Les Larmes de l'Abîme

Chapitre 8 : Les Fleurs de Cendre

4940 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 20/12/2025 08:23

« De la cendre naît parfois la fleur la plus pure.

Mais son parfum exige toujours un prix. »

Stèle ancienne de Liyue, origine inconnue



Le voyage vers Liyue fut long et silencieux, étiré comme une veille sans fin. Caelira avançait seule sur les routes escarpées, laissant derrière elle les plaines verdoyantes de Mondstadt, leurs collines ondulantes et leurs vents joueurs chargés d’odeurs d’herbe et de liberté. Peu à peu, le paysage se durcissait. Les sentiers de terre devenaient des chemins de pierre, étroits et irréguliers, serpentant entre des parois rocheuses qui s’élevaient comme des murailles naturelles. Les arbres se faisaient plus rares, leurs silhouettes noueuses s’accrochant aux falaises comme des survivants obstinés. Le ciel changeait lui aussi. Le bleu clair du nord se chargeait de nuages plus lourds, striés d’ombres dorées. Le vent, autrefois doux et chantant, soufflait désormais avec une gravité nouvelle, charriant la poussière des montagnes et une odeur subtile d’encens lointain, celle des autels de Liyue, des prières murmurées à la pierre et aux anciens contrats. Chaque pas résonnait différemment ici. Plus sourd. Plus profond. Comme si la terre elle-même écoutait. Chaque pas l’éloignait de ce qu’elle connaissait. Des rires de Mondstadt, de ses murs ouverts et de son ciel libre. Chaque pas la rapprochait du médaillon. Elle sentait sa présence comme une brûlure diffuse sous la peau, une traction constante au creux de la poitrine, à la frontière entre la douleur et l’appel. Par moments, son souffle se coupait sans raison apparente ; d’autres fois, son cœur accélérait, battant au rythme d’une pulsation étrangère qui n’était pas tout à fait la sienne. Ce n’était plus une douleur franche, ni même une menace immédiate. C’était une certitude. L’Abîme ne criait plus. Il murmurait. Un murmure ancien, patient, qui se glissait entre ses pensées, se confondait avec le vent contre la roche, avec le frottement de ses bottes sur le gravier. Il n’exigeait rien. Il promettait. Et ce murmure la guidait vers le sud, vers Liyue, vers ses montagnes sacrées, ses ports millénaires, ses secrets scellés sous des couches de pierre et de contrats oubliés. Caelira releva légèrement le menton face aux falaises qui se dressaient devant elle, imposantes et silencieuses. Là-bas, au-delà de ces reliefs austères, l’attendait un passé que le monde avait tenté d’ensevelir. Un passé qui, pourtant, refusait de rester enterré. Et elle marcha encore, seule silhouette avançant entre ciel et roche, portée par un appel que même la pierre n’avait pas réussi à faire taire.



Les montagnes de Liyue se dressaient devant elle comme des gardiens millénaires, silencieux et impassibles. Leurs sommets acérés perçaient la mer de nuages, baignés d’une lumière dorée qui donnait à la roche des reflets d’or et de jade, tandis que leurs flancs disparaissaient dans des nappes de brume épaisses, presque vivantes, qui s’enroulaient autour des parois comme des voiles funéraires. À mesure qu’elle avançait, Caelira eut l’étrange sensation de pénétrer dans un lieu où le monde refusait de vieillir. Ici, tout semblait ancien, figé dans un équilibre précaire entre splendeur et oubli. Même le temps paraissait hésiter, ralentir son pas, comme par respect. Le sentier qu’elle suivait serpentait entre des rochers polis par les siècles. De vieilles lanternes de pierre, couvertes de mousse et de fissures, bordaient le chemin à intervalles réguliers. Certaines étaient brisées, d’autres penchaient dangereusement, mais toutes semblaient encore veiller, témoins muets d’un passage que plus personne n’empruntait vraiment. Elle passa devant des autels abandonnés, dont les brûleurs d’encens étaient vides depuis si longtemps que la cendre s’était mêlée à la poussière et à la pluie. Une odeur fantôme persistait pourtant dans l’air, rappel ténu de prières oubliées et de contrats conclus dans le silence. Caelira ralentit lorsqu’elle distingua les gravures sur certaines stèles dressées au bord du chemin. La pierre, érodée par le vent et l’eau, conservait encore des motifs nets. Des spirales profondes, des cercles imbriqués traversés de lignes brisées, des symboles qui semblaient vibrer sous son regard. Elle passa les doigts sur l’une des gravures ; la roche était froide, mais une résonance familière remonta le long de sa paume. Les mêmes motifs. Encore et toujours. Son cœur se serra. Ce n’était plus une coïncidence, ni une simple trace d’un culte oublié. C’était un réseau, une empreinte disséminée à travers le monde, comme si l’histoire elle-même avait été gravée pour la conduire ici. Le médaillon, absent mais omniprésent, pulsa faiblement en elle, confirmant ce qu’elle redoutait déjà.

« Vous étiez donc ici aussi… » murmura-t-elle, sa voix se perdant dans la brume.

Les montagnes demeurèrent silencieuses. Mais dans ce silence, Caelira eut la certitude d’être observée, non par des yeux, mais par la mémoire même de Liyue, vieille, patiente, et loin d’avoir livré tous ses secrets.



La trace du médaillon la guida jusqu’à une vallée reculée, oubliée des routes et des chants. Là, la terre semblait s’être affaissée sur elle-même depuis des siècles, comme si le monde avait voulu ensevelir quelque chose de trop ancien pour subsister à la lumière. Les parois rocheuses se refermaient en un goulet étroit, leurs flancs striés de fissures profondes, couvertes de lichens sombres et de veines minérales luisant faiblement sous la clarté diffuse du ciel. Au centre de cette entaille du monde s’étendait un bassin d’eau noire, vaste et parfaitement immobile. Aucun souffle de vent n’en troublait la surface. Elle reposait là comme une nappe de verre, reflétant le ciel gris de Liyue dans un éclat fragmenté, déformé par de subtiles ondulations. Le silence était si total qu’il en devenait oppressant, comme si même les insectes et les oiseaux évitaient cet endroit. Caelira s’approcha du bord, le cœur battant. En plissant les yeux, elle distingua ce qui se cachait sous la surface. Des formes massives, régulières. Des colonnes effondrées, couvertes d’algues et de dépôts calcaires. Des escaliers monumentaux qui s’enfonçaient dans l’ombre, menant vers un cœur invisible. Les lignes architecturales ne laissaient aucun doute. Un temple reposait là, englouti, prisonnier de l’eau et du temps. Un frisson la traversa. Le cœur de Caelira se serra, et en elle, l’Abîme répondit. Une vibration sourde, insistante, qui remontait le long de sa colonne vertébrale, comme une reconnaissance ancienne. Plus fort que jamais, l’appel pulsait, rythmant ses pensées, effaçant toute hésitation. Sans un mot, elle retira son manteau et le posa sur la pierre humide. Le froid mordit immédiatement sa peau lorsqu’elle s’avança dans l’eau. Chaque pas était une brûlure, une morsure glacée qui remontait jusqu’aux os, mais elle ne ralentit pas. L’eau monta le long de ses jambes, de ses hanches, de sa poitrine, jusqu’à voler son souffle. Puis elle inspira profondément et plongea. Le monde bascula aussitôt. Le vacarme du dehors s’éteignit, remplacé par un silence dense, presque sacré. L’eau referma son étreinte autour d’elle, filtrant la lumière en faisceaux tremblants. Les contours du temple se précisèrent, immenses et solennels, tandis qu’elle descendait lentement vers les ruines, guidée par une force invisible. Dans ce silence englouti, Caelira comprit qu’elle venait de franchir un seuil. Et que ce qui l’attendait au fond n’avait jamais cessé de l’attendre.



Le temple reposait sous la surface comme un cadavre sacré, figé entre la mort et l’oubli. Les pierres cyclopéennes, autrefois taillées avec une précision presque divine, étaient désormais couvertes d’algues épaisses et de dépôts minéraux aux teintes verdâtres et ivoire. De longues fissures couraient le long des murs, cicatrices laissées par le temps et la pression de l’eau, mais aucune ne semblait avoir réellement entamé la solidité de l’édifice. Malgré les siècles, il tenait encore. Obstiné. Résistant. Comme s’il refusait de disparaître. Des lanternes de jade bordaient un large escalier monumental. Leurs surfaces étaient ternies, mangées par le sel et la mousse, mais leur forme demeurait intacte. Elles avaient été conçues pour brûler une lumière qui n’était pas faite pour les hommes. Aujourd’hui éteintes, elles semblaient pourtant attendre, prêtes à s’embraser de nouveau au moindre appel. À chaque marche, des symboles gravés s’entrecroisaient. Spirales profondes, cercles incomplets, lignes brisées évoquant une frontière jamais totalement refermée. Caelira se posa enfin sur le sol de pierre, ses bottes effleurant une surface étonnamment lisse. À l’instant précis où elle toucha le sol, l’eau autour d’elle se mit à frémir, puis recula lentement, comme repoussée par une volonté invisible. Elle s’écoula vers les parois, se retira dans des rigoles anciennes, laissant derrière elle une vaste salle dégagée. L’air revint brutalement, lourd, glacé, chargé d’une énergie qu’elle reconnut aussitôt. Une présence familière. Oppressante. Vivante. Elle inspira, et ce souffle lui brûla la poitrine. La salle était circulaire, immense, soutenue par des piliers gravés de récits anciens. Les murs racontaient une histoire que le monde avait tenté d’effacer. Des silhouettes agenouillées devant des entités sans visage, des figures lumineuses faisant face à des ombres rampantes, et entre les deux… un pont. Toujours ce pont. Toujours cette fracture. Au centre se dressait l’autel. Il était taillé dans une pierre noire veineuse, polie jusqu’à refléter faiblement la lumière diffuse qui filtrait encore depuis la surface. Des chaînes runiques y étaient gravées, enroulées comme des serpents figés dans la roche. Et là, au sommet, trônait le symbole du Néant. Net. Inaltéré. Terriblement intact. Autour de lui, enchâssés dans la pierre, se trouvaient des sceaux qu’elle reconnut aussitôt. Ceux des Archontes. Le cœur de Caelira se serra. Ce lieu n’était pas un simple sanctuaire englouti. C’était un point de convergence. Un lieu où dieux et ténèbres s’étaient affrontés… ou avaient pactisé. Et au fond d’elle, l’Abîme répondit.

« Non… »

Le mot lui échappa dans un souffle à peine audible, comme s’il avait peur de réveiller ce lieu oublié. Ses doigts tremblaient lorsqu’elle s’approcha de l’autel, effleurant la pierre froide du bout des phalanges. Un frisson la parcourut aussitôt, non pas de froid, mais de reconnaissance, comme si le temple, ou ce qu’il renfermait, venait de la reconnaître à son tour. Sous la pulpe de ses doigts, les gravures prenaient vie. Les symboles ne formaient plus de simples motifs. Ils s’enchaînaient en scènes, en fragments d’un récit interdit. Des Archontes y étaient représentés non pas comme des sauveurs, mais comme des gardiens inquiets, tournés vers une obscurité qui s’étendait au-delà des frontières du monde. Face à eux se tenait l’Ordre du Néant, non pas monstrueux, non pas corrompu, mais solennel, drapé de signes anciens, porteur d’un savoir que même les dieux semblaient craindre. Elle vit des mains se tendre. Des sceaux se sceller. Un pacte gravé dans la pierre et le sang. L’Ordre du Néant n’avait pas toujours été un ennemi. Autrefois, il avait été un rempart. Les fresques montraient un rituel colossal. Des lignes de pouvoir reliant les Archontes aux membres de l’Ordre, un pont d’énergie entre lumière et obscurité. Au centre, une présence indicible, suggérée par des fractures dans la pierre elle-même, une absence si lourde qu’elle semblait aspirer le regard. Quelque chose de plus ancien que les dieux. Plus ancien que Teyvat. Quelque chose qu’il fallait contenir. À n’importe quel prix. Le cœur de Caelira se mit à battre douloureusement. Tout prenait sens, les mensonges, les silences, les récits tronqués. L’histoire n’avait pas été oubliée. Elle avait été enterrée.

« Vous avez menti… » souffla-t-elle, la voix brisée par une colère froide.

Ses mots résonnèrent dans la salle circulaire, repris par l’écho des pierres millénaires.

« Tous autant que vous êtes. »

Elle releva la tête vers les sceaux des Archontes, incrustés dans la paroi comme des cicatrices divines. Il n’y avait là ni repentir ni gloire. Seulement la trace d’un compromis impossible, d’un monde sauvé au prix de sa propre vérité. Et dans le silence qui suivit, Caelira comprit une chose avec une clarté terrible. Si ce mensonge venait à tomber, Teyvat tremblerait jusque dans ses fondations.



Une lueur douce, presque irréelle, commença à se diffuser depuis les gravures de l’autel. Elle ne venait ni des lanternes éteintes ni de la surface de l’eau au-dessus du temple, mais de la pierre elle-même, comme si la mémoire du lieu s’éveillait enfin. La salle circulaire se teinta d’un éclat nacré, effleurant les murs fissurés, glissant sur les symboles anciens, révélant des détails que l’ombre avait longtemps dissimulés. L’air vibra, chargé d’une solennité presque sacrée, et un parfum d’encens oublié sembla renaître, fugace, au fond de la poitrine de Caelira. Devant elle, l’espace se mit à onduler. La lumière se rassembla lentement, prenant forme avec une patience infinie. Une silhouette émergea, translucide, comme sculptée dans la clarté et la brume. Des voiles anciens flottaient autour d’elle sans être soumis à la gravité, tissés de motifs effacés par le temps. Son visage était serein, d’une beauté grave, marquée non par l’âge, mais par la perte. Ses yeux, vastes et lumineux, semblaient contenir des siècles de prières murmurées, de veilles silencieuses, de deuil jamais refermé. Une prêtresse. Sa présence imposait le respect sans l’exiger, et pourtant, Caelira sentit instinctivement son souffle se bloquer, comme devant un autel vivant.

« Bienvenue, enfant du Pont », prononça la figure d’une voix douce, profonde, qui ne vibrait pas dans l’air mais dans la pierre, dans l’eau, dans l’âme même de Caelira.

Chaque syllabe résonnait comme une litanie ancienne, chargée de reconnaissance et de tristesse mêlées. Caelira recula d’un pas, le cœur battant trop vite. La lumière effleurait sa peau, tiède, presque maternelle, et pourtant lourde de sens.

« Qui es-tu ? » demanda-t-elle, sa voix rompant à peine le silence sacré de la salle.

La prêtresse inclina légèrement la tête, et dans ce geste se lisaient à la fois la dignité et l’abandon d’un monde révolu.

« Je suis la dernière voix d’un serment brisé », répondit-elle. « La mémoire que nul n’a voulu porter. J’étais la gardienne de ce temple… avant que le monde ne m’oublie. »

Ses voiles frémirent doucement, comme sous le poids d’un souvenir trop ancien, et la lumière autour d’elle vacilla, révélant un instant l’ombre de ruines, de flammes lointaines, et de portes scellées à jamais.



La prêtresse leva lentement la main, et aussitôt la lumière changea. Elle se mit à pulser, à onduler, jusqu’à ce que l’espace tout entier devienne une toile vivante. Les murs du temple s’effacèrent, remplacés par une vision vaste et solennelle. Caelira vit d’abord un cercle immense, taillé dans la pierre primordiale. Autour, des silhouettes se tenaient debout, les Archontes. Leurs formes étaient à la fois familières et mythiques, auréolées d’éléments en fusion. Vents dorés, flammes anciennes, éclairs figés, vagues suspendues. Leur présence écrasait l’air, et pourtant, une inquiétude sourde se lisait dans leurs postures immobiles. Face à eux, l’Ordre du Néant était agenouillé. Des hommes et des femmes drapés de robes sombres, le visage marqué par la détermination et la peur mêlées. Caelira reconnut les symboles gravés sur leurs poitrines, les mêmes que ceux qu’elle portait en elle sans jamais en avoir compris l’origine. Tous inclinaient la tête, non par soumission, mais par choix. Par devoir. Alors le rituel commença. Une faille béante se déchira dans l’air, un gouffre de ténèbres mouvantes où la lumière se tordait en cris muets. Le Néant s’y déversait comme une marée vivante, cherchant à dévorer le monde. Les Archontes unirent leurs pouvoirs, traçant des sceaux d’or et de lumière autour de l’abîme, tandis que l’Ordre entonnait un chant grave, ancien, vibrant jusque dans la pierre. La faille se referma lentement. Pas détruite. Enchaînée. Puis l’image se brisa. Caelira vit la suite comme un cauchemar accéléré. Les regards méfiants des Archontes, la peur remplaçant la gratitude. Les murmures. Les accusations. L’Ordre du Néant désigné comme trop dangereux, trop proche de ce qu’il contenait. Les portes se fermant. Les temples abandonnés. Les noms effacés des chroniques. Et enfin… l’oubli. La lumière se dissipa, laissant la salle du temple plus froide encore qu’auparavant. La prêtresse baissa lentement la main. Son visage n’exprimait ni colère ni reproche, seulement une lassitude infinie.

« L’Abîme ne peut être détruit », dit-elle d’une voix qui semblait porter le poids de ces siècles de reniement. « Il est antérieur aux dieux, plus ancien que les Archontes eux-mêmes. Il ne peut qu’être contenu. Purifié. »

Caelira sentit son souffle se couper, sa poitrine se serrer comme sous l’effet d’un étau invisible.

« Par un sacrifice », ajouta la prêtresse.

La voix de Caelira trembla malgré elle.

« Quel sacrifice ? »

Le regard de la prêtresse se posa sur elle avec une douceur douloureuse, comme celui d’une mère sur un enfant condamné. Ses yeux brillèrent d’une tristesse insondable.

« Le tien. »

Le mot résonna dans le temple comme un glas funèbre. Il ne fut pas seulement entendu, il fut ressenti. Les pierres elles-mêmes semblèrent frémir, les glyphes gravés dans les murs s’illuminant d’un éclat pâle avant de retomber dans l’ombre. L’eau stagnante autour de la salle vibra en cercles lents, comme si le lieu entier venait d’inspirer, puis de retenir son souffle. La prêtresse reprit, sa voix s’élevant avec la solennité d’un chant ancien, appris avant même que les mots aient un sens.

« Une larme du Néant deviendra lumière… »

À mesure qu’elle récitait, des fragments de lumière se mirent à flotter dans l’air, comme des poussières d’étoiles arrachées à une nuit trop ancienne. Ils tournaient autour de Caelira, l’effleurant sans jamais la toucher, traçant dans l’espace les contours invisibles d’un destin déjà écrit.

« Si l’héritière accepte de s’offrir, le cycle sera brisé. L’Abîme se taira. Teyvat sera sauvé. »

Les mots tombèrent les uns après les autres, lourds, définitifs, impossibles à reprendre. Le silence qui suivit fut écrasant. Pas un silence vide, un silence saturé de sens, de morts évitées, de vies futures suspendues à un seul choix. Même le battement sourd que Caelira sentait d’ordinaire au fond de sa poitrine sembla ralentir, comme s’il attendait sa réponse. Ses jambes faiblirent. Elle dut poser une main contre l’autel pour ne pas tomber. La pierre était glacée sous ses doigts, mais une chaleur sourde monta en elle, brûlante, douloureuse.

« Mourir… » murmura-t-elle, la voix presque inaudible, étranglée par l’incrédulité.

Elle releva lentement la tête, ses yeux brillants d’une lueur trouble.

« Mourir… pour purifier le monde ? »

Ce n’était pas une question héroïque. C’était une question humaine. La prêtresse la regarda longuement, sans détourner les yeux, sans chercher à adoucir la vérité. Son visage était empreint d’une compassion ancienne, fatiguée d’avoir trop souvent été témoin de ce même instant.

« Oui. »

Un seul mot. Simple. Implacable. Et dans cet écho bref, Caelira comprit que ce n’était pas seulement sa vie qui était en jeu, mais tout ce qu’elle aurait encore pu être.



Les images continuaient de défiler autour d’elle, projetées sur les parois du temple comme des souvenirs arrachés au futur. Des terres ravagées par des failles béantes, des villes réduites à des silhouettes calcinées sous des cieux de cendre. Des océans figés, des montagnes éventrées, des peuples errants sous un soleil sans chaleur. Puis, lentement, la vision se transformait. Les failles se refermaient. Les cendres retombaient en pluie douce. La vie reprenait sa place, fragile mais tenace. Et toujours, au centre de chaque tableau, une même scène revenait, obsédante. Une silhouette solitaire, debout face à l’Abîme, dont les contours se dissolvaient peu à peu dans une lumière aveuglante. Une lumière si pure qu’elle effaçait jusqu’au souvenir de celle qui s’y offrait. Pas de tombe. Pas de nom gravé. Seulement un monde sauvé… et un vide silencieux là où un cœur avait cessé de battre. Caelira sentit sa gorge se serrer. Les visions se fissurèrent, laissant place à ses propres pensées. Elle vit Mondstadt. Les remparts baignés de soleil, les drapeaux flottant dans le vent libre. Les rires sur la place, la musique des bardes, la cloche de la cathédrale qui sonnait l’heure sans jamais presser personne. Kaeya. Son sourire en coin, trop léger pour être honnête. Son regard bleu, attentif malgré lui, toujours prêt à se poser sur elle comme pour vérifier qu’elle était encore là. Albedo, penché sur ses carnets, cherchant à comprendre ce qui ne voulait pas l’être, et qui, pourtant, l’avait toujours regardée comme autre chose qu’une anomalie. Lumine. Son regard ancien, porteur de mondes entiers, et cette mise en garde murmurée sous les ruines : chaque monde exige un sacrifice. Et ce monde… Ce monde qu’elle n’avait jamais vraiment eu le temps d’aimer. Parce qu’elle avait toujours été en fuite. Parce qu’elle avait toujours su, au fond d’elle, que quelque chose l’attendait au bout du chemin. Sa voix trembla lorsqu’elle parla, comme si chaque mot lui coûtait un pas vers l’abîme.

« Et si je refuse ? »

Le temple sembla se contracter autour de cette question. Les lumières vacillèrent, les images ralentirent, suspendues entre deux possibles. La prêtresse ferma lentement les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, toute trace d’espoir avait quitté son regard, il ne restait qu’une certitude ancienne, lourde de renoncements.

« Alors l’Abîme renaîtra, » dit-elle doucement.

Un battement de silence.

« Et tout recommencera. »

Le poids de ces mots s’abattit sur Caelira. Ce n’était pas une menace. C’était une vérité.



La lumière s’éteignit. Pas brusquement, elle se retira comme une marée, lentement, inexorablement, laissant derrière elle une obscurité lourde, presque respectueuse. Les voiles translucides de la prêtresse se dissipèrent en particules pâles, semblables à de la poussière d’étoiles, avant de s’évanouir complètement. Le temple retrouva son silence ancien, profond, un silence qui semblait avoir attendu ce moment depuis des siècles. Caelira se retrouva seule. Les colonnes de pierre se dressaient autour d’elle comme les piliers d’un mausolée oublié. L’eau retenue par la force invisible recommença à frémir au loin, claquant doucement contre les parois, rappel constant que ce lieu n’appartenait plus vraiment au monde des vivants. L’air était froid, chargé d’une humidité lourde, et chaque respiration lui brûlait la poitrine comme si elle inspirait les restes d’un serment trop ancien. Ses jambes cédèrent. Elle tomba à genoux sur la pierre glacée, le choc sourd résonnant dans la salle circulaire. Sa main se plaqua contre son cœur, là où une douleur sourde battait, insistante, comme une braise qu’on aurait ravivée. Le Néant vibrait encore en elle, non plus comme une menace, mais comme une certitude. Était-ce donc pour cela qu’elle était née ? Les fresques gravées sur les murs semblaient l’observer. Les silhouettes figées des Archontes, les symboles du Pont, les spirales du Néant, tout convergeait vers elle, vers ce point précis du temps où une vie devait être pesée contre un monde. Pour servir de clé. De passage. De sceau vivant. De tombe. Un sanglot sec lui échappa, aussitôt étouffé. Elle baissa la tête, les épaules tremblantes, ses cheveux sombres retombant comme un voile devant son visage. Une larme tomba sur la pierre, seule, minuscule, aussitôt absorbée par la surface ancienne.

« Je ne voulais pas être une héroïne… » murmura-t-elle.

Sa voix se perdit dans l’écho du temple, fragile, presque enfantine. Elle n’avait jamais cherché la grandeur, ni la rédemption, ni la légende. Elle avait voulu marcher librement sous le ciel de Mondstadt, rire sans craindre l’avenir, appartenir à un monde sans en porter le poids. Mais le monde ne lui avait jamais laissé le choix. Depuis sa naissance, chaque pas l’avait menée ici. Chaque rencontre, chaque fuite, chaque bataille n’avait été qu’un fil de plus tissé vers ce moment. Le Pont n’était pas un rôle qu’on acceptait ou refusait. C’était une fonction gravée dans le sang, dans la mémoire du monde lui-même. Au-dessus d’elle, dans l’obscurité liquide du temple englouti, quelque chose remua. Pas une voix. Pas encore. Mais une attente. Et Caelira comprit, le cœur serré, que même à genoux, même brisée, elle était toujours exactement là où le monde avait besoin qu’elle soit.



Lorsqu’elle quitta le temple, la nuit s’était entièrement refermée sur Liyue. Le bassin derrière elle retrouvait lentement son immobilité funèbre, engloutissant à nouveau les marches, les colonnes et les vérités qu’aucun chant n’oserait transmettre. La surface de l’eau se referma comme une paupière ancienne, et le temple disparut, redevenant un secret enfoui sous des siècles de silence et de pierre. Caelira gravit lentement la rive, ses bottes humides crissant sur le gravier sombre. Devant elle, la vallée s’ouvrait dans une pénombre douce. Les montagnes de Liyue dessinaient leurs silhouettes massives contre le ciel nocturne, pareilles à des géants endormis. Au loin, les lanternes du port et des villages accrochés aux falaises luisaient faiblement, constellations fragiles suspendues entre ciel et terre. Chaque lumière semblait raconter une vie simple, ignorante du poids qu’elle portait désormais seule. Le vent se leva, tiède malgré la nuit, charriant l’odeur de la pierre encore chaude du jour et celle, plus subtile, des fleurs nocturnes qui s’ouvraient à l’abri des regards. Un parfum de résine, de terre et d’encens flottait dans l’air, apaisant et cruel à la fois. Le monde respirait, paisible. Indifférent. Caelira s’arrêta. Elle leva les yeux vers le ciel. Les nuages s’étaient dispersés, révélant un firmament profond, constellé d’étoiles froides et lointaines. Elles semblaient immuables, éternelles, témoins silencieux de sacrifices oubliés. Sous cette immensité, elle se sentit soudain terriblement petite. Une larme glissa le long de sa joue. Brûlante. Silencieuse. Elle ne l’essuya pas. Elle la laissa tomber, comme on laisse tomber un aveu que personne n’entendra. Ce n’était ni de la peur, ni de la colère. C’était le deuil d’une vie qu’elle n’aurait jamais. Et alors, au plus profond d’elle-même, l’Abîme murmura son nom. Pas avec la violence des cris passés. Pas avec l’urgence d’un appel. Mais avec une douceur inquiétante. Intime. Presque tendre. Comme une reconnaissance. Comme la certitude qu’elle avait toujours été attendue. Pas une menace. Pas une injonction. Une promesse. Caelira ferma les yeux un instant, le poing serré contre sa poitrine, là où battait ce cœur trop lourd pour un seul monde. Elle savait désormais. Le chemin à venir ne serait pas celui de la fuite, ni même celui du combat. Ce serait celui du choix, le seul qui lui ait jamais vraiment appartenu. Et quelque part, entre les montagnes de pierre et les étoiles immobiles, le monde continuait de vivre, ignorant encore le prix qu’il exigerait bientôt.


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