Les esprits de Zagreb

Chapitre 5 : Le retour de Simo Aleksić

2460 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 30/04/2026 13:34


Un après-midi nuageux de janvier 2011, sur la rue Vjekoslav Klaić.


Simo Aleksić, un soixantenaire à la mine sévère, valise à la main, serre son manteau contre lui pour couper le vent. Il regarde autour de lui : les bâtisses en pierre qui s’élèvent avec élégance, les passants qui marchent d’un pas rapide ; tout et rien capte son attention. Il observe les environs comme s’il voyait la ville pour la première fois. À sa gauche, se trouve la Klinika za dječje bolesti — Clinique pour les maladies infantiles. À sa droite, un terrain d’athlétisme et quelques voitures stationnées.

L’ancien policier inspire profondément l’air en songeant Voilà dix, peut-être même presque vingt ans, que j’ai quitté Zagreb… Comme la ville a changé !

Il expire. Il marche, ou plutôt, il flâne, comme s’il avait tout le temps du monde devant lui. Simo a l’impression de visiter une autre ville… À l’exception du fait qu’il a trouvé un appartement et qu’il a réglé tous ses papiers d’émigration. Il admire les bâtisses qui s’élèvent de chaque côté de la rue, lui rappelant avec nostalgie la période où il avait vécu à Zagreb. Sa ville natale, la sienne et celle de sa sœur, Radmila. Il remarque que le quartier où il avait vécu a complètement changé, des immeubles ont remplacé les petites maisons avec jardin. Quel changement de paysage, que Simo le trouve laid, tout comme les graffitis sur les murs. Le plus bizarre pour lui, c’est de remarquer les drapeaux croates et ceux de l’Union européenne l’un à côté de l’autre sur des bâtisses officielles. Ce qui le frappe le plus, c’est la présence de mendiants dans les rues. Il n’en avait pas vu lorsqu’il avait vécu à Zagreb. Simo espère que sa sœur et son mari ne sont pas dans une si triste situation. Selon les dernières nouvelles de Radmila, ils vivent dans un logement au loyer à prix modique, car ils ont été contraints de vendre leur maison. Au moins, ils sont restés à Zagreb. En arrivant dans la rue où il avait vécu, les tristes souvenirs de cette fuite lui reviennent en mémoire.



C’était le 5 août 1995. 

Il était dans la maison familiale. Des coups se firent entendre à la porte. C’était deux hommes à la carrure imposante, en uniforme militaire, avec une arme à la main. Simo leur demanda :

— Qui êtes-vous ?

— Tu n’as pas à poser la question ! s’exclama l’un d’eux en chargeant son arme. 

— Sale Serbe, va-t-en ! répliqua l’autre militaire.

— Quoi !? Mais… répliqua Simo.

— Sors d’ici ! La Croatie est aux Croates ! hurla le premier militaire.

— Vive la Croatie libre ! surenchérit l’autre. À mort les Serbes !

Sa femme, sa chère Milka, s’approcha de lui, mais l’un des militaires tira sur elle, de sorte qu’elle tomba dans ses bras. Horrifié, Simo, soutint son épouse. En voyant la haine qui brillait dans les yeux des deux militaires, il comprit que la situation était sérieuse, trop sérieuse même. Il retint avec beaucoup de difficulté ses larmes, tandis que ses mains se teintèrent du liquide vital. Il demeura prostré, anéanti par la gratuité du meurtre, jusqu’à ce que l’un des militaires ordonna en criant :

— Alors, le Serbe, tu fiches le camp ou tu termines comme ta poupée !

Les yeux embrumés de larmes, il rassembla quelques effets sans vraiment savoir ce qu’il prenait. Le cœur brisé, il quitta son domicile pour rejoindre la longue file dans la rue. Des gens et des véhicules s’étendaient à perte de vue, aussi loin que portait son regard. Il avait reconnu son voisin d’en face, Đurađ, qui était suivi par sa femme et son fils. Derrière lui, il avait entendu les pleurs d’une fillette. Ceci l’avait attristé en son âme. Seules les plaintes enfantines surent réveiller en lui la révolte contre l'abject, la conscience de l'horreur profonde. Il sombra dans la tristesse, dans les profondeurs insondables de son âme, d'où seule la rage, bien plus tard, le tirerait.




Les voitures, les autobus et les quelques passants qu’il rencontre donnent un peu de vie à cette journée d’hiver froide. Le Serbe les remarque à peine, tellement il est perdu dans ses souvenirs. Il remarque qu’un groupe de jeunes femmes et hommes le lorgnent. Il les ignore. Chacun continue son chemin.

Rendu à la prochaine intersection, l’ancien policier sort de ses pensées par une voix familière qui l’apostrophe :

— Simo, est-ce toi ? 

Étonné, il cligne des yeux, mais il doit se rendre à l’évidence, c’est sa sœur, Radmila, sa benjamine d’un an. C’est une grande femme, dont les cheveux sont devenus gris par l’âge, dont quelques mèches s’échappent de son foulard, aux yeux brillant d’une lueur terne et résignée. Elle est simplement vêtue d’une jupe en laine tricotée bleu nuit, d’un manteau bleu moyen, sous lequel se voit une chemise blanche.

Radmila, elle, est heureuse de revoir son frère.

Dieu soit loué ! Tu es de retour ! pense-t-elle, le cœur cognant fort dans sa poitrine.

L’ancien policier s’avance vers elle en balbutiant :

— Rada (1) ?

— Oui !

Ils s’embrassent fraternellement, heureux de se retrouver. Simo demande à sa sœur :

— Comment vas-tu ?

Elle sourit faiblement pour toute réponse. Après un long silence, elle dit d’une voix émue, les larmes aux yeux :

— Assez bien… Disons, je vis des bouquets de lavande que je vends au marché Dolac

— Et ton mari… Dragan…

— Il est… décédé… il y a cinq ans, l’interrompt-elle d’une voix tremblante.

— Je suis désolé, murmure son frère en baissant les yeux, gêné d’avoir posé la question.

Un silence plane entre eux. 

Radmila avance lentement et le lui enjoint de venir chez elle. Ils marchent dans un silence total, l’un à côté de l’autre, perdus dans leurs souvenirs. Rendus près d’une intersection, elle murmure :

— Et toi, quoi de neuf ?

— Rien de nouveau, répond-il en levant les épaules. Je ne me suis pas remarié… Je reviens enfin à Zagreb… Comme notre ville m’a manqué !

Elle approuve silencieusement puis ils se rendent dans un immeuble d’un quartier miséreux de la ville. Simo prend en pitié le mendiant qui s’avance vers eux, pour quémander un peu de sous. L’ancien policier a l’impression de débarquer dans une rue mal entretenue. 

Dans le petit appartement, le frère et la sœur échangent leurs dernières nouvelles, avec beaucoup d’émotions. Simo lui explique qu’il a suivi la situation du mieux qu’il le pouvait et qu’il garde espoir de revenir à son poste au sein de la police. Au moins saluer ses anciens subalternes. Et aussi de se recueillir sur la tombe de leurs parents, au cimetière de Mirogoj (2). Radmila lui suggère d’aller en premier au cimetière, car elle a pensé s’y rendre également.

Ils y vont alors ensemble. Au moins, la sœur de l’ancien policier est rassurée lorsqu’elle remarque que la tombe n’a pas du tout été profanée. C’est un moment de recueillement pour tous les deux. Un peu de silence, ce silence de respect pour les défunts, loin de l’agitation de la ville. Mais aussi un moment de paix et de souvenirs joyeux, appartenant à une autre époque. Ensuite, chacun revient chez soi. Simo s’installe dans son nouvel appartement, à quinze minutes à pied du marché.



***


Le lendemain, Simo se rend à la Première Station de police de Zagreb, située au numéro 3 de la Place Josip Juraj Strossmayer. En arrivant devant la bâtisse en pierre, avec la mention « Police » et les voitures de fonction stationnées sur les quelques places réservées, le vieil agent de l’ordre est nostalgique. Il songe aux bons moments passés ici, quand les policiers, qu’ils fussent Croates, Serbes, Slovènes ou Macédoniens, s’entendaient pour faire les patrouilles et cachaient leur collègue qui avait bu un verre de rakija de trop avant de venir au travail. Il appréciait cette complicité, qui n’était ternie par aucun jugement au sujet de la nationalité ou de la religion. C’était le temps où ils se considéraient tous comme de fiers policiers qui assuraient l’ordre dans leur ville. Mais depuis l’Opération Tempête, les rapports sont plus tendus entre les Serbes et les Croates, ce que Simo déplorait. Il entre dans le poste de police, où il se dirige vers l’opérateur, un jeune agent qui range rapidement son journal.

Simo l’apostrophe :

— Monsieur, je suis un ancien chef de la police…

— Votre nom ?

— Simo Aleksić.

Étonné, son interlocuteur demande :

— Que voulez-vous ?

— Discuter avec votre actuel chef de police, Luka Sokolić.

Depuis quand on dérange ainsi un chef de police ? songe le jeune homme, perplexe et inquiet, mais ne laisse paraître. J’espère seulement que Luka ne me sanctionnera pas pour l'avoir dérangé…

— Je vais me renseigner s’il est disponible, dit l’opérateur.

— Merci, marmonne Simo.


Quelques minutes plus tard, son interlocuteur lui confirme que Luka l’attend à son bureau. Simo s’y rend directement. Visiblement, tout a été rénové, car tout semble impeccable et austère, comme il convient à un tel endroit. Dans le coin, seul un drapeau croate brise la monotonie de la pièce. Luka, un soixantenaire, l’accueille à bras ouverts, heureux de le revoir. Il lui demande les dernières nouvelles. Luka apprend le retour de Simo, ce qui le réjouit. Il l’informe des principaux changements au sein de la police : beaucoup de retraités et de nouvelles recrues. Simo commente :

— Et Karlo ? Est-il encore là ?

— Oui, oui ! Toujours le même : sérieux, intègre et professionnel !

— Au moins un policier que je connais, plaisante l’ancien chef.

— Et toi, veux-tu reprendre ton poste ?

— Je n’y ai pas pensé, dit-il en haussant les épaules.

— Je te le laisserai avec plaisir, dit-il en se levant de son fauteuil.

Simo, faible sourire aux lèvres, refuse poliment. Luka se rassoit, ayant compris le sous-entendu : il ne peut pas ainsi donner sa démission simplement parce que l’ancien chef de police est revenu. Tous les deux savent qu’il devrait commettre une faute grave ou avoir une raison plus valable aux yeux de son supérieur hiérarchique immédiat.

Un silence plane entre eux, chacun perdu dans les souvenirs de la bonne entente des miliciens yougoslaves, bien que certains Croates manifestaient une forme d’intolérance voilée envers les Serbes — ce que Simo et Luka considèrent comme des cas isolés. Quelques instants plus tard, le Serbe demande s’il a des nouvelles de Pavle, car il lui semble que ce policier serbe a été emprisonné en 1990 en raison d’un accusation d’infanticide. Luka lui apprend que le pauvre est mort le 3 mars 1993, dans la prison Remetinec (3).

L’ancien chef de police demande aussi des nouvelles de Milan, un autre milicien serbe qui avait travaillé avec eux. Son interlocuteur sait qu’il a quitté la ville au cours de l’Opération Tempête, sans doute pour s’établir à Belgrade. 


Une fois les nouvelles prises, Simo remercie Luka et il sort de son bureau. En revenant dans son appartement, il réfléchit à la possibilité de reprendre son service dans la police.



***



Le matin suivant, Simo fait ses commissions au marché Dolac. Il est impressionné par la partie intérieure du marché (4), dont il ne garde aucun souvenir. Il regarde avec curiosité la construction, ses murs, ses locaux et ses étals. Il se rend ainsi à la boucherie, où, devant lui, un quarantenaire dans un fauteuil roulant range ses achats. En l’observant attentivement, mais sans attirer son attention, il semble à Simo que cet homme pourrait être son fils. Ses cheveux brun clair, ses yeux brun olive lui rappellent une femme qu’il a connue, Ana Barić, l’épouse d’un politicien local, qu’il a rencontré dans les années 1960, quand il était le chef de police. Ils ont eu une très brève aventure. Ils ne s’étaient plus jamais revus depuis.

En regardant bien le quarantenaire, Simo croit même y voir certains de ses propres traits. 

Peut-être, songe le Serbe en devenant blême, que je suis son père ! J’ai alors un fils d’Ana ! Est-ce vraiment possible ? Mais comment en être certain ?

Intrigué, il décide de suivre discrètement l’homme. Après avoir payé au boucher pour quelques morceaux de viande, l’ancien policier le file à la dérobée. Ils passent sur le Trg Bana Jelačića (la Place Ban Jelačić). Le soixantenaire est toujours sur ses talons. Il se dit qu’il devrait demander à Ana s’il ne serait pas le père de ce pauvre infirme. Peut-être pourrait-elle apporter une réponse à cette question ? Simo demande à un passant sur quelle rue il se trouve. Le passant, remarquant son air perdu, précise que le nom de la rue a changé depuis un certain temps. Auparavant la Place Ban Jelačić s’appelait Trg Republike — la Place de la République. 


***


Simo revient chez lui avec ses commissions. Il retrouve l’adresse de la maison d’Ana Barić. Mais comme il a la cuisine à faire, il décide de s’y rendre plus tard, dès qu’il aura le temps. 


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(1) Rada est l’un des diminutifs de Radmila.

(2) Le cimetière de Mirogoj, situé à Zagreb, comprend des défunts de différentes religions, qu’il s’agit des catholiques, des orthodoxes, des protestants, des juifs ou des musulmans.

(3) La prison Remetinec est le plus grand centre pénitencier de la Croatie, situé dans la quartier Remetinec à Zagreb.

(4) Le marché Dolac comprend une partie intérieure et une partie extérieure. Seulement, la partie intérieure a été construite entre 1994 et 1997. C’est un hall où il y a une dizaine de locaux, pour les marchands et des petits cafés, dont une boucherie.

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