour une illusion. Caelira baissa les yeux sur ses propres mains. Des veines d'un violet sombre pulsaient désormais sous sa peau, remontant jusqu'à ses avant-bras. L'Abîme ne se contentait plus de l'appeler. Il commençait à la réclamer physiquement. Chaque seconde passée à attendre était une seconde où elle risquait de perdre sa volonté, de devenir l'instrument de Lumine plutôt que le rempart de Teyvat.

« Tu ne peux pas gagner ce combat par la force, Kaeya... » murmura-t-elle, alors qu'une bourrasque violente soulevait ses cheveux, les mêlant à la cendre qui tombait maintenant du ciel.

Elle fit un pas vers le bord de la falaise. Le vide l'appelait avec une douceur effrayante. Ce n'était pas la chute qu'elle craignait, mais le moment où elle cesserait d'être « elle ». Elle repensa à Mondstadt, aux matins brumeux près du lac, à la patience d'Albedo. Et elle repensa à l'homme qui, en bas, risquait sa vie contre des monstres pour une femme qui n'existait déjà presque plus. Si elle le rejoignait, ils mourraient tous les deux. Si elle restait, le monde brûlerait. Elle ferma les yeux une dernière fois, visualisant la flamme de sa propre vie. Elle ne la voyait plus comme une étincelle fragile, mais comme une mèche prête à enflammer un baril de poudre. La prophétie n'était pas une condamnation, c'était un mode d'emploi. La larme du Néant deviendra lumière. Elle comprit que la « larme », c'était sa propre douleur, son propre renoncement. Elle se redressa, sa silhouette se découpant contre le ciel apocalyptique. Elle ne descendrait pas le sentier. Elle ne se cacherait plus derrière l'acier des autres. Elle inspira profondément, l'air chargé de magie ancienne remplissant ses poumons une ultime fois.

« Je ne serai pas la reine que vous attendez, » dit-elle d'une voix qui semblait soudain portée par mille échos. « Et je ne serai pas la victime que le destin a écrite. »

Elle s'avança, non pas avec la résignation d'une condamnée, mais avec la solennité d'une déesse qui reprend ses droits. Ses pieds quittèrent le sol ferme. Elle ne chuta pas. L'énergie abyssale en elle se déploya comme des ailes de soie noire, la portant au-dessus du chaos. En bas, Kaeya leva les yeux, son visage baigné par la lueur surnaturelle que Caelira dégageait. Il cria son nom, un cri déchirant qui se perdit dans le hurlement de la tempête, mais elle ne détourna pas le regard. Elle volait vers l'épicentre du vortex, vers le médaillon qui brillait d'un éclat maléfique au cœur des ruines. Elle était le cœur de la tempête, et elle s'apprêtait à en devenir le silence.

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