Les esprits de Zagreb
Chapitre 3 : Le cas de Danijel Knežević
3988 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 18/01/2026 16:18
Par une journée pluvieuse de juin 2000, à l’Antikvarijat koji nije nikada do tada postojalo.
La gérante, Miroslava Grozdanović-Knežević, fait son inventaire dans l’arrière-boutique, tandis que son associée, Dijana Barbarić, est à la caisse.
Alors que Miroslava note dans son cahier d’inventaire le titre d’un livre à la couverture racornie, un esprit apparaît un peu en retrait vers sa droite. C’est un jeune homme aux yeux bleus et aux cheveux noirs, vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon de complet bleu marine. Elle le reconnaît immédiatement : c’est son beau-frère, Danijel Knežević. Il s’est matérialisé la première fois lors du mariage de la médium avec Jakov. Elle a appris de ce dernier son identité.
Miroslava dépose doucement le livre et son cahier d’inventaire, se tourne vers le revenant et l’interroge d’une voix douce :
— Danje (1), pourquoi…
Il termine sa phrase d’un air cordial, un faible sourire aux lèvres :
— Je reste encore parmi les vivants ?
Elle confirme discrètement.
Il reprend :
— Pour mon frère…
— Jakov ? questionne Miroslava, comme si elle doute de sa compréhension.
— Exactement…
— Pourquoi ?
— Ne voulait-il pas devenir médecin ?
— Oui… Il m’en a brièvement glissé un mot au cours d’une conversation il y a très longtemps, un peu avant notre mariage… Depuis, il n’est pas revenu sur ce sujet…
— Dommage, murmure le revenant. Je vois bien qu’il est compétent…
— En effet, il est très dévoué à son travail, commente-t-elle. Seulement, Jakša (2) depuis que nous sommes parents, a abandonné son projet de devenir médecin… Les études sont tellement longues et chères. Il préfère financer celles de nos enfants…
— Je comprends, murmure Danijel en faisant un geste de compréhension. Jako (3) préfère favoriser le futur. Il est toujours ainsi : les autres avant lui… C’est vraiment quelqu’un de très généreux, de très altruiste…
Miroslava approuve d’un geste.
Il continue :
— Il pourrait entreprendre des études en médecine. Je remarque bien comment il est triste lorsqu’il ne peut rien faire pour sauver un blessé… Parce qu’il n’a pas les connaissances suffisantes… Il se sent dans ces cas-là tellement inutile et impuissant… Cela me fait mal lorsqu’il se culpabilise de la mort d’un patient…
— En effet, confirme-t-elle. Combien de fois ne l’ai-je pas remarqué durant toutes ces années ?…
— Eh bien, comme mes neveux ont grandi, Jako peut bien se permettre de débuter ses études en médecine, non ?
— Pourquoi pas ? J’essaierai de le convaincre…
— Je ne doute pas… Tu sauras bien le convaincre…
Un petit sourire se dessine sur les lèvres de Danijel, qui disparaît aussitôt après ces paroles.
Le coquin ! songe Miroslava. Il pense sans doute que j’userai de mon charme…
Elle secoue la tête pour cesser de divaguer dans ses pensées et revient à son inventaire. Quelques minutes plus tard, elle se rend derrière le comptoir pour prendre la relève de son associée, qui la salue puis sort. La médium remarque du coin de l’œil qu’un client vient d’entrer. Il lui dit « Bonjour » puis regarde un rayon de livres avec curiosité. Une fois l’achat conclu et la porte de l’Antikvarijat fermée, un esprit apparaît, les mains posées sur le comptoir : son beau-frère.
L’épouse de Jakov l’aborde d’un air doux :
— Rebonjour, Danje !
Il répond par un geste de salutation.
Elle s’éclaircit la gorge puis dit :
— Si ma question n’est pas indiscrète, il me semble que tu as…
Par politesse, elle n’ose pas terminer sa phrase. Mais le fantôme comprend qu’elle voulait dire « quitté définitivement ton corps ». Il manifeste sa compréhension d’un signe de tête puis il termine sa phrase :
— Que j’ai quitté mon corps le 5 avril 1979…
Elle hoche la tête.
Le revenant enchaîne aussitôt :
— Et je comprends très bien que tu t’interroges sur la cause de ma mort… Jako ne te l’a-t-il pas dit ?
— Pas tout à fait… Il m’a seulement mentionné que c’était un accident qui l’a déterminé à devenir ambulancier…
— Normal qu’il ne veuille pas te raconter les détails… C’est un sujet trop sensible pour lui…
— Je l’ai compris aussi, confirme-t-elle d’une voix douce.
— Par contre, moi, je peux t’expliquer ce qui s’est passé, dit-il avec un faible sourire qui s’efface aussitôt.
— Je t’écoute, murmure Miroslava en s’appuyant contre le comptoir.
— Eh bien, j’ai quitté mon corps le 5 avril 1979, car un véhicule m’a heurté…
Ne serait-ce pas intentionnel ? songe-t-elle, les sourcils levés, les yeux écarquillés.
Comme si le revenant avait lu ses pensées, il secoue la tête et ajoute :
— Je ne crois pas que c’était volontaire... Ce doit être seulement moi qui me suis trouvé au mauvais endroit au mauvais moment… Jako et moi revenions de nos cours du lycée (4)… Si je me souviens bien, il sortait d’un cours de mathématiques, tandis que moi, d’un cours de littérature…
La médium manifeste sa compréhension d’un geste de tête.
Danijel poursuit d’un ton triste, les traits tendus :
— Nous avons attendu patiemment que le feu soit vert pour nous, les piétons. Nous avons traversé la rue… Les conducteurs n’ont manifesté aucune impatience…
Elle fronce des sourcils. Alors comment l’accident a-t-il pu se produire ?
Il continue, comme s’il ignorait les réflexions de sa belle-sœur :
— Au milieu de la rue, voilà que sans avertir, un véhicule, en contresens, a passé près de moi et m’a heurté. Je suis immédiatement sorti de mon corps… Heureusement, des miliciens qui circulaient dans le quartier ont interpellé le conducteur.
Je devrais peut-être voir dans les journaux de cette année-là, songea Miroslava. Peut-être j’aurais plus de détails…
Elle n’est pas certaine que la mort de son beau-frère soit vraiment un accident. Il était tout à fait possible qu’il s’agit d’un crime prémédité. La médium a déjà rencontré, il y a quelques années, des cas de gens morts dans des accidents de voiture sur la Karlovačka cesta — la route de Karlovac. Mais elle a pu découvrir, grâce à l’ensemble de ses recherches, de ses rêves et de ses visions, que les proches avaient en réalité commandité des assassinats, certains par avarice, d’autres par intérêt politique.
— Et qu’a dit la police au sujet de cet « accident » ? dit-elle en faisant le geste des doigts pour les guillemets.
Il hausse les épaules.
— Je l’ignore… En tout cas, je…
Il soupire puis reprend d’un air exaspéré :
— Je suis désolé pour Jako, qui a vu tout cela… Il se trouvait sur l’autre trottoir…
La médium, des larmes au coin des yeux, trouve triste qu’une fratrie soit ainsi séparée par la mort, bien qu’elle n’ait jamais eu un frère ou une sœur. Comme le destin peut être impitoyable !
Danijel prononce, après un long et lourd silence :
— Mira (5), ne laisse pas gâcher ta journée par ma triste histoire…
Elle approuve discrètement.
Petit sourire aux lèvres, il continue d’un ton sérieux :
— L’important est que tu dises à Jako que je veux qu’il réalise enfin son rêve de devenir docteur.
— Bien sûr que je lui dirai, réplique-t-elle d’une voix qui se veut douce.
Il se retourne et passe à travers la porte de la boutique.
La passeuse d’âmes, en l’absence de clients, se rend dans son arrière-boutique pour chercher des informations dans les anciens numéros du Večernji list, du Glas Koncila et du Vjesnik (6). Elle prend note des quelques articles qui mentionnent la mort de son beau-frère. Ainsi, Miroslava apprend le nom du conducteur responsable de l’accident : Marko Matijević, un Zagrebois qui conduisait en état d’ébriété. D’après les informations diffusées par la Milice pour le Večernji list, Marko a avoué avoir bu quelques verres de rakija de trop dans le bar Kod Mare [Chez Mara] une heure avant l’accident.
Au moins, se dit l’épouse de Jakov à elle-même, rassurée, c’est vraiment une stupide erreur de la part d’un conducteur probablement très impatient aux feux…
Elle range les journaux consultés, car elle entend la porte s’ouvrir.
Sans doute un client qui vient d’entrer…
Miroslava ferme son carnet de notes et revient au comptoir. Elle a tellement hâte de fermer sa boutique pour pouvoir aller chercher ses enfants à l’école et transmettre à son mari la dernière volonté de Danijel qu’elle décide de terminer plus tôt sa journée.
***
Quelques heures plus tard, dans la maison de Jakov Knežević et de Miroslava Grozdanović-Knežević.
La gérante de l’Antikvarijat envoie Sofija, une adorable fillette de neuf ans, et Aleksander, un vif garçon de sept ans, dans leur chambre pour faire leurs devoirs. Miroslava, elle, rejoint son mari, qui est assis sur l’un des canapés dans leur salon. Il vient aussi de revenir de son travail, car il n’a pas encore enlevé son uniforme d’ambulancier. À sa vue, il se lève pour l’embrasser chastement sur les lèvres.
Jakov demande à mi-voix :
— Slava, pas d’ennui avec un esprit aujourd’hui ?
— Non, pas du tout… C’est seulement ton frère…
Ému, l’ambulancier baisse la tête, en clignant des yeux. Une ombre tombe sur son cœur en pensant que Danijel, son frère aîné, est défunt depuis vingt et un ans. Son absence lui pèse encore malgré les années passées.
Le pauvre, s’il était vivant, il aurait trente-neuf ans, songe-t-il tristement, les yeux dans le vague, fixant un point au loin.
Il murmure d’une voix rauque :
— Qu’est-ce qu’il t’a demandé ?
À ce moment, à la droite de Jakov, Danijel apparaît, un large sourire aux lèvres.
Elle répond simplement, en jetant un coup d’œil rapide vers le revenant :
— Il m’a expliqué la cause de son décès…
— L’accident du… 5 avril 1979, marmonne son mari en fermant brièvement les yeux.
— Oui, confirme-t-elle en serrant ses mains entre les siennes.
Des douloureux souvenirs lui reviennent en mémoire.
Il a parlé avec son frère des cours de la journée. Il ne se rappelle pas du tout des détails. Voyant le feu vert pour les piétons, il a traversé la rue en vitesse. Un crissement de pneus s’est fait entendre. Étonné que son frère ne soit plus à sa droite, il s’est retourné. La scène qui s’est offerte à ses yeux l’a figé d’horreur. Son frère bien-aimé, étendu sur le sol, gisant près d’une voiture rouge. Il a hurlé son impuissance en serrant ses poings. Il s’est retourné pour ne pas voir le corps meurtri de Danijel de plus près. Il a couru aussi vite qu’il le pouvait à la cabine téléphonique la plus proche pour appeler les urgences. Il a entendu les sirènes de la Milice.
Remarquant que son époux fixe le vide, elle murmure :
— Jakša, dit quelque chose… Ne garde pas pour toi cette douleur.
Il cligne des yeux pour revenir au moment présent.
Il contemple son épouse et dit :
— Danje t’a expliqué l’accident ?
Sa femme hoche la tête.
Il poursuit d’une voix émue :
— Est-ce qu’il t’a tout relaté ?
— En tout cas, ce qu’il sait… Il est seulement désolé que tu aies vu…
— C’est terrible, dit l’ambulancier en se levant. De se sentir impuissant pour aider ses proches… Surtout que la… mort… de Danje est survenue… Laisse-moi réfléchir… Mon père est mort le 13 novembre 1973… Lorsque j’ai eu dix ans… Ce qui veut dire que Danje est… mort… cinq ans, quatre mois et vingt-trois jours après notre père…
— C’est terrible, marmonne Miroslava en s’approchant de lui.
Elle fait un geste des mains pour enlacer son époux, ce que ce dernier ne refuse pas. Tout est bon pour calmer la tristesse qui monte dans sa poitrine. Il enlace à son tour sa femme. Un long silence plane dans la salle. Même Danijel n’ose rien dire, comme s’il se sent coupable des souvenirs ravivés dans l’esprit de Jakov.
Le front plissé, l’ambulancier marmonne :
— On dirait une malédiction de famille… En espérant que je ne sois pas le prochain…
Voilà que je découvre que mon Jakša serait irrationnel… Curieux… Moi qui le croyais plus terre-à-terre… pense-t-elle.
— Je doute que ce soit le cas… Jakša, mon amour, ne sois pas si pessimiste… Surtout que rien ne prouve que ton père et ton frère soient victimes d’une malédiction…
— C’est vrai, tu as raison, Slava…
Après un long silence, Jakov ajoute d’une voix émue :
— Lorsque j’ai vu Danje… étendu sur le sol, près de la voiture… D’une voiture rouge… J’ai immédiatement appelé les ambulanciers…
Il serre ses mains en poings et murmure d’une voix courroucée :
— Sauf qu’il était trop tard… Ils ne sont arrivés que pour constater…
Sa voix se brise sous l’effet de l’émotion. Sa femme caresse doucement son épaule droite. Elle comprend ce qu’il voulait dire : « qu’il était mort ». Elle ne veut pas non plus terminer la phrase.
Danijel, le front plissé, intervient :
— Mira, tu n’oublieras pas ta promesse…
— Danje, bien sûr que non…
— Slava, de quoi parles-tu avec mon frère ?
En regardant son mari d’un air assuré, l’interpellée répond :
— Il m’a demandé si je n’oublierai pas de te dire sa dernière volonté…
— Quelle est-elle ?
— Que tu deviennes docteur.
— Sérieux ?
— Oui, confirme-t-elle. Il voit à quel point tu es compétent — ce que je remarque aussi, Jakša — et il trouverait dommage que tu ne puisses pas réaliser ton désir le plus cher.
— Merci pour cet encouragement… Mais n’oublie pas Sofija et Aleksander…
— Je sais, l’interrompt-elle doucement, en lui tapotant le bras droit. Ne t’inquiète pas pour nos anges… Je pense bien que tu parviendras à financer leurs études et les tiennes…
Il réplique, en passant sa main droite dans les cheveux de sa femme :
— Slava, es-tu consciente que les études en médecine sont longues, très longues ?
— Oui…
— Elles durent neuf ans, six pour une formation générale et trois pour une spécialisation…
— Es-tu certain que, avec ta formation d’ambulancier, tu ne pourras pas gagner du temps ?
— Je ne le sais pas, dit Jakov en haussant les épaules. Je dois me renseigner… Tout comme pour les frais, je ne voudrais quand même pas faire fondre mes économies…
— Prends ton temps, Jako, dit son frère, petit sourire.
— Danje te dit de prendre ton temps pour réfléchir…
— J’y réfléchirai, murmure-t-il en l’embrassant sur la joue droite.
Un silence plane entre eux.
Miroslava, en regardant Danijel, songe, perplexe, Si Danje est mort dans un accident, il présente une apparence beaucoup trop présentable… Je n’ai encore jamais vu cela… Comment est-ce possible ?
Son beau-frère, comme s’il lisait ses pensées, s’éclaircit la gorge puis dit d’un air cordial :
— Si mon apparence est différente de celle que j’ai eue au moment de ma mort, c’est simplement parce que nous, les esprits, pouvons, selon notre volonté, changer d’apparence… C’est une sorte de choix que nous avons, si nous le désirons.
— Merci, pour l’explication, Danje, murmure-t-elle.
Remarquant le regard intrigué que lui lance Jakov, elle lui répète les propos du revenant.
L’ambulancier manifeste sa compréhension d’un geste de tête. Il serre sa femme contre lui, qui se cale bien confortablement sur sa puissante poitrine.
Le revenant disparaît quelques minutes plus tard, ce dont la médium informe son mari. Il approuve, regarde sa montre puis commente tout simplement :
— Slava, je pense qu’il est l’heure du dîner… Je commence à avoir faim… Et toi ?
Elle opine du chef en entendant les gargouillis de son ventre. Ils se lèvent du canapé pour se diriger dans la cuisine. Miroslava réchauffe la soupe aux légumes, tandis que son mari appelle leurs enfants. Puis la famille s’attable.
Après le repas, Sofija et Aleksander filent comme des fusées dans leur chambre pour continuer leurs devoirs. Les parents, eux, sont au salon. Jakov se confie à Miroslava au sujet de la possibilité d’entamer des études en médecine.
Le soir, la femme frappe à la porte de la chambre des enfants pour leur dire d’aller dormir. Ils écoutent sagement leur mère, fatigués et énervés par leurs devoirs de mathématiques. Leurs parents, eux aussi, revêtus de leurs pyjamas, s’allongent dans leur lit, enlacés. Le sommeil ne tarde pas du tout à venir. Heureusement pour la médium, aucun esprit ne vient la visiter en rêve, bien que cela puisse lui arriver.
***
Le lendemain, après le petit-déjeuner.
Jakov est au salon. Il lit les brochures informatives sur les programmes en médecine à l’Université de Zagreb, tout en calculant sur une feuille les coûts rattachés à ceux-ci.
Lorsqu’il entend la porte d’entrée s’ouvrir, il sait que Miroslava revient après avoir déposé les enfants à l’école primaire. Comme tous les matins, elle accompagne leurs enfants à l’école primaire.
Elle le rejoint au salon et s’exclame d’un air enjoué, ses yeux noisette brillant d’une joie quasi enfantine :
— Alors, Jakša, tu veux devenir médecin ?
— Je ne le sais pas encore, répond-il d’un air hésitant en jouant avec son stylo. Compte tenu du prix élevé des études… en plus de la durée… Neuf ans… Pendant ce temps-là, je ne pourrai pas travailler comme maintenant…
— N’oublie pas que, moi aussi, j’ai un revenu de mon Antikvarijat…
— Oui, mais c’est secondaire…
La brune comprend que son mari voit mal interrompre tout travail pendant le temps de ses études. Il ne veut pas que sa femme finance ses études.
Après un long silence, il soupire puis murmure :
— Slava, pour être honnête, je voudrais être docteur… Plus précisément, chirurgien…
— Va-y, fais ce que ton cœur te dicte, l’encourage-t-elle en approchant ses mains des siennes.
— Ouais, si tu le dis, réplique-t-il en serrant les mains de son épouse.
— Tu sais que dans tous les cas, je te soutiendrai, tout comme Danje… Tu sais que je n’ai jamais douté de toi… Comme toi de moi…
— Vu sous cet angle, tu as raison, Slava…
Jakov l’embrasse sur les lèvres ; elle lui rend son baiser.
— Je m’informe sur les délais des inscriptions pour pouvoir débuter cet automne…
Il lâche les mains de Miroslava, qui se libère de son étreinte.
Ainsi, Danje pourrait partir dans la Lumière une fois que Jakša terminera ses études, pense la médium, petit sourire aux lèvres.
***
Jakov Knežević dépose sa candidature à la Faculté de Médecine à l’Université de Zagreb. Ayant obtenu une réponse positive, il entreprend ses études de septembre 2000 à décembre 2009. Il décide de se spécialiser en chirurgie. Pendant ce temps, il continue à travailler comme ambulancier les fins de semaine et les jours fériés. Miroslava, elle, continue à aider les esprits qui suivent certains clients de l’Antikvarijat. Leurs enfants, eux, continuent à être de bons élèves, à la joie de leurs parents.
***
19 décembre 2009, l’après-midi.
Jakov revient chez lui avec son diplôme à la main, scellé dans une enveloppe. Euphorique et tout sourire, le quarantenaire embrasse Miroslava sur les lèvres, ses yeux bleus brillant d’une joie indescriptible. Il s’exclame :
— Enfin, Slava, je suis chirurgien !
— Oh ! plaisante-t-elle. Me voilà mariée au Docteur Knežević ! Danje, Sofija et Aleksander seront fiers de toi !
La médium note la présence discrète de son beau-frère à la droite de son époux.
Elle murmure :
— Jakša, en parlant de Danje, il est à ta droite…
— Et maintenant que j’ai réalisé mon rêve, dit le mari de Miroslava d’une voix émue, Danje, tu n’as plus besoin de veiller sur moi… Tu partiras alors dans la Lumière ?
L’interpellé, petit sourire aux lèvres, hoche la tête.
Son frère continue :
— Maintenant, je sais ce qui me reste à faire : trouver un emploi en tant que chirurgien et consacrer à payer les études de mes anges, desquels je suis vraiment fier !
Danijel et Miroslava sourient à cette remarque. Jakov embrasse sa femme sur les lèvres.
Elle réplique :
— Jakša, tu as tellement raison… Ainsi, nos anges pourront dire à leurs camarades de classe que leur père est docteur… En espérant que ceci ne leur attirera pas trop de jalousie…
— Slava, surenchérit son époux, tu sais qu’ils ont toute ma confiance… Guidés par leurs amis, ils sauront bien devant qui garder le silence…
— C’est vrai…
Danijel regarde vers sa droite, un large sourire aux lèvres, les yeux brillant d’une joie irréelle, et murmure :
— Mira, je vois une lumière…
Émue, les larmes aux yeux, la passeuse d’âmes prononce :
— Vas-y ! Cette lumière est pour toi…
— Merci beaucoup, Mira !
— Bon voyage, Danje !
Et l’esprit avance d’un pas léger vers la lumière blanche que lui seul voit jusqu’à disparaître de la vue de la médium.
Elle murmure, en s’appuyant sur l’épaule de son mari :
— Jakša, Danje vient de partir dans la Lumière…
— Tu es géniale, Slava !
— Non, c’est toi qui es génial !
— Bon… Alors, nous sommes géniaux !
Ils s’enlacent tendrement, heureux que Danijel ait enfin quitté définitivement le monde d’ici-bas.
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(1) Danje est le surnom de Danijel.
(2) Jakša est un hypocoristique de Jakov.
(3) Jako est un surnom de Jakov.
(4) Le Lycée général, en Croatie, est d’une durée de quatre ans, soit de quinze à dix-neuf ans.
(5) Mira est un autre surnom de Miroslava.
(6) Le Večernji list, le Glas Koncila et le Vjesnik sont des journaux croates. Le premier est fondé en 1959, le deuxième, un hebdomadaire catholique, est fondé en 1962 et le dernier en 1940.