Ennemi ou ami, imaginaire ou réel ? Ou Jakyll et Hyde à la Ghost Whisperer

Chapitre 51 : Charlie Banks

6558 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/01/2026 12:41



9 avril 2007, 8 h 15.


C’est le lundi de Pâques. De sorte que tout est fermé, y compris ma boutique. Jim, Christopher, Jack et moi profitons de la belle journée ensoleillée pour se promener dans le parc de la ville. En contresens nous rencontrons un couple qui se tient tendrement main dans la main. Je reconnais aussitôt mon associée et son second mari. Derrière eux, le fils de Delia les suit, les mains dans les poches de sa veste brune. Je les salue d’un geste de la main, puis je dis :

— Alors, Madame et Monsieur Flaherty…

— Tim, m’interrompt mon mari, petit sourire aux lèvres, alors, comment vas-tu ?

— Très bien, Jim, répondit l’interpellé.

— Comme c’est lundi de Pâques, on n’a pas autre chose à faire, commente Delia.

En pointant son fils du pouce, elle ajoute : 

— Et je traîne Ned avec moi, pour être certaine qu’il ne va pas encore aller chez Lisa…

Elle enlace le bras de son mari puis murmure, en me regardant d’un air que j’interprète comme bienveillant :

— En tout cas, merci, Madame Melinda Gordon de m’avoir dit au sujet de la relation de Ned avec Lisa…

Je préfère ne rien dire. Mais ceci ne m’empêche pas de penser : « Heureusement que ma mère n’est pas comme Delia ! Et je me promets de ne pas être aussi envahissante envers mes fils… »

Je cligne des yeux pour cesser de divaguer dans mes pensées. En observant autour du couple, je note un peu en retrait derrière mon associée un esprit : un homme d’un certain âge, vêtu d’un complet brun et d’une chemise blanche, qui est tachée de sang à la hauteur de la poitrine.

Je pense : « Il me semble que je l’ai déjà vu… Serait-il le premier mari de Delia ? »

L’entité, comme si elle a lu mes pensées, les confirme en opinant du chef.

Je remarque que mes fils regardent d’un air craintif le revenant. Mon aîné balbutie, en le pointant du menton :

— Maman, qui est monsieur ? Il fait peur avec sa grosse tache rouge…

Je lâche la main de mon mari pour m’approcher d’eux. Je leur murmure en russe :

— Ne vous en faites pas, mes anges, pour le monsieur, maman sait quoi faire. Allez plutôt jouer dans le module à jeux du parc.

Les prenant par les mains, je me retourne vers mon mari en disant dans ma langue maternelle :

— Jim, veux-tu emmener les enfants au parc ?

Il hoche la tête puis me lance un regard interrogateur, comme s’il disait « Encore un esprit pas très présentable ? »

Je confirme d’un geste de la tête.

J’entends le collègue de mon mari demander d’un air neutre :

— Jim, qu’est-ce qui se passe ?

En prenant nos fils par leurs mains, mon époux répond avec son plus beau sourire : 

— Sans doute Melinda qui a vu un esprit…

J’approuve ses propos et j’ajoute :

— Il me semble que je l’ai déjà vu…

Mon associée soupire en levant les yeux au ciel :

— Madame Gordon a encore vu un esprit ! Comme si elle ne voyait que ça !

Vexée de sa remarque, je réplique d’un ton bourru malgré moi :

— Merci du commentaire très pertinent… Si je remarque un esprit, je ne vais pas l’ignorer…

J’inspire et j’expire profondément pour reprendre bonne mine. Puis j’ajoute :

— Timothy, j’ai en effet vu un esprit, à la droite de ton épouse…

Il hoche la tête.

Je poursuis :

— Un homme d’un certain âge, peut-être vers la trentaine ou la quarantaine…

Le revenant intervient : 

— J’ai eu quarante-trois ans au moment de ma mort…

Je calcule rapidement dans ma tête : « Ce qui veut dire qu’il est né en 1960… »

Je poursuis : 

— euh… de quarante-trois ans… Il est vêtu d’un complet brun et d’une chemise blanche. Il me semble que je l’ai vu au cours de votre mariage… Et comme son aspect n’est pas très présentable, je préfère discuter sans la présence de mes enfants. Disons qu’ils sont trop jeunes pour voir du sang…

— Je comprends très bien, Melinda, dit le collègue de mon époux.

— De sorte que je veux que Jim éloigne Christopher et Jack de cet esprit… Le mieux pour eux n’est pas qu’ils préservent encore leur innocence… leur insouciance ? Et je suggère que Ned veille sur eux, question de ne pas le traumatiser avec Dieu sait quoi de troublant… En plus qu’il s’agit de son père…

Delia soupire puis se retourne vers son fils et lui dit sèchement :

— Ned, veux-tu surveiller les deux fils de Madame Gordon, le temps que nous parlons entre adultes ?

— Oui, dit-il d’un ton qui me sonne à contrecœur.

Remarquant du coin de l’œil que mon mari et mes fils se dirigent tranquillement vers le module à jeux, suivis par Ned, je ramène mon attention vers mon associée.

Je m’éclaircis la gorge puis je dis, la tête légèrement tournée vers le revenant, qui est apparu à la droite de son épouse :

— Vous êtes Charlie Banks, le premier mari de Delia ?

— Exactement…

Mon associée intervient d’un air mi-sérieux mi-moqueur :

— Pourquoi Charlie me suivrait ? Voilà quatre ans qu’il est…

Sa voix se brise et elle termine dans un murmure :

— mort…

Je sursaute malgré moi. L’idée d’être veuve m'apparaît soudainement comme une menace, en raison du fait qu’il reste deux signes qui devront peut-être se réaliser. Je cligne des yeux pour ne pas commencer à pleurer. Je pense en mon for intérieur « Que Dieu m’évite d’être veuve ! »

Delia renifle, puis poursuit d’un air ému :

— Pourquoi parler de lui ? Pourquoi maintenant ?

— Parce que Charlie est là, à votre droite, dis-je simplement en faisant un geste de la main vers lui.

— Ah ! Et alors ?

Son ton mi-sérieux mi-sceptique m’exaspère. Moi qui ai pensé que mon associée de boutique a fini par admettre que je peux voir les esprits, depuis le temps qu’elle me côtoie. Mais bon, que le Seigneur l’éclaire.

— Je voudrais comprendre pourquoi il vous suit, dis-je en regardant alternativement Delia et l’esprit.

Ce dernier intervient d’une voix triste :

— Je reste auprès de ma femme, car je veux m’assurer qu’elle va bien…

Je demande d’une voix qui se veut douce : 

— Pourquoi vous vous inquiétez pour elle ?

— Pour Delia ? commente Timothy.

Je confirme d’un mouvement de tête.

— J’ignorais que mon mari était si inquiet… marmonne mon associée. Il était plus sérieux…

— S’il vous plaît, dis-je, exaspérée de son scepticisme manifeste, pouvez-vous me laisser parler avec Charlie… 

Elle baisse la tête, comme si elle était gênée de m’avoir interrompue.

Son second mari hoche lentement la tête.

Je ramène mon attention sur l’esprit. Avec mon plus beau sourire, je murmure :

— Excusez-moi, Monsieur Charlie Banks, de cette interruption…

— Sans problème, dit-il. Je peux très bien comprendre qu’il soit difficile à Delia de croire que je suis là, malgré que je ne sois plus vivant… Moi-même, pour être honnête, je ne l’aurais pas plus cru… 

Il soupire puis continue d’un air triste, les yeux tournées vers sa femme :

— De mon vivant… J’avais la fâcheuse habitude de tout expliquer rationnellement les choses… Ce qui me coûta la vie…

— Merci de l’explication…

— Que vient-il de se passer ? demande Timothy d’un air curieux.

Je tourne mon regard vers le couple et je résume les propos de Charlie.

Je pense : « Bon, j’espère que nous passerons rapidement à la question qui m’intéresse : pourquoi Monsieur Charlie Banks demeure encore auprès de sa femme ? »

L’esprit, comme s’il a lu mes pensées, se renfrogne puis dit d’un air courroucé, les yeux lançant des éclairs, les mains serrées en poings :

— Je veux que Delia sache la vraie cause de ma mort ! Et je veux savoir pourquoi !

Je sursaute malgré moi, en songeant : « En espérant que ce n’est pas encore une fin sordide ! Mais tout me permet de conclure quelque chose de la sorte… »

Ressentant les regards interrogateurs du couple, je répète les mots de l’entité. 

Mon associée éclate en sanglots puis s’écrie d’une voix larmoyante :

— Charlie… est… mort… dans… un incendie…

— Faux ! hurle-t-il.

Étonnée, je balbutie :

— Charlie dit que c’est faux… 

— Quoi ? s’exclament Delia et Timothy.

— Mais pourquoi ? dis-je à mi-voix en fixant le fantôme.

— Je ne suis pas mort dans l’incendie, mais sous l’arme de l’homme en noir ! répond-il d’un air très courroucé.

Je me signe par automatisme en pensant : « Que le Seigneur nous protège d’une telle triste fin ! » Dans mon esprit, la menace des deux derniers signes se manifeste soudainement, assombrissant tout à coup à mes yeux ma bonne humeur de la journée ensoleillée.

Et je rapporte d’une voix tremblante ce qu’il a dit.

— Là, c’est trop ! hurle mon associée, hors d’elle. Mon premier mari n’a jamais été tué par qui que ce soit !

Les larmes aux yeux, je réplique : 

— Pourtant, il vient de le dire…

— Menteuse !

Vexée, je marmonne entre mes dents :

— Je ne fais que dire mot pour mot ce que Charlie a dit… Ni plus ni moins…

Delia lâche la main de Timothy et s’éloigne de nous. Je soupire et je la fixe jusqu’à la perdre de vue. J’adresse une courte prière à la Vierge puis je reprends, la tête légèrement tournée vers le premier mari de mon associée :

— Monsieur Charlie Banks, quelles sont les dernières choses dont vous vous souvenez ?

Mine pensive, après un long silence, l’interpellé répond :

— L’homme en noir… Ce n’était pas la première fois qu’il venait à mon bureau…

— Pourquoi venait-il ?

« En espérant qu’il ne s’agit pas encore d’un coup de Carl Neely… » pensé-je.

— Qu’est-ce que Charlie Banks a dit ? demande timidement Timothy.

Je réplique :

— S’il vous plaît, laissez-moi terminer ma conversation avec lui…

— Sans problème, murmure-t-il.

— Dans tous les cas, je vous rapporterai les principaux éléments…

— D’accord…

Je ramène mon attention vers le revenant puis je dis à mi-voix :

— Pardonnez-moi, Monsieur Banks, cette interruption…

— Ce n’est pas grave, dit-il calmement, avec un bref sourire chaleureux.

— Très bien… Alors… Qu’est-ce que je disais ?

— Les dernières choses dont je me souviens, complète Charlie d’un air mi-résigné mi-courroucé.

Je pense, en sortant mon calepin que je traîne partout avec moi dans mon sac à main : « En espérant que vous pouvez me donner plus de détails temporels… Bien beau de savoir que vous… avez quitté votre corps… il y a quatre ans… mais je ne vais quand même pas ouvrir ma boutique pour faire une recherche… Je compte bien sur votre aide pour comprendre votre histoire… Si vous êtes conscient de la spatio-temporalité… qui est alors différente, je le concède… Mais faites un effort, s’il vous plaît… »

Le revenant m’adresse un faible sourire puis dit :

— Pour être honnête, je ne me rappelle pas de la date de… ma mort… Seulement… parce que j’ai lu par-dessus l’épaule de ma femme l’avis de nécrologie…

Je pense, émue : « Que Dieu nous évite d’être séparés avant l’heure ! »

Il poursuit :

— C’était le 10 mars 2003… L’homme en noir était venu…

— Vous l’avez déjà mentionné, dis-je d’une voix douce…

— Oui, je le sais, réplique-t-il d’un air bourru.

Après un court silence, je décide de reprendre la conversation :

— Mais avez-vous des doutes quand à son identité ?

— Je l’ignore, répond Charlie en haussant les épaules. Il ne s’était jamais présenté…

— Par contre, vous dites que ce n’était pas la première fois que cet homme était venu…

— En effet, sauf que je saisis pas tout à fait les motifs de cet homme… Pourquoi venait-il souvent à mon bureau ?…

— Pardonnez-moi de vous interrompre, mais puis-je vous poser une question, Monsieur Banks ?

— Oui, en espérant pouvoir y répondre…

J’entends Timothy soupirer d’impatience. Je lève mon index droit pour l’inciter à attendre.

Je tourne mon regard vers le revenant et je lui demande :

— Monsieur Banks, quel métier avez-vous exercé ?

— J’étais un architecte…

Je pense, perplexe : « Pourquoi l’homme en noir s’intéressait à lui ? »

Comme s’il a lu mes réflexions, le premier mari de Delia ajoute :

— Je ne sais pas pourquoi… Je n’avais fait que des plans pour des avions, des ponts et je-ne-sais quoi d’autres. C’était mon travail de toute manière…

« Et alors ? », pensé-je.

— Sans doute que mon talent avait attiré son attention pour une raison qui m’échappe complètement, ajoute l’esprit d’un air exaspéré. Dans tous les cas, il m’avait proposé de travailler pour une agence obscure… Une fois, il m’avait même proposé un double salaire pour que j’accepte, mais j’avais fermement refusé…

« Et c’est pour cela qu’il vous… a tué ? »

— Oui… Et après, il a jeté une allumette dans mon bureau, pour faire croire à toute la ville que je suis mort dans l’incendie…

« Ça sent un coup monté… » pensé-je, révoltée en mon for intérieur. « Mais de qui ? Et pour quelle raison ? »

Quelques secondes plus tard, un esprit apparaît à la droite de Charlie Banks : l’Observateur français.

Étonnés, Charlie et moi tournons nos regards vers lui. 

« Sans doute pour dire le dernier détail manquant », pensé-je en soupirant.

— En effet, confirme calmement le Français.

Il fait une pause avant de reprendre :

— Monsieur Charlie Banks, je peux vous dire le nom de l’homme en noir et sa raison d’agir ainsi. Il s’agit de John Brown…

— Comment pouvez-vous prétendre mieux savoir que moi ce qui s’était passé ? réplique le défunt.

— Parce que je suis un Observateur, ce qui veut dire que rien ne m’échappe, autant parmi les vivants que les esprits. Et je dois vous préciser que c’est une mission que j’ai, mission voulue par Notre Seigneur.

Charlie manifeste sa compréhension d’un geste.

Jean Bude de Guébriant continue sans se départir de son calme :

— Et cet homme est un agent du Federal Bureau of Investigation, pour lequel il voulait que vous travailliez…

— Cela, j’avais compris qu’il voulait que je sois un agent double ! éructe Charlie, les mains serrées en poings, les yeux lançant des éclairs de colère.

« Merci de me l’avoir caché ! », pensé-je, quelque peu froissée malgré moi.

— Très bien que vous avez compris cela, reprend l’Observateur français. Cependant, vous devez savoir qu’il ne vous avait pas fait une telle proposition sur sa propre initiative, mais en avec l’approbation de ses autres collègues — dont je ne vais pas vous énumérer toute la liste, pour ne pas attiser votre colère.

— Tous des salauds, voilà quoi ! S’exclame-t-il pour toute remarque.

— Mais, messieurs, dis-je, si vous permettez…

Timothy intervient :

— Oui, Madame Gordon ?

Avec mon plus beau sourire, je murmure :

— Excusez-moi, Monsieur Flaherty, mais je parlais avec Charlie Banks et un autre esprit, un Observateur…

— Pardonnez-moi…

— Sans problème…

J’inspire et j’expire profondément, pour me concentrer sur ma discussion avec les deux esprits.

En regardant Charlie et Jean, je balbutie :

— Qu’est-ce que je disais ?

— Vous semblez vouloir nous poser une question, répond l’Observateur.

« Laquelle ? l’Observateur dit que les espions du FBI voulaient que Monsieur Charlie Banks… » pensé-je

— Ah, oui ! dis-je, contente que la question me soit revenue à l’esprit.

— Je voulais savoir pourquoi le FBI s’intéresse à un simple architecte comme Monsieur Banks ?

Le premier époux de Delia approuve ma question.

Le Français, avec petit sourire aux lèvres qui s’efface aussitôt, dit :

— Voulez-vous vraiment le savoir ?

Charlie et moi confirmons.

Notre interlocuteur reprend d’un ton calme :

— Parce qu’ils, je veux dire les agents du FBI, voulaient que Monsieur Charlie Banks fasse pour eux des plans de maisons, de yachts, qu’ils voudraient posséder. En plus d’avoir une aide de plus pour espionner les citoyens de Grandview…

— Heureusement que j’avais compris leurs intentions ! tonne le revenant en croisant les bras sous sa poitrine.

Je songe tristement : « Et c’est simplement parce qu’il a refusé de vendre son âme aux agents du Diable qu’il est mort… Au moins, Monsieur Banks peut être fier de lui de ne pas avoir cédé… Et qu’il soit resté fidèle au Seigneur et à lui-même. Sans doute grâce à sa foi en Dieu ! »

Charlie décroise les bras et réplique, comme s’il a lu mes pensées :

— Madame Gordon, je n’ai jamais été un croyant de mon vivant… Seulement après, maintenant que je ne suis plus dans mon corps…

« Il faut mieux tard que jamais », pensé-je sérieusement.

L’Observateur toussote puis ajoute :

— Et je dois vous préciser, Madame Gordon-Clancy, que parmi ces agents du FBI qui voulaient que Monsieur Charlie Banks rejoint leurs rangs, il y avait Monsieur Matthew Mallinson…

Exaspérée, je pense : « Encore cet agent avec lequel Carl Neely est complice ? »

Il approuve puis disparaît de ma vue en passant au travers de l'arbre le plus près de lui.

Je soupire en pensant « On dirait que tout est rattaché à Matthew Mallinson et à Carl Neely… Mais pourquoi ? À moins que le professeur Payne ait raison lorsqu’il nous a averti qu’un réseau s’intéresse à nous ? Qu’ai-je fait pour avoir autant d’ennemis ? Ah, Seigneur, protège-nous ! »

Je ramène mon attention vers le revenant, puis je le questionne mentalement : « Monsieur Banks, pouvez-vous me dire alors qu’est-ce que vous attendez de votre épouse, Delia ? »

Charlie, comme s’il a lu mes pensées, dit :

— Je veux seulement qu’elle soit moins sceptique que moi et qu’elle comprenne que… qu’il n’y a pas que le monde matériel…

Je confirme ma compréhension.

Le collègue de mon mari intervient, les sourcils levés :

— Melinda, peux-tu m’expliquer ce qui s’est passé ?

Je cligne des yeux pour revenir au moment présent puis je balbutie :

— Bien sûr que oui…

Je remarque à ce moment que Delia s’approche vers nous et se place à la droite de son second mari. Timothy murmure :

— Delia, tu arrives à point nommé… On est à la fin de la conversation… Melinda nous expliquera ce qui s’est passé…

Elle opine du chef.

Et je leur résume les principaux éléments mentionnés par les esprits, sans leur cacher mon inquiétude de savoir que Delia pourrait être, tout comme moi, recherchée par les agents du FBI. Au passage, je mentionne aussi ma rencontre avec Matthew Mallinson l’an passé peu après l’écrasement de l’avion.

Lorsque je termine mon résumé, mon associée commente d’un air sérieux, en fronçant des sourcils :

— Madame Gordon, qu’est-ce qui vous dit que mon… défunt mari était suivi par des agents du FBI ? Il ne m’en a jamais parlé…

— Faux ! tonne brusquement Charlie.

Je répète comme un automate : 

— Désolé, mais votre premier mari vous contredit…

— Ainsi, vous croyez mieux savoir que moi ce que Charlie m’a dit ? explose-t-elle. Franchement, je suis fatiguée de vos histoires d’esprits ! Elles ne sont bonnes que pour des films d’horreur à Halloween, mais pas dans la vie réelle !

— Madame Flaherty, dis-je d’une voix tremblante, en faisant de grands efforts pour ne pas pleurer malgré les larmes qui me montent aux yeux, je vous assure que j’ai vraiment entendu… votre premier mari dire ceci…

— Faux ! N’auriez-vous pas autre chose à dire à part que de parler des défunts ?

Elle termine d’une voix émue : 

— Vous ne faites qu’attrister les gens autour de vous ! 

Delia soupire puis, en pointant son index droit vers moi, elle s’écrie :

— Vous êtes un oiseau de malheur, Madame Gordon !

Je proteste en désignant d’un geste le revenant, qui lui lance des regards noirs en secouant la tête :

— Je ne vous mens pas quand je vous dis que maintenant, Charlie me l’a dit…

Étonnée, je promène mon regard de lui à sa femme en pensant : « Madame Delia Flaherty, pourriez-vous me croire, pour une fois de votre vie, au lieu toujours de tout rationaliser ? »

Timothy intervient :

— Delia, veux-tu laisser Melinda terminer d’expliquer ce qu’elle voulait nous informer ?

Elle soupire pour toute réponse et marmonne quelques vagues propos que je ne saisis pas.

Je dis, en ravalant ma salive :

— Madame Flaherty, pouvez-vous au moins considérer qu’il y a des choses que vous ne pouvez pas expliquer rationnellement ?

— Mais voyons, je ne suis pas superstitieuse !

Je soupire.

Mon associée, moue sceptique au visage, le front plissé, s’exclame :

— Pour être honnête avec vous, Madame Gordon, j’en ai marre de vos histoires d’esprits ! Et quoi si les esprits n’existaient pas ? C’est que vous inventez des dialogues avec vous-mêmes !

Vexée, je ne dis rien. 

« Quel audace ! Un renvoi est garanti après une telle remarque ! », pensé-je.

 Delia s’adresse à son second mari :

— Tim, laisse-la parler avec elle-même… Il serait dommage de ne pas profiter de la belle journée ensoleillée de ce Lundi de Pâques !

Il soupire et lâche la main de sa femme, qui s’éloigne de nous pour se diriger vers le module à jeu en appellant son fils.

Le collègue de mon époux murmure :

— Excusez-nous, Madame Gordon, mais je pense que Delia ne vous permet pas de continuer cette conversation…

— Ce n’est pas grave.

— Je suis désolé…

— Ce n’est du tout de ta faute, Timothy.

— Dans tous les cas, passe une bonne journée avec Jim et vos enfants !

— Pareillement pour vous ! répliqué-je avec un sourire forcé, qui ne pouvait certainement pas cacher la tristesse qui m'habite.


Je retrouve, le cœur lourd, Jim et nos fils près du module à jeux. 

Mon mari me demande en russe :

— On dirait que la conversation a mal tournée…

Je confirme en soupirant puis je lui résume les principaux éléments de ma discussion avec Charlie Banks, l’Observateur français, Timothy et Delia. Je ne lui cache pas ma déception envers la réaction sceptique de mon associée qui m’énerve loyalement.

Avec son plus beau sourire, Jim murmure :

— Ne t’en fais pas, Mel, pour ton associée… Ne veux-tu pas plutôt la laisser de côté ? Nous pourrons en reparler plus tard…

— Tu as raison, répliqué-je en serrant sa main droite. Pourtant, ceci ne change pas le fait qu’à cause de son scepticisme, son premier mari ne pourra pas partir dans la Lumière…

— Ne t’inquiète pas pour eux, murmure-t-il. Tu sais qu’il ne sert à rien de précipiter les choses, et que tu ne peux pas faire davantage. Tu as simplement fait ce qu’il fallait.

Émue de son soutien indéfectible, je songe en levant les yeux au ciel : « Dieu soit Loué que j’ai un mari si compréhensif ! »

Nous demeurons silencieux pendant un certain temps. Regarder Christopher et Jack jouer dans le module à jeux détend les nerfs et permet de retrouver ma bonne humeur.


Nous appelons nos fils pour leur dire que nous revenons à la maison.

À peine franchis-je le seuil de la porte, je retire rapidement mes talons hauts pour mettre mes pantoufles et je file dans la cuisine pour réchauffer nos portions de pierogis à la viande. Puis nous nous attablons et mangeons dans un silence d’église. De mon for intérieur, je ressens un mélange de tristesse et de déception envers mon associée. Il est certain que je préfère la garder, mais sa remarque : « Vous ne faites qu’attrister les gens autour de vous » a été la plus blessante pour moi. De sorte que je suis vraiment indécise. 

« Vais-je la renvoyer ou non ? En un sens, je suis bien tentée de le faire, en raison de cette insulte. Comment le fait d’aider les esprits à partir dans la Lumière peut être perçu si négativement ? Je ne pourrais le dire. Mais, en un autre sens, je ne suis pas à l’aise de renvoyer Delia, car ceci me rappelle que j’ai été renvoyée par mon ancien employeur à Longview, lorsque j’ai travaillé comme caissière dans la boutique The Antique for Ever, un peu avant mon déménagement à Grandview. »


Après la vaisselle, j’envoie Chris et Jack jouer dans leur chambre. Je reviens dans la cuisine, où Jim et moi nous nous assoyons sur nos chaises, l’un en face de l’autre. Je soupire.

Il murmure dans ma langue maternelle d’un air rassurant :

— Ainsi, Mel, Delia t’a fâché avec son scepticisme…

— Exactement… dis-je d’un ton exaspéré. Je ne…

— Tu ne sais plus que dire pour la convaincre ?

Je confirme silencieusement, les larmes aux yeux. Mon mari se lève et s’assoit sur la chaise à ma gauche pour m’enlacer par-dessus les épaules. Je m’appuie contre lui en songeant : « Pourquoi Delia ne me croit-elle pas ? Qu’est-ce qu’il y a de compliqué dans le fait que je puisse voir les esprits ? Pourtant, le Seigneur m’est témoin que je ne mens pas… »

Je sèche mes larmes au bout de quelques minutes. 

Jim revient à sa place initiale et me sourit gentiment.

Je murmure :

— Delia ne me crois pas… Pourtant, je ne lui ai pas caché que je vois les esprits… D’ailleurs, elle le sait depuis son mariage avec Tim…

— C’est vrai… Mais tu ne peux rien faire pour la défaire de son scepticisme… À mon avis, Mel, Delia fait partie de cette catégorie de gens qui ne croient en rien en dehors de ce qu’ils ne voient pas…

— Qu’y a-t-il de si compliqué à admettre qu’il existe une dimension invisible ? 

Il hausse les épaules pour toute réponse et réplique :

— La question n’est pas là, Mel…

— Alors, où ?

— Si elle ne veut pas te croire, tu auras beau lui expliquer tout ce que tu voudras, elle ne changera pas plus sa position… Avec une telle associée, Mel, tu serais mieux, à mon avis, de la renvoyer…

— La renvoyer ? J’y avais pensé….

— Alors, qu’est-ce que tu attends pour écrire sa lettre de licenciement !

— Euh… Je sais pas… À vrai dire…

Je fais une courte pause. Je fixe mon mari, hésitante de la manière dont je formulerai ce que j’ai ressenti envers Delia et la pensée qui m’est venue à l’esprit et que j’ai retournée plusieurs fois au cours du repas.

— Que voulais-tu me dire, Mel ? Dis-le moi sans détour… Tu sais que tu peux me faire confiance…

— Comme toujours, murmure-je.

J’inspire et j’expire profondément pour garder mon calme. Je fixe mon mari, puis je balbutie :

— C’est la dernière remarque qui a été la plus vexante…

— C’est-à-dire ?

— Elle a dit, je cite de mémoire, « vous ne faites qu’attrister les gens autour de vous »… Pourtant, tu sais que je veux qu’aider les esprits errants à quitter le monde des vivants…

— Je comprends tout à fait, murmure-t-il d’une voix douce en tendant sa main droite vers moi.

Je saisis sa main pour me rassurer et je continue :

— De sorte que, pour ne plus qu’elle entende mes « histoires d’esprits »…

Je pense : « À part que ce ne sont pas mes histoires, mais celles des revenants… Après tout, je ne fais que ce que je dois faire, conformément à la Volonté du Seigneur, du moins, je l’espère… »

Je poursuis d’une voix peut-être plus tremblante que je ne l’aurais voulu :

— … je pense la renvoyer…

— Alors, rédigeons…

— Non, attends ! Laisse-moi terminer ! dis-je en haussant la voix et en faisant un geste pour retenir sa main.

— Désolé… murmure-t-il en interrompant son geste.

— Mais en un autre sens, tu sais qu’il serait dommage que je la renvoie… Je veux dire que je n’aimerais pas que quelqu’un me fasse une telle chose…

— Oui, mais ça ne change pas au fait qu’elle se moque ouvertement de toi… Ne me dis-tu pas que tu supporterais la chose sans sourciller ?

— Tu as tellement raison, dis-je à mi-voix en fixant nos mains sur la table. Mais je ne voudrais pas faire un coup aussi bas que mon ancien employeur, lorsque je travaillais à Longview, dans la boutique The Antique for Ever, un peu avant qu’on se rende à Grandview…

— D’ailleurs, pourquoi ton employeur t’a renvoyé ?

— Peut-être à cause du déménagement, dis-je en relevant la tête et en haussant les épaules.

— Savait-il au sujet de ton don ?

— Oui…

— Ne serait-ce pas alors pour cela qu’il t’a renvoyé ?

— Peut-être… Mais ne sois pas si cynique…

Il me semble, d’après mes vagues souvenirs de cette période de ma vie, que la raison officielle de mon licenciement a été la main-d’œuvre supplémentaire.

Je soupire et j’enchaîne d’une voix songeuse :

— Si ma mémoire ne me trompe pas, c’était en raison du nombre d’heures qu’il ne pouvait pas m’assurer, car on était trois ou quatre employés…

— En tant que « main-d’œuvre surnuméraire », complète mon mari en lâchant ma main pour faire le geste des guillemets avec ses doigts.

— Ouais…

— Bien que ceci peut être la raison officielle de ton licenciement, il n’en demeure pas moins qu’il peut y avoir d’autres raisons…

— Merci pour ton cynisme ! répliqué-je dans un soupir.

— Tu devrais sérieusement y réfléchir, Mel. Si, à cette époque-là, c’était à cause de ça… de ton don que tu as perdu ton emploi, pourquoi, maintenant que tu es gérante de ta boutique, tu devrais endurer une employée aussi dénigrante ? 

— Bonne question… dis-je dans un murmure, en baissant la tête, comme une gamine grondée.

— Moi, à ta place, je la renverrai sans plus de discussion…

— Tu te rends compte que c’est inacceptable de faire ce genre de chose ?

— Pourtant, Mel, la plupart des employeurs ne donnent pas vraiment les vraies raisons de congédiement. Et personne ne s’est plaint. Les gens, eux, continuent à chercher un autre emploi… Pour toi, en tant que gérante, ce n’est pas la fin de renvoyer un employé et d’en embaucher d’autres…

Je pense : « Vu sous cet angle-là, tu as peut-être raison… Je le concède… »

Mon mari continue d’un ton calme :

— De sorte qu’il me semble que la meilleure solution serait de renvoyer Delia, en la gardant jusqu’à ce que tu trouves un autre employé… Le mieux serait d’embaucher des étudiants à temps partiel et tu serais tranquille. Qu’en penses-tu ?

Nous demeurons silencieux pendant plusieurs minutes. Je fixe la table ; mon mari me regarde discrètement, comme s’il attend une réponse de ma part.

Je songe : « La suggestion est intéressante… Le scepticisme de Delia use sérieusement mes nerfs. Peut-être que Jim à raison et que je ne devrais pas autant avoir de pitié pour elle… Qu’elle s’arrange comme elle peut pour se trouver un autre emploi si elle y tient tant. Vais-je la renvoyer ? Oui, non, peut-être… Ah, Seigneur, aide-moi ! Quelle décision est la plus juste ? » 

Je cesse de fixer la table pour regarder mon époux droit dans les yeux. Je dis d’un ton neutre pour maîtriser les battements rapides de mon cœur au fait d’imaginer que peut-être je commettrai une injustice, ou tout du moins au fait de m’imaginer à la place de Delia :

— C’est décidé ! Je la renvoie !

— Alors, rédigeons immédiatement la lettre de licenciement, affirme-t-il d’une voix grave en se levant de sa chaise pour chercher des feuilles de papier et plusieurs stylos bleus.

En déposant les feuilles et les stylos sur la table, il me propose de procéder ainsi : dans un premier temps, rédiger une sorte de brouillon, dont je copierai la version finale sur une feuille vierge. Nous passons ainsi plusieurs minutes à trouver les meilleures formulations possibles. Tout un travail de réflexion, mais à deux cerveaux, nous y sommes arrivés. Puis je range la lettre dans mon sac à main pour l’apporter à mon associée demain, car je sais qu’elle devra dans tous les cas se présenter à son lieu de travail.


Le reste de l’après-midi est tranquille. Après le thé de 16 h 00, je rédige mon offre d’emploi pour pouvoir la communiquer dans les journaux locaux et sur les différents sites d’emplois de notre ville. Le soir, après avoir récités la prière, Jim et moi, nous nous endormons enlacés. Mon sommeil n’est troublé par aucune visite en rêve, Dieu merci.






Le lendemain matin, je me rends dans ma boutique, sans oublier d’apporter la lettre de licenciement à Delia. Lorsque mon associée se pointe à la porte, je lui dis de mon air le plus cordial :

— Madame Delia Flaherty, j’ai une nouvelle à vous annoncer…

— Laquelle, Madame Gordon ? demande-t-elle, les sourcils levés, en posant son sac à main sur le comptoir.

En sortant la lettre de mon sac, que je tends vers elle, je dis de mon air le plus sérieux possible :

— Voici votre lettre de licenciement…

— Pourquoi ?

— Je pense que tout est clair. Vous le lirez par vous-même…

Elle lit rapidement la lettre, la dépose sur le comptoir et s’exclame :

— Merci, Madame Gordon de votre explication…

— Je suis désolée, dis-je en haussant les épaules.

Elle soupire et ajoute :

— Dois-je quitter maintenant ?

— Tant que je ne trouve pas quelqu’un pour vous remplacer. Évidemment, je vous avertirai la veille de la fin de la fermeture de votre dossier d’employée. Ceci vous convient ?

— Oui, parfaitement, Madame Gordon.

— Dans ce cas, bonne journée ! dis-je d’un air enjoué avec mon plus beau sourire.

— Pareillement pour vous !



Au cours de l’après-midi, je poste mon offre d’emploi. J’ai l’impression de répéter la même chose qu’après la mort d’Andrea. Je réalise alors à quel point elle m’a été comme une associée et une amie qui me comprenait.




Au cours des journées suivantes, je ne cesse de regarder si quelqu’un a posé sa candidature. Certains ne présentent aucun intérêt, puisqu’ils sont des étudiants, sans aucune expérience de travail. D’autres sont des hommes ou des femmes qui ont déjà un emploi à temps plein ou à temps partiel, que ce soit dans des domaines aussi variés que caissières dans un supermarché ou serveurs de restaurant. Je sépare les candidats les plus intéressants, ceux qui me semblent encore les plus compétents pour m’assister dans ma boutique. Ainsi, je relis attentivement les différents curriculum vitae. L’un est celui d’un étudiant en comptabilité, un autre d’une étudiante en médecine, un autre d’une fleuriste. L’un me fait sourire : celui de Ned Banks. Je pense tristement : « Désolé, comme vous êtes le fils de Delia, vous n’avez aucune chance de travailler dans ma boutique… Je ne veux pas vous entendre avec le scepticisme de votre mère… » 



Ayant gardé de côté les curriculum vitae des candidats les plus intéressants — je n’en ai sélectionné que quatre, car je m’ennuie déjà à la pensée de répéter à chaque candidat les mêmes questions — je passe les entrevues les semaines suivantes, en ayant bien sûr confirmé avec les concernés la journée et l’heure exacte. Finalement, Kylie Sloan, une étudiante en économie à l’Université Rockland, attire mon attention. Elle me fait une bonne impression au cours de l’entrevue et le lendemain, je l’embauche. De même pour Michael Green, un étudiant en droit à la même université. Comme convenu avec Delia, je l’avertis la veille de l’embauche de Kylie. Voilà comme je change d’associés de boutique. Deux au lieu d’un. Après, c’est un vrai casse-tête pour faire les horaires en fonction des disponibilités, mais je m’en sors assez bien. Nouveaux associés, nouvelles routines. Au moins, j’espère ne pas avoir à en chercher bientôt.

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