Ennemi ou ami, imaginaire ou réel ? Ou Jakyll et Hyde à la Ghost Whisperer

Chapitre 52 : La commémoration

4329 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/02/2026 20:23


Le 9 mai 2007, 9 h 00.


Je suis au salon, en train de tricoter un pull pour moi-même. Nos fils s’amusent bien dans leur chambre, comme le témoigne le bruit confus qui parvient à mes oreilles. Jim est au travail et n’a cours que le soir, de sorte qu’il reviendra tard aujourd’hui. Tout à coup, j’entends un coup discret à la porte d’entrée. Intriguée, je tourne ma tête vers la porte, pour remarquer une silhouette masculine. Je dépose mon tricot sur la table basse devant moi et j’écarte un peu les rideaux de la fenêtre du salon qui donne sur la rue pour identifier l’inconnu devant ma porte : c’est notre ami Todd, en complet bleu marine. Son expression grave me frappe immédiatement. 

Étonnée, je pense : « Pourquoi ? En espérant que ce n’est pas pour quelque chose de grave… »

J’ouvre la porte, le salue, puis je l’invite à entrer.

Une fois qu’il est entré et que je referme la porte derrière lui, je demande d’une voix douce :

— Todd, quelle est la raison de ta venue ?

D’un air sérieux, il répond :

— Pour t’avertir d’un danger. Mes rêves depuis quelques jours sont vraiment bizarres.

— Et si nous discutons au salon ?

— Oui, j’accepte bien. Merci.

Nous nous rendons jusqu’au salon, où je fais signe d’un geste de la main droite à mon ami de s’asseoir. J’ajoute :

— Je reviens avec deux verres de jus de pomme, au cas où la conversation se prolonge…

— Merci beaucoup, murmure-t-il.

Je file rapidement dans la cuisine pour apporter les boissons rafraîchissantes et je m'assois en face de lui.

Mon voisin affirme d’un air sérieux, en me regardant dans les yeux :

— Melinda, je m’inquiète pour tes fils…

Je pense par automatisme : « En espérant que ce n’est pas trop dangereux… »

Il continue : — Mes rêves depuis ces derniers jours sont toujours les mêmes…

— C’est-à-dire ? demandé-je d’une voix tremblante malgré moi. 

— Je vois, lors d’un rassemblement, dans une clairière… Probablement celle où s’est écrasé l’avion l’an passé…

« Sans doute un avertissement pour la commémoration, qui aura lieu dans deux jours… »

Je hoche la tête pour faire savoir que je comprends ce dont il parle. La nouvelle de la commémoration de l’écrasement de l’avion a été annoncée depuis presqu’un mois dans les journaux locaux et à la télévision, de sorte que je ne pouvais pas la rater.

Mon ami poursuit sans se départir de son calme : 

— Des gens sont là, devant moi. J’entends très clairement le discours du maire, que je ne vais pas te répéter, puisque je ne me souviens pas de tous les détails. D’ailleurs, ce n’est pas l’essentiel… Et, tout à coup, je te vois, tes enfants et toi. Et tes…

Il termine d’une voix blanche :

— …fils tombent… Jim et un autre ambulancier essaient de les réanimer… Sans succès…

Les larmes me montent aux yeux. Je murmure :

— Qui ?

— Je l’ignore, répond-il d’un air triste.

À la droite de mon ami, Jean Bude de Guébriant apparaît à ce moment-là. 

Étonnée. je tourne mon regard vers lui en pensant : « Voulez-vous me dire qui a un tel projet sinistre ? » 

Remarquant l’expression de curiosité sur le visage de Todd, je murmure :

— C’est l’Observateur qui est là, à ta droite…

Mon interlocuteur vivant manifeste sa compréhension d’un signe de tête.

J’aborde l’Esprit Observateur en ces mots :

— Monsieur, que voulez-vous me dire ? 

D’un ton froid, il répond :

— Le Bohémien a de telles pensées meurtrières.

Je soupire, puis je demande d’une voix tremblante :

— Pourquoi ?

— Parce qu’il veut vous affaiblir.

— Pourquoi ? insisté-je.

— Parce qu’il veut vous avoir.

Et il disparaît de ma vue avant que je puisse l’interroger encore. Mes pensées vont dans tous les sens, tellement je suis choquée par ce que je viens d’entendre. « Mais pourquoi Carl Neely veut-il m’avoir ? Pourtant, je suis mariée ! Et lui aussi… »

Je sors de mes pensées par la voix de Todd :

— Melinda, peux-tu m’expliquer ce qui vient de se passer ?

— Oui, bien sûr… C’est l’Observateur français qui m’informe que Carl Neely planifie…

Je termine ma phrase d’une voix à peine audible, presque en un murmure :

— de… tuer mes fils… parce qu’il veut… me fragiliser et… qu’il veut m’avoir…

J’éclate en sanglots. Un silence plane le temps que je me ressaisisse.

Mon ami dit d’un air chaleureux :

— Melinda, je suis vraiment désolé…

— Ce n’est pas de ta faute…

— Au moins, tu es avertie… On ne dit pas pour rien qu’un homme averti en vaut deux ?…

Je hoche la tête et je murmure :

— Je serai prudente, Todd… Merci de m’avoir avisée…

— Il n’y a pas de quoi.

— Aurais-tu autre chose à ajouter ?

— Non…

— Alors, puis-je te poser une question… Sans rapport avec ce que tu viens de me dire…

— Oui…

— Comment vont Cassandra et Denis ? 

— Très bien ! Des vrais anges !

— Quels âges ont-ils, déjà ?

— Ma fille aura bientôt quatre ans, mon fils, bientôt trois.

— Ils sont un peu plus jeunes que mes fils, remarqué-je. Mon aîné, Chris… Désolée Christopher, a cinq ans, mon benjamin, Jack, quatre.

— Oui… Pourront-ils alors jouer ensemble ? Je veux dire tes enfants avec les miens ?

— Sans problème !

— Très bien ! s’exclame-t-il d’un air joyeux.

— Puisque nous n’avons plus rien à ajouter, je ne peux que te souhaiter de passer une bonne journée avec tes enfants et ta femme ! N'oublie pas à cause de moi ton anniversaire de mariage !

— Non, je n'oublierai pas ! Je sais que c’est demain !

Il se lève, puis ajoute :

— Sur ce, Melinda, passe une bonne journée ! 

— Pareillement pour toi ! 

Nous nous levons et je le raccompagne jusqu’à la porte d’entrée, que je referme derrière lui. Je reviens à ma place initiale en pensant : « Que le Seigneur protège Chris et Jack ! »

Par automatisme, je me signe et je récite mentalement une prière à la Vierge et au Christ.



Le reste de la journée, je fais des grands efforts pour ne pas penser à la menace qui pèse sur mes fils. Je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec l’un des signes que Todd m’a mentionné : la mort d’un proche. Je chasse mes tristes pensées en me remettant au Seigneur.




Lorsque mon mari revient de son cours, alors que j’ai envoyé depuis un certain temps Christopher et Jack dormir dans leur chambre, je l’attire au salon pour lui résumer ma conversation avec Todd et l’Observateur, sans cacher mon inquiétude envers le danger qui guette nos fils.

Il m’enlace et me berce doucement pour me rassurer. 

Au bout de plusieurs minutes, il murmure en russe :

— Mel, à quoi t’attendais-tu d’un salaud de son espèce ? Il participe à des orgies, il tue sans pitié des habitants de la ville… Tu es vraiment naïve !

— Mais que puis-je faire ? Ne serait-ce pas le signe… de la mort d’un proche… qui se réalise ?

— Je l’ignore, dit-il en haussant les épaules. Au moins, tu n’auras qu’à être vigilante…

— Oui…

— Et espérer que nos anges seront bien protégés…

— Si tu le dis… Du moins, je garde espoir…

Puis un long silence s’installe, lourd des menaces que j’imagine.

Je murmure dans ma langue maternelle :

— Mon amour, tu seras là au cas où…

Je ne termine pas ma phrase que Jim m’embrasse sur les lèvres, puis réplique :

— Bien sûr que je serais là, Mel ! Veux-tu cesser de t’inquiéter ?

— D’accord…

Nous demeurons ainsi pendant un certain temps enlacés. Mon mari me berce doucement. Je m’appuie contre sa poitrine pour me rassurer. 

Puis Jim murmure : 

— Mel, il est tard…

— Quelle heure est-il ?

Il regarde rapidement sa montre et répond :

— 22 h 40.

« Ça explique pourquoi je suis fatiguée », pensé-je en bâillant.

Nous nous levons, puis nous nous rendons dans notre chambre, où nous revêtons nos pyjamas et récitons la prière du soir avant de nous endormir d’un sommeil profond. Dieu soit loué, je n’ai aucun cauchemar.





Le 11 mai 2007, vers 13 h 00.


Jim et moi avons terminé la vaisselle.  Comme mon mari n’a cours que le soir, il travaille en après-midi. D’ailleurs, il m’a confirmé qu’il sera là dans la clairière pour être prêt à intervenir au cas où il y aurait un accident. Pour l’occasion, je revêts un tailleur bleu foncé et une chemise blanche, question de bien paraître avec le sérieux de la situation. Je m’assure que mes fils ont mis leurs chemises blanches et leurs complets bleu marine pour l’occasion. Une fois prêts, nous sortons de la maison, que je barre à double tour.

Tenant Christopher et Jack chacun par une main, nous nous rendons jusqu’à la clairière où aura lieu la commémoration de l’écrasement de l’avion l’an passé. Je pense tristement, en faisant des grands efforts pour ne pas pleurer : « C’est à la même date que ma pauvre associée, Andrea Moreno-MacNeil, est… morte… » 

En parcourant furtivement la clairière, avec tous ces gens attroupés, ceci me rappelle la première fois que j’étais venue ici, avec l’agent du FBI, il y a un an. À la seule différence qu’il n’y a ni les débris de l’avion qui s’est écrasé ni les esprits errants des passagers et des membres du personnel. C’est la même clairière, à l'extérieur de la ville de Grandview. Je suis rapidement entourée de beaucoup de gens — des vivants — que je ne connais pas. À croire que tous les habitants de la ville sont là. Avec les esprits qui suivent leurs proches, on dirait qu’il y a plus d’individus qui sont venus.

Je m’assure que mes deux fils se tiennent près de moi. Non loin de nous se trouve Jim, en uniforme d'ambulancier. Au loin, des véhicules de police et d’ambulance. 

Pour ne pas trop m’attarder sur les revenants, dont certains commencent à me dévisager, je ramène mon attention vers une plate-forme devant la foule, sur laquelle est placée une petite table et un microphone. Je note du coin de l’œil que mes fils en font autant. Au moins, je les ai bien préparés à ce qu’ils s’étonnent moins des esprits autour d’eux. Au pied de la plate-forme, deux policiers scrutent calmement la foule. En regardant autour de moi, je remarque que d'autres policiers et ambulanciers sont là, sans doute pour la sécurité des lieux. 

Je pense, le cœur battant la chamade : « Où est Carl Neely ? Je ne l’ai pas repéré… Que le Seigneur protège mes enfants de lui ! » Je me signe par automatisme.

Christopher balbutie en russe : 

— Maman… inquiète ?

Je tourne mon regard vers lui et je murmure :

— Ne t’inquiète pas, Chris… Il n’y a aucun problème, mon ange…

Il hoche la tête et je ramène mon attention, comme la plupart des gens, autant les vivants que les esprits autour de moi, vers la plate-forme.

Au bout d'un certain temps, le maire, Alexander Milio. un cinquantenaire plutôt obèse, comme venu de nulle part, s'avance vers le microphone, qui grésille. Il dit d'un air grave, en tournant sa tête de sa gauche vers sa droite, comme s'il s'adresse à la foule :

— Mesdames et Messieurs, chers habitants de Grandview,

La date d'aujourd'hui, le 11 mai, est déclarée la journée de commémoration de l'écrasement du Trans-Eastern 395, en vol pour Johannesburg, qui est survenu ici même il y a un an jour pour jour, vers 9 h 05. Il y a eu 140 membres du personnel et 450 passagers, soit 590 morts... Nous sommes conscients que plusieurs d'entre vous, chers habitants de Grandview, avez perdu un proche, un frère, une sœur, un époux, une épouse, un père, une mère, un fils ou une fille...

Émue, les larmes aux yeux, je songe tristement à la perte de mon ancienne associée, Andrea Moreno-MacNeil. Je n’oublierai pas son regard triste lorsque j’ai vu son âme. Elle est une associée idéale. Maintenant, je dois me contenter de deux associés…

Une acclamation sourde similaire à des pleurs sort de la foule. Moi, je suis tellement émotive que je pleure à chaudes larmes. Mes fils pleurent aussi.

Je pense, attristée en mon âme : « Les pauvres ! Qu’ils reposent en paix ! Seigneur, aide les survivants à surmonter la douleur ! Amen ! »

Le maire continue :

— Le silence, s'il vous plaît !

Il fait une courte pause avant de reprendre :

— Nous savons combien il est triste de perdre un proche... C'est pourquoi je tiens à vous dire, chers habitants de Grandview, qu'à partir d'aujourd'hui, la date du 11 mai soit considérée comme un journée tragique pour notre petite ville. À partir d'aujourd'hui, ce sera considéré comme La Grande Commémoration pour notre petite ville de Grandview. Et que personne ne travaille cette journée-là. Ce sera une journée en la mémoire des 590 victimes de l'écrasement du Trans-Eastern 395...

La foule applaudit bruyamment. J’applaudis également, les larmes aux yeux.

Alexander Milio enchaîne : 

— Qu'il en soit ainsi ! Nous n'oublierons jamais ces hommes, ces femmes et ces enfants morts ici même !

Comme une seule personne, nous crions :

— Non ! Nous ne vous oublierons pas ! Reposez en paix !

— Merci, chers habitants de Grandview ! Bonne journée à tous ! dit le maire.

Nous répliquons : 

— Bonne journée à vous !

Le maire se retire de la plate-forme, accompagné de deux policiers. Les gens autour de moi quittent tranquillement l’endroit. Todd nous salue discrètement d'un geste de main. Je le salue en retour en pensant « Dieu que ce doit lui être ennuyant d’entendre deux fois le discours du maire ! Une fois en rêve et maintenant… Je préfère mieux ne pas le savoir… J’en assez avec les répétitions entre les propos des esprits et ceux des vivants ! »

À ce moment précis, deux esprits apparaissent devant moi, me faisant reculer d’un pas tellement ils sont proches : le premier que je vois est celui d’une femme blonde élégante, vêtue d’une chemise blanche, par-dessus laquelle est une veste d’uniforme, d’une jupe bleu clair et de talons hauts bleus. L’autre esprit est celui d’un jeune homme aux yeux et cheveux bruns, vêtu d’une chemise blanche avec des insignes et d’un pantalon bleu marine retenu à la taille par une ceinture brune. Je note sur leurs visages et leurs mains des petits traits de glace.

« Il me semble vous avoir déjà vu… » pensé-je, quelque peu perplexe et étonnée de les voir.

Comme s’ils lisaient mes pensées, les deux revenants approuvent d’un signe de tête.

L’esprit féminin murmura :

— Je suis Amy Fields, hôtesse de l’air à bord du Trans-Eastern 395.

L’autre se présente :

— Moi, Andrew Watin, copilote à bord du même avion.

Je remarque que mes fils s’écartent un peu de moi.

De façon soudaine, je ressens quelque chose de métallique se planter sur ma tête. Prise de vertige, je tombe la face sur le gazon. Je sors de mon corps. Je sais aussitôt que je suis morte. Pour une deuxième fois. Je me retourne. Je vois clairement mon corps qui gît, inanimé.  Les deux esprits me regardent d’un air triste. Autour de moi, les gens les plus proches poussent une exclamation de surprise, d’autres s’enfuient en panique. Jim s’approche de mon corps, attristé. Mais je sais que sa première pensée est pour la sécurité des autres gens autour de moi, et surtout de nos enfants. Je ressens, par ailleurs, que nos fils me regardent d’un air étonné.

Christopher balbutie, les yeux tournés vers moi :

— Papa…

Il me semble que les pauvres, ils n’ont pas du tout compris le sérieux de la situation…

Je souris maternellement à mes fils. Mon mari ravale sa salive et les éloigne de mon corps, en plaçant ses mains sur leurs yeux. Je sais qu’ils essayent quand même de regarder entre ses doigts. Je trouve Jim vraiment adorable avec son attention. Je me demande où se trouve Carl Neely, mon meurtrier. À peine ai-je formulé cette pensée — si je peux le dire ainsi — que je le vois en train de descendre d’un arbre à quelques mètres de mon corps, en cachant sous son uniforme une arme à feu supplémentaire. Il est visiblement possédé, car son âme se tient silencieuse au pied de l’arbre. Lorsque je regarde l’âme du policier, celle-ci m’adresse un sourire presque gentil.

« Sans doute qu’il m’a visé depuis une haute branche… » pensé-je tristement.

L’âme ne répond pas. Elle s’approche de moi pour dire d’un ton insistant, en faisant un geste pour saisir ma main droite :

— Melinda, nous avons l’éternité devant nous !

Offusquée, je recule de quelques pas en criant :

— Non ! Loin de moi !

— C’est ce qu’on verra, ma colombe !

Et je reviens aussitôt près de mon corps, pour voir mon mari essayer de me réanimer. Je saisis aussitôt qu’il garde son sang-froid malgré la tristesse qui envahit ses pensées. J’admire son attitude très professionnelle. Apparemment, grand-père Jarosław a raison : Jim est vraiment un homme de bien. Peu importe la situation, il cherche toujours à aider son prochain.

Je songe tristement en m’approchant de lui pour l’enlacer : « Désolée, mon amour, si je dois te quitter maintenant… »

À ce moment précis, une voix sévère s’exclame en russe :

— Revenez immédiatement !

Il me semble avoir déjà entendu cette voix, lorsque j’ai aperçu pour la première fois la Lumière.

Étonnée, je lève mes yeux lentement vers le ciel, car c’est de là que semble provenir le son. Frappée par la lumière qui émane du jeune soldat à la peau pâle, au visage ovale, aux joues un peu rouges, en armure avec une auréole blanchâtre tirant sur le jaune, presque irréelle. Il me regarde sévèrement en serrant fermement sa lance de sa main droite et une épée de sa main gauche. Saint Georges, le Saint protecteur de la Russie. 

Il ajoute :

— C’est la deuxième fois que j’interviens ! Mais ne tentez pas trop le Seigneur ! La troisième fois, vous Le rejoindrez !

Je comprends tout de suite que ces paroles sont sérieuses. D’ailleurs, je ne trouve pas la force de le désobéir. Je reviens aussitôt dans mon corps, en le regrettant à l’instant même, en raison de la douleur sourde que je ressens dans ma tête. Étourdie, j’essaie péniblement de me relever, mais une main solide m’en dissuade. Je comprends à peine que je me trouve sur une civière dans une ambulance. J’entends le son assourdissant de la sirène. Je ferme les yeux, pour ne pas être encore plus incommodée.




J’ignore combien de temps je suis restée à l’hôpital. Lorsque je trouve assez de forces pour ouvrir mes yeux, je remarque aussitôt que mon mari est là. Ses traits tendus et les cernes sous ses yeux témoignent de son inquiétude et de son manque de sommeil. Je suis vraiment touchée par son dévouement. Les larmes me montent presque aux yeux.

Je murmure :

— Jim ?

— Mel, repose-toi… Tu ne dois surtout pas te brusquer…

— Qu’est-ce…

Mon mari dit d’une voix rauque : 

— Tu as été opérée, pour extraire la balle…

Je relève un peu ma tête pour regarder autour de moi. Ne voyant pas nos fils, inquiète, je demande :

— Jim, où sont…

Je pense, inquiète : « J’espère qu’ils sont sains et saufs… »

Il dépose lentement ma tête sur l’oreiller et termine ma phrase d’un air chaleureux :

— Nos anges ? Ils sont chez Todd… Je ne voulais pas qu’ils te voient ainsi peu présentable…

— Je comprends…

Il caresse doucement ma main droite. Sa présence est très rassurante, comme toujours dans les moments difficiles. Nous demeurons silencieux pendant je ne sais combien de temps.

Je demande :

— Quel jour sommes-nous ?

— Le 13 mai…

— Quand sortirai-je de l’hôpital ?

Il hausse les épaules et murmure d’une voix chaleureuse :

— Je ne le sais pas, Mel… Ça dépend de toi et de l’avis du médecin…

Il m’embrasse sur le front puis murmure :

— Pour l’instant, repose-toi et c’est tout… 

— D’accord…

Je pense : « Ah ! À voir les murs blancs de l’hôpital pour je ne sais combien de temps ! Seigneur, aide-moi ! »

Je ferme les yeux et je m’endors après quelques minutes.



Comme lors de ma première hospitalisation après l’attentat de Carl Neely, j'ai trouvé déprimant de regarder les murs blancs de l'hôpital. L'odeur aseptisée est écœurante, la nourriture servie, insipide. Sauf que cette fois, il me semble avoir passé plus de temps. Heureusement que Jim m’a rendu souvent visite. J’imagine dès qu’il avait un temps libre, lorsqu’il n’a pas de cours ou lorsqu’il a une journée de travail tranquille, il venait me voir.





Plusieurs jours plus tard, qui m’ont semblé être une éternité, un docteur entre dans ma chambre, prend ma tension et je ne sais quoi d'autre et sort quelques minutes plus tard.

Jim n’est pas à mes côtés. Sans doute qu’il est dans la salle d’attente. Je me sens bien, comme si rien ne s’était passé. J’ai hâte de revenir à la maison et de voir nos fils. Et de revenir à mon quotidien. Voir les mêmes esprits des anciens patients défiler devant moi commence à m’ennuyer, surtout lorsque je ne parviens pas à parler avec eux, car dès que j’essaie de les aborder, ils disparaissent.

Le bruit de la porte ouverte me fait sortir de mes pensées. Le docteur entre et dit :

— Madame Gordon…

— Oui, dis-je par automatisme.

— Votre état est stable. Vous pouvez revenir chez vous. Seulement, vous devez faire attention à votre tête pendant encore un mois, pour éviter un choc cérébral.

— Oui, je ferai attention…

Il m’adresse un demi-sourire puis sort de la chambre, pour revenir presque aussitôt, suivi par mon mari. Je me lève d’un bond et je me jette dans ses bras.

Je murmure en russe :

— Comme le temps m’a paru long ! Quel jour sommes-nous ?

— Le 25 mai…

Je calcule rapidement et je murmure : 

— Ça veut dire que je suis restée deux semaines…

Mon mari approuve d’un geste de tête. Il m’embrasse puis ajoute :

— L’important est que tu sois vivante…

— Oui, dis-je en hochant la tête.

Nous sortons de l’hôpital et nous rentrons chez nous. Chemin faisant, je lui demande si le criminel a été arrêté.

— Selon les dernières nouvelles, répond mon mari, il n’a pas été retrouvé…

— Pourtant, c’est Carl Neely…

— Plus rien ne m’étonne de lui. Moi, ce qui m’intrigue le plus, c’est l’absence de réaction de ses collègues.

— Si ses supérieurs sont ses complices… 

— On ne peut pas faire grand chose… 

— C’est Carl Neely… Il était perché sur un arbre, avec une arme supplémentaire…

— Je te crois bien… Tu m’as dit que c’était lui

— Oui…

Et je lui raconte ce que j’ai vu lorsque j’ai quitté mon corps. Il m’écoute attentivement puis commente d’un air courroucé, les yeux lançant des éclairs :

— Le salaud, il peut l’oublier de te toucher !

Je lui caresse le bras droit pour le calmer.

Je murmure :

— Mon amour, tu sais que tu es le seul homme dans mon cœur… Aucune inquiétude…

Mon mari m’embrasse. Je lui rends son baiser en pensant : « Seigneur, aide-nous à rester sur le droit chemin ! »


Laisser un commentaire ?