Ennemi ou ami, imaginaire ou réel ? Ou Jakyll et Hyde à la Ghost Whisperer

Chapitre 50 : Les esprits de Lisa Benton

5609 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/12/2025 18:14


Le 8 février 2007, The Antique Shop of Grandview, 8 h 10.


Je suis derrière le comptoir. Mes fils sont avec mon mari à la maison, car il a congé et n’a pas de cours aujourd’hui.

Un adolescent aux cheveux brun clair courts, vêtu d’un manteau d’hiver vert olive et d’un pantalon de jogging vert moyen, entre et regarde autour de lui. Comme il n’y a que moi, il se dirige d’un air résolu vers le comptoir et m’aborde directement :

— Madame Gordon, pouvez-vous m’aider ?

Surprise du ton, je réplique avec mon sourire le plus aimable : 

— Qui êtes-vous et que voulez-vous ? 

Il baisse sa tête et murmure comme s’il est gêné : 

— Ned Banks…

— Le fils de Delia, mon associée de boutique ?

Il relève sa tête et me regarde droit dans les yeux :

— Oui…

— Quelle est la raison de votre venue ? Votre mère ne travaille pas du tout dans ma boutique aujourd’hui…

— Je le sais… C’est justement pour cela que je voulais parler avec vous…

— À propos de quoi ?

— Vous voyez les esprits ?

— Oui… Pourquoi ? Pensez-vous être suivi par l’un d’eux ?

— Pas moi, mais ma petite copine, Lisa…

— Pourquoi le pensez-vous ?

— À chaque fois que je viens la rendre visite, je suis toujours témoin de phénomènes étranges… Je veux dire, des branches d’arbres qui me fouettent violemment le visage, ou encore des branches d’arbustes qui me barrent la route, me faisant presque trébucher…

— Je comprends… C’est sans doute les signes d’une présence surnaturelle dans votre entourage… Est-ce qu’ils se produisent aussi ailleurs, lorsque vous n’êtes pas avec votre petite copine ?

— Non… C’est seulement lorsque je rends visite à Lisa…

Je confirme ma compréhension d’un geste positif puis je murmure :

— Est-ce que votre mère est au courant de votre relation ?

— Ouais, répond l’adolescent en baissant la tête. Elle sait que je vais chez Lisa, seulement, je lui dis que c’est pour l’aider avec son devoir de mathématiques…

— Il serait peut-être une bonne idée de ne pas lui mentir, je veux dire, à votre mère ?

— Mais si elle s’oppose, je préfère mieux taire ma relation avec Lisa…

Je pense, en fixant l’adolescent : « Mentir est une faute… Il faut être honnête… On ne dit pas pour rien qu’un défaut en entraîne un autre ? Je peux seulement espérer que mes fils ne feront pas comme lui… Que Dieu les protège ! »

Je toussote pour reprendre mon sérieux, puis je dis d’une voix chaleureuse :

— Si votre copine est hantée, je ne pourrai pas le cacher à votre mère, qui doit sans doute s’inquiéter de vos égratignures.

D’une voix suppliante, Ned murmure, en joignant ses mains devant lui :

— S’il vous plaît, Madame Gordon ! Ne dites rien à ma mère !

— Pourquoi devrait-elle l’ignorer ?

— Parce que je suis à peu près certain à cent pour cent certain qu’elle s'oppose à ma relation avec Lisa ! répond-il, lueur d’inquiétude dans ses yeux bruns.

Je pense : « Que le Seigneur me pardonne ! »

Je m’éclaircis la gorge pour cesser de divaguer dans mes réflexions, puis je murmure d’une voix douce :

— D’accord, j’essaierai de vous aider avec l’esprit qui semble hanter Lisa Benton… Je ne me trompe pas ?

Il confirme d’un geste.

Je reprends :

— Dans la mesure du possible sans que mon associée, c’est-à-dire votre mère, le sache… Cependant, si je dois la solliciter, je vous préviens que je lui dirai ce que je sais… Avez-vous une objection ?

— Non, réplique-t-il à contrecœur.

— Une dernière question : où vit Lisa Benton ?

— Dans la maison de ses parents, 130, rue Dean, à Grandview.

Je griffonne le nom et l’adresse de la copine de Ned, puis je remercie l’adolescent. 

Il me remercie et quitte la boutique comme il est venu.

Je fixe pendant quelques minutes la porte d’entrée de ma boutique. « Comment me rendre chez Lisa Benton, sans paraître de fourrer mon nez dans sa vie ? Ce n'est pas parce que je suis la patronne de la mère de son petit copain que ça me permet d’arriver comme cela chez elle… Le plus simple sera de dire que j’ai entendu pour elle par l’entremise de Ned Banks, ce qui est la vérité… D’ailleurs, je n’ai aucun intérêt à mentir à cette jeune fille… Je pourrai bien y aller cet après-midi… »



Vers midi, je quitte ma boutique pour aller manger chez moi, sans oublier de tourner l’écriteau sur la porte « De retour en après-midi ». 

Après, j’explique mon plan à Jim : aller voir quel est l’esprit qui hante la petite copine de Ned Banks. Et peut-être, si Dieu le veut, comprendre son histoire et l’aider à partir dans la Lumière. Il approuve silencieusement mes propos, m’embrasse sur le front puis ajoute :

— Seulement, Mel, sois prudente…

— Je le serais, ne t’inquiète pas, répliqué-je, en l’embrassant sur les lèvres.




Je me rends à l’adresse où vit Lisa Benton en empruntant la voiture de mon mari. C’est une grande maison en pierre avec une allée qui mène jusqu’à la porte d’entrée. Les petits jardins de chaque côté de l’allée sont recouverts de neige à ce moment de l’année. Je frappe doucement à la porte et une adolescente blonde l’ouvre. Elle me fixe d’un air étonné, les yeux bleus écarquillés.

Elle balbutie : 

— Qui êtes-vous et qui cherchez-vous ?

De mon air le plus aimable, je réponds : 

— Mademoiselle, je suis Melinda Gordon, et je voudrais parler à Lisa Benton.

— C’est moi-même… Que voulez-vous ?

— Je viens car Ned Banks, le fils de mon associée de boutique, est venu ce matin…

D’une voix tremblante, l’adolescente s’exclame, légèrement rougissante :

— Que vous a-t-il dit ?

— Il m’a dit qu’il pense que vous êtes hantée par un esprit. En raison des étranges phénomènes dont il est témoin.

— Mouais, mais comment pouvez-vous m’aider ?

— Je peux vous aider à identifier l’esprit…

— Comment ? Vous avez une machine spéciale ?

— Non, non ! Pas du tout ! me défends-je. C’est plutôt que j’ai un don particulier…

— Lequel ?

— C’est ce que j’allais dire… Celui de voir les esprits errants.

— Sérieux ?

— Oui. Je les vois depuis mon enfance…

— Et alors ?

— Et bien, reprends-je d’un ton assuré, en soutenant son regard quelque peu moqueur de son interlocutrice, je peux vous aider cet esprit…

À ce moment précis, dans mon champ de vision, un revenant fait son apparition derrière la petite copine de Ned.

Je tourne mon regard vers lui pour le détailler : une femme vers la quarantaine, chauve, vêtue d’un sweat-shirt brun très large et d’un pantalon jeans. Dans ses yeux bruns, une lueur d’inquiétude brilla. Elle murmure :

— Madame, me voyez-vous ?

Je ramène mon attention vers Lisa et j’ajoute :

— En parlant d’esprit, il y en a un derrière vous… Vers votre droite…

Mon interlocutrice vivante se retourne vers ladite direction, mais comme si elle ne voit rien, elle me regarde avec insistance.

Je lui décris l’esprit, puis je lui demande :

— Saviez-vous son identité ?

— Non, mais venez, dit l’adolescente en faisant un geste de sa main droite pour m’inviter à entrer. Vous m’avez intrigué avec vos propos… Et si nous continuions notre conversation au salon ? 

— D’accord…

Et je suis la petite copine de Ned jusqu’à la pièce en question. C’est une grande pièce avec plusieurs canapés beiges, aux murs verts et une grande fenêtre qui donne sur la rue. Cette fenêtre laisse entrer la lumière naturelle du jour. Je remarque alors qu’un autre revenant vient de faire son apparition, à la droite de l’adolescente : un homme peut-être vers la quarantaine, vêtu d’une chemise et d’un pantalon bleu marine. Il présente des traces de sang sur son uniforme et son visage. Lorsque mon regard se pose sur lui, il me fixe d’un air inquiet et murmure :

— Pouvez-vous nous aider, Madame ?

En ramenant mon attention vers Lisa, je dis d’une voix chaleureuse :

— Mademoiselle, il semble que deux esprits vous suivent…

— Pouvez-vous les décrire ?

— Sans problème…

Je lui décris l’autre revenant. En les observant attentivement, il me semble qu’ils ont un air de famille avec Lisa. 

« Sans doute ses parents… » pensé-je.

Je dis d’une voix douce :

— Je trouve que ces esprits vous ressemblent quelque peu… Seront-ils des membres de votre famille ?

L’esprit masculin répond d’une voix triste :

— Oui, Madame, nous sommes ses parents… Nathan Benton.

L’autre esprit se présente, la main droite sur sa poitrine :

— Et Karen Benton.

Je rapporte leurs propos à Lisa, qui me fixe avec des yeux grands comme ceux d’une chouette. Elle balbutie d’une voix larmoyante :

— Pourtant, la description de mon père correspond au dernier souvenir que j’ai de lui…

Puis elle éclate en sanglots. Je ne peux pas moi-même réprimer mes propres larmes. Son histoire me rappelle la perte de mon père. Comme il est triste de mourir avant son heure ! J’espère seulement qu’il ne s’agit pas encore d’une histoire sordide…

Gênée, j’attends que l’adolescente cesse de pleurer et que je reprenne moi-même mon sérieux, pour poursuivre notre conversation : 

— Pouvez-vous me préciser, si ce n’est pas indiscret, le métier qu’a exercé votre père ?

— Oui… Il était mécanicien… à l’atelier de mécanique automobile, ici, à Grandview…

Nathan intervient :

— L’atelier Milford and Sons.

Je répète ses propos.

La fille de Nathan murmure :

— Pardonnez-moi, mais je ne me suis pas rappelée du nom de l’atelier dans lequel mon père a travaillé…

— Ce n’est pas important, dis-je d’une voix qui se veut douce. Moi aussi je ne parviens pas à me souvenir de tous les lieux de travail de mon père…

— Par curiosité, quel métier exerce le vôtre ? demande-t-elle d’une petite voix, comme si elle était gênée de poser une telle question.

— Mon père a été juge.

Elle confirme sa compréhension d’un mouvement de tête.

Après une courte pause, le temps de noter dans mon calepin, je reprends la conversation :

— Très bien… Pouvez-vous me dire un peu plus au sujet de votre père…

— Que voulez-vous dire par là ? demande-t-elle d’un air que j’interprète comme méfiant. 

— Je veux dire… Quel type d’homme il était, ce genre de choses, quels souvenirs avez-vous de lui ? Vous comprenez ?

— Oui, oui…

Nathan intervient :

—  Madame Gordon, en réalité, vous voulez savoir pourquoi je demeure encore auprès de ma femme et de nos enfants…

Je souris amèrement, un peu déçue d’être aussi rapidement découverte. C’est vrai qu’un esprit peut lire mes pensées, mais les dire ainsi sans filtre, c’est déconcertant.

Lisa me jette un regard interrogateur et insistant, ce qui me fait sortir de mes réflexions. Je lui rapporte fidèlement les propos de son père.

Mon interlocutrice vivante demeure silencieuse pendant plusieurs minutes, la mine pensive. Ce temps me semble une éternité.

Elle s’éclaircit la gorge puis dit d’un air ému :

— Mon père… était un honnête mécanicien… Il aimait beaucoup son travail… Un vrai passionné…

— Je l’aime tellement que je suis… comment dire… mort au travail, intervient Nathan d’un air triste. Une voiture que je devais réparer a été mal fixée et m’a écrasée.

Je pense : « Monsieur a vraiment un sens de l’humour particulier ! Au moins, il est conscient qu’il n’est qu’une âme… C’est déjà un bon début… »

Comme s’il a lu mes pensées, le revenant ajoute :

— Bien sûr, Madame, que j’ai immédiatement compris que je ne suis plus vivant… 

Remarquant le regard insistant de Lisa, je lui rapporte fidèlement les propos de son père.

Elle soupire puis murmure, la tête :

— Dans tous les cas, il est bien triste que mon… papa soit mort dans un stupide accident de travail…

— Pouvez-vous m’expliquer ce qui s’est passé ?

La petite copine de Ned hausse les épaules et ajoute :

— Je sais seulement qu’une voiture s’est écrasée sur lui… Lorsque ma mère nous a dit qu’il était à l’hôpital, nous sommes partis le voir…

Des larmes coulent sur ses joues. Moi aussi, je ne peux pas retenir les miennes tellement je suis émue par son histoire.

Elle continue en essuyant du dos de sa main ses larmes :

— Mais le lendemain, lorsque nous étions revenus de l’école…

— Excusez-moi, dis-je d’une voix douce, mais qui est le « nous » ?

— Mon frère, ma soeur et moi…

— Comment s’appellent-ils ?

— Ma sœur cadette Amy, mon frérot Henry.

— Pardonnez-moi de vous avoir interrompu, murmure-je.

— Ce n’est pas grave…

Lisa fait une courte pause, la mine pensive, avant de reprendre d’une voix tremblante :

— Lorsque nous étions revenus de l’école, maman… nous a dit que… papa est mort à l’hôpital…

Des larmes silencieuses coulent sur ses joues, puis elle éclate en sanglots. Moi aussi je pleure tellement son histoire est triste. Je m’empresse de sécher mes larmes pour pouvoir prendre des notes dans mon calepin sans trop le mouiller.

Après un long silence, je m’éclaircis la gorge, puis je demande d’un air chaleureux :

— Pouvez-vous me dire quand cela était survenu ?

Nathan répondit :

— C’était le 19 avril 2005.

Je me retourne vers sa fille et je dis :

— Votre père a répondu à ma question…

L’adolescente confirme sa compréhension.

Je la rassure :

— Je tâcherai de mieux comprendre les circonstances entourant la mort de votre père…

— Vous chercherez dans les journaux ? questionne-t-elle, les sourcils levés.

— Oui…

— Si vous avez le courage, allez-y ! s’exclame-t-elle d’une voix larmoyante.

— Je comprends très bien qu’il soit difficile pour vous de chercher sur votre père… Moi aussi, j’ai perdu le mien il y a six ans…

— Très triste en effet…

— De sorte que je ferai ma recherche de mon côté et je vous en informerai…

— Merci d’avance…

Après un long silence, je me tourne vers la mère de Lisa et je lui demande pourquoi elle restait encore auprès de ses enfants.

La revenante répond d’une voix triste :

— Je ne veux pas qu’ils soient adoptés dans des familles différentes…

— Je comprends, dis-je à voix basse. Mais pouvez-vous me dire la dernière chose dont vous vous souvenez ?

— Oui, bien sûr… J’étais dans une chambre d’hôpital. Une infirmière, dont je me rappelle encore de son petit nom… 

Karen se renfrogne et termine sa phrase d’un air hargneux : 

— Jennifer Quinlan…

Perplexe, je fronce des sourcils en pensant : « Il me semble qu’il s’agit d’une infirmière sans scrupules, une ancienne docteur… On dirait que cette femme a sans doute été sa victime… »

Je soupire.

La revenante poursuit, comme si elle ignore mes pensées :

— Puis tout devient flou sous mes yeux… Je me sens tout à coup très légère et je vois en bas, mon corps, étendu, immobile, dans le lit. L’infirmière affiche une mine triste mais en son for intérieur, elle sourit…

Horrifiée, je songe : « Quel monstre ! »

Karen continue, ses yeux bleus brillant d’une lueur de colère :

— C’est un monstre, en effet !

Lisa me jette un regard interrogateur et je lui résume les propos de sa mère.

Je demande à l’adolescente :

— Saviez-vous pourquoi votre mère se trouvait à l’hôpital ?

Elle garde le silence, la tête baissée.

Karen répond à sa place :

— En raison des traitements de chimiothérapie pour mon cancer du sein…

Par automatisme, je me signe en pensant : « Que Dieu nous protège d’une telle situation ! » 

Je me tourne vers Lisa et je répète les mots de Karen.

Ensuite, je m’adresse aux parents de l’adolescente :

— Si vous voulez protéger vos enfants, pourquoi chassez-vous Ned Banks, qui semble s’être lié d’amitié…

Nathan m’interrompt brusquement :

— Amitié est un trop petit mot pour qualifier leur relation ! Ils se sont déjà embrassés !

Je soupire en pensant : « Merci de m’épargner les détails ! »

Le revenant continue :

— D’autant plus que ce jeune homme pourrait peut-être contribuer à séparer nos enfants ! Vous comprenez pourquoi nous ne l’apprécions pas ?

Je pense spontanément : « Sans doute en raison qu’ils pensent que Ned ne voudrait que Lisa pour lui… Sans s’occuper du frère et de la sœur de sa copine… »

— Oui et non… Pouvez-vous préciser ?

Lisa, les yeux agrandis d’étonnement, murmure :

— Madame…

Je ramène mon attention vers elle et je lui résume les propos de son père. Ce dernier intervient :

— Bon, puisque vous voulez savoir pourquoi nous n’apprécions pas ce jeune homme…

Il échange un regard complice avec son épouse, puis continue :

— À notre avis, il est susceptible de diviser nos enfants, en vivant qu’avec Lisa. Et dans ce cas, que vont devenir Amy et Henry ? 

Je pense, perplexe : « C’est une bonne question… »

Nathan explosa, en faisant un grand geste des mains :

— Ils ne peuvent pas être tous les trois ensemble ! Lisa ne peut pas adopter son frère et sa sœur !

— Je peux très bien comprendre que l’adoption de vos enfants vous inquiètent, dis-je d’une voix chaleureuse, mais j’imagine que vous pouvez influencer les membres du personnel du Centre d’adoption de Grandview pour que vos enfants soient ensemble…

Cette histoire me rappelle le cas de Rebecca Cahill. De sorte que je garde espoir que le Seigneur soit clément à ces pauvres orphelins.

Karen s’immisce, me faisant sortir de mes réflexions :

— Madame, merci de votre compréhension

La petite copine de Ned demande, moue sceptique au visage :

— Madame…

Je pense : « Merci d’interrompre notre conversation ! »

Lisa termine sa question : 

— pourquoi vous vous intéressez tant à mes parents ?…

— Ils sont des esprits errants… Et je veux comprendre ce qu’ils veulent afin de réaliser leurs dernières volontés et ainsi les aider à partir dans la Lumière, dans l’Autre Monde…

— Comme s’ils ne pouvaient pas rester ici ?

— En tout cas, ce n’est pas dans l’ordre naturel des choses…

— Comment pouvez-vous en être si certaine ?

— Disons que c’est logique pour moi, c’est une certitude… une conviction… Vous comprenez ?

— Mouais… Mais merci d’avance de votre aide… Et passez une bonne journée !

— Pareillement pour vous ! répliqué-je en me levant du canapé sur lequel j’ai été assise. 



Lisa me raccompagne jusqu’à la porte d’entrée, puis je reviens dans mon arrière-boutique, suivie par Nathan et Karen Benton. Là, je fais ma recherche sur l’ordinateur en dactylographiant leurs noms. Je parviens à retrouver leurs dates de naissance et de décès. Nathan est né le 29 janvier 1957, à Grandview et est mort le 19 avril 2005, à l’hôpital Mercy. Sa femme, elle, est née le 7 février 1965 et Centarville, une ville à cinq kilomètres au Nord-Est de Grandview, et est décédée le 3 mars 2006 à l’hôpital Mercy. En poursuivant mes recherches, je parviens à trouver quelques informations pertinentes. En lisant leurs fiches nécrologiques, Nathan ne semble pas avoir de frère ou de sœur, au contraire de sa femme, qui a une sœur, une certaine Tracy Edmondson. En fouillant un peu sur cette dernière, je conclus qu’elle est mariée à Steve Edmondson, un simple bibliothécaire de notre ville. J’essaie ensuite de trouver des informations sur l’adoption des enfants de Nathan et de Karen Benton, mais je ne trouve rien. Je soupire en fermant mon calepin de notes. Je songe peut-être à avertir la sœur de Karen de la situation de ses neveux.


À ce moment précis, l’Observateur français apparaît devant moi, me faisant sursauter malgré moi. Notant sa mine très sérieuse, je me dis qu’il veut sans doute me dire quelque chose d’important.

Jean Bude de Guébriant, comme s’il a lu mes pensées, les confirme puis dit :

— Je dois vous dire des informations concernant Monsieur Nathan Benton et sa femme. Monsieur, qui est mécanicien, a été tué intentionnellement par son patron, John Milford, qui collabore avec Matthew Mallinson…

— Encore lui ! m’exclamé-je, exaspérée. Pourquoi tout doit remonter à lui ?

— C’est un fait, continue-t-il sans se départir de son calme.

Il reprend après une courte pause :

— Vous devez savoir que sa femme, Karen, a été tuée intentionnellement par l’infirmière qu’elle vous a mentionné…

— Je me rappelle que vous m’avez dit que ce n’est pas la première fois que l’infirmière Jennifer Quinlan agit ainsi…

— En effet, approuve Jean.

Il me sourit brièvement puis continue :

— Je dois préciser que les décès des parents servent à laisser les enfants orphelins, afin de les faire adopter dans des familles d’accueil différentes…

— Ce que Nathan et Karen ne veulent pas…

— Oui… Parce que l’agent du FBI Matthew Mallinson veut utiliser ces trois orphelins pour une étude de psychologie sociale, en s’intéressant à quel point l’entourage immédiat a une influence sur des enfants et des adolescents…

Révoltée en mon for intérieur, je m’écrie :

— Mais comment est-ce possible de faire une telle chose sans leur consentement ?

— Il est vrai que ni les parents ni les enfants ont accepté de participer à une telle étude… Mais il n’en demeure pas moins que l’agent l’a décidé pour eux.

— Et ceci expliquerait pourquoi Karen et Nathan veulent que leurs enfants soient adoptés ensemble ?

— Exactement, car je ne leur ai pas caché les intentions et la complicité de John Milford, de Jennifer Quinlan et de Matthew Mallinson…

Je pense, perplexe : « S’ils le savaient, pourquoi ne me l’ont-ils pas dit eux-mêmes ? »

Comme si Jean Bude de Guébriant ignore mes réflexions, il continue son propos :

— Car je n’ai aucun intérêt à cacher à des parents inquiets ce que je sais.

— Y-a-t-il alors une solution à la situation de ces pauvres enfants ?

Mine pensive, il répond :

— Oui… En fait, il y a deux options…

— Lesquelles ? dis-je en sortant à nouveau mon calepin pour prendre des notes.

— La première consiste à ce que les trois enfants de Karen et de Nathan soient sous la tutelle de la sœur et de son époux…

À ce moment-là, Karen apparaît à la droite de l’Observateur et s’exclame d’un air courroucé :

— Monsieur, il n’en est pas question ! Je me fiche de ma sœur ! Elle ne saura jamais s’occuper de nos enfants chéris !

Surprise de son intervention, je tourne mon regard vers elle et je lui demande : 

— Pourquoi ?

— Parce que, dit la revenante avec mépris, nous ne parlons plus depuis des années, après une dispute en ce qui concerne notre choix de vie respectif.

— Merci, Madame Karen Benton, pour ce détail, murmure l’Observateur d’un air aimable avec un bref sourire. Mais en dire plus n’est pas nécessaire et ne concerne pas directement vos enfants.

L’interpellée confirme positivement.

Je toussote pour avoir l’attention puis, légèrement tournée vers le Français, je l’aborde en ces termes : 

— Vous avez dit qu’il y a une seconde solution… Laquelle est-elle ?

— Elle consiste au fait que ces enfants soient adoptés par une famille qui voudrait tous les trois, en comptant, bien sûr, sur l’influence des parents sur le membre du personnel du Centre d’adoption de Grandview, comme votre père a agi pour l’adoption de Rebecca Cahill…

Je pense : « C’est vrai que ce serait une solution… Mais comment convaincre Karen et Nathan d’agir ? »

L’esprit errant marmonne :

— Comment faire ?

L’Observateur :

— Simplement, vous pouvez soit posséder le membre du personnel du Centre d’adoption de Grandview, soit vous pouvez l’influencer mentalement…

— Êtes-vous certain que nous, les âmes détachées de notre corps, pouvons posséder un vivant ? Comment est-ce possible de l’influencer ?

Avec son sourire le plus chaleureux, il répond :

— Je vous l’expliquerai plus tard, sans la présence de Madame Gordon.  

— D’accord…

Et Karen disparaît aussitôt de ma vue.

Je remercie d’un signe de tête Jean Bude de Guébriant qui me remercie verbalement, puis il passe au travers le mur le plus près de lui.

Je me dis que j’aurai sans doute des nouvelles de Lisa, de sa sœur et de son frère. Rassurée à cette pensée, j’adresse une courte prière à la Vierge et je me rends derrière le comptoir de ma boutique.




Vers 17 h 00, je reviens chez moi, où Jim m’attend à la porte. Je lui résume ma rencontre avec la petite copine de Ned. Dans tous les cas, le lendemain, j’aviserai la jeune femme des informations que j’ai trouvé au sujet de ses parents.







27 février 2007, The Antique Shop of Grandview, 11 h 15.


Je suis au comptoir, tandis que Delia est occupée à ranger des bibelots et autres petits objets sur l’une des étagères de la boutique.

Tout à coup, sans aucun avertissement, un esprit apparaît à quelques centimètres du comptoir devant moi. Je le reconnais : Nathan Benton. Un détail me saute immédiatement aux yeux : l’absence des traces de sang sur son visage et ses vêtements.

Je pense : « Sa volonté de voir ses enfants réunis a sans doute été réalisée… »

Il s’exclame, les yeux brillant d’une lueur de joie :

— Exactement, Madame ! Nos enfants sont adoptés par une même famille !

Je murmure, émue jusqu’aux larmes :

— Très bien…

Mon associée se retourne vers moi et dit :

— Madame Gordon…

Je balbutie :

— Pardonnez-moi, Madame Delia Flaherty, mais je parle avec Nathan Benton…

— Le père de Lisa Benton, la camarade de classe de Ned ?

— Oui… Sauf que je vous corrige : Lisa est plus qu’une camarade de classe pour votre fils…

D’un ton surpris, les sourcils levés, elle s’exclame :

— Quoi ? Vous osez insinuer qu’elle serait sa petite copine ?

— Je n’insinue rien, c’est votre fils lui-même qui me l’a dit, il y a plusieurs semaines…

— Comment ça, il ne m’a rien dit ? rugit Delia, en déposant le bibelot qu’elle tient dans sa main droite.

— Il ne vous l’a pas dit… Qu’est-ce que j’y peux ?…

Après une courte pause, je reprends d’une voix douce :

— Si vous me le permettez, je vais écouter ce que Monsieur Nathan Benton a à dire. Je vous rapporterai ensuite ses propos, ceci vous convient, Madame ?

— Oui, dit mon associée en revenant vers son étagère. 

Pendant que Delia met de l’ordre dans la boutique, je ramène mon attention vers le revenant. Je l’aborde d’une voix chaleureuse :

— Monsieur, pardonnez-moi cette interruption avec mon associée, Delia Flaherty…

— Aucun problème, dit-il avec son plus beau sourire.

Après une courte pause, Nathan reprend d’un air enjoué :

— Mission accomplie ! Nos enfants chéris sont adoptés par le couple Brian et Jennifer Isager !

— Comment êtes-vous parvenus ? demandé-je, intriguée.

— Monsieur l’Observateur nous a expliqué les manières d’influencer les vivants, de sorte que j’ai possédé l’homme du Centre d’adoption de Grandview qui s’occupait du cas de nos enfants depuis la mort de ma Karen…

Un esprit apparaît alors à sa droite : nul autre que sa femme. Je note aussitôt qu’elle n’est plus chauve, mais que ses cheveux blonds s’agitent autour de son cou selon les mouvements de sa tête. En promenant son regard de Nathan à moi, elle ajoute :

— Moi, de mon côté, j’ai possédé Madame Jennifer Isager afin qu’elle parvienne à convaincre son mari d’adopter nos trois enfants… 

Le revenant serre la main de sa femme, puis dit :

— Madame Gordon, merci beaucoup !

— Il n’y a pas de quoi, dis-je. Je n’ai fait que mon travail…

— Et nous remercions aussi l’Observateur qui nous a aidé…

À ma droite, un esprit se fait visible : Jean Bude de Guébriant, dont un sourire apparaît sur son visage austère. Il murmure :

 — Je me sentais obligé de vous aider…

— Merci infiniment ! s’exclame la mère de Lisa.

L’Observateur opine du chef et disparaît comme il est venu.

Je me retourne vers les deux esprits errants et je leur demande d’une voix chaleureuse :

— Maintenant que vous savez que vos enfants sont ensemble dans une bonne famille, êtes-vous prêts pour la prochaine étape ?

— Oui ! dirent-ils.

— Très bien… Voyez-vous la Lumière ?

Nathan et Karen, main dans la main, regardent autour d’eux, pour fixer une direction vers leur droite. La femme murmure :

— Je vois une lumière tellement accueillante, chaleureuse…

— Tellement divine, continue son mari.

— C’est de cette Lumière dont je vous parlais, dis-je pour les encourager. Elle est pour vous. Elle vous appelle. Allez-y sans rien craindre.

Le couple se retourne une dernière fois vers moi, me remercie encore une fois puis se dirige vers leur droite, vers cette lumière qu’eux seuls voient, jusqu’à ce qu’ils disparaissent complètement de ma vue. Contente du dénouement de cette histoire, je ne peux pas m’empêcher de lâcher une larme.

Je reviens au moment présent par la voix impatiente de Delia :

— Madame Gordon, pouvez-vous m’expliquer ce qui vient de se passer pour que vous soyez aussi troublée ?

— Ce sont des larmes de joie… Pardonnez-moi mon émotivité…

Elle confirme silencieusement sa compréhension, puis je lui résume ce qui s’est passé.

Mon associée marmonne pour toute remarque, une moue sceptique au visage :

— Ainsi, Ned s’est entiché d’une drôle de fille, qui se trouve à être adoptée par je ne sais qui… 

Elle explose : 

— Hors de question qu’il continue à la fréquenter !

— Pourquoi ? dis-je, étonnée.

— Et quoi si elle fait partie d’un groupe de trafic humain ou je ne sais quoi…

— Je ne pense pas que ce soit le cas… Dans leur maison, rien ne témoigne d'une telle activité…

— Si vous le dites, marmonne-t-elle.

Avec mon plus beau sourire, je commente :

— L’important n’est-il pas que cette jeune fille ne soit plus hantée par les âmes de ses parents ?

Delia opine du chef en répliquant : 

— Si vous le dites...

Un client entre dans la boutique, ce qui interrompt notre conversation sur les esprits errants.



Vers 17 h 00, je ferme la boutique et je reviens chez moi, où je rapporte à mon époux les principaux éléments de toute cette histoire.

Jim commente d’une voix douce :

— Comme toujours, tu es fidèle à toi-même, Mel… Faire partir dans la Lumière les esprits…

— Mais il n’en demeure pas moins que je ne saisis pas tout à fait le mobile de la mort de Nathan Benton et de sa femme, gémis-je. Je ne comprends pas pourquoi l’agent, cet ami de Carl Neely, voudrait que leurs enfants soient adoptés dans des familles séparées…

— Ne t’en fais pas trop pour ce salaud… L’important est que tout se termine bien, n’est-ce pas ?

— Exactement…

Il m’embrasse sur les lèvres ; je lui rends son bisou.


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