Le fantôme qui ne voulait pas partir
Chapitre 1 : Le fantôme qui ne voulait pas partir
2135 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 17/01/2026 12:17
La première chose que Melinda remarqua, ce fut le silence. Pas le silence ordinaire de Grandview, celui qui s’installe naturellement entre deux passages de voitures, ou dans l’arrière-boutique de son magasin d’antiquités lorsque la clochette de la porte cesse enfin de tinter. Non. Celui-ci était plus épais, presque conscient. Un silence qui observait. Elle s’arrêta sur le trottoir, la clé encore coincée entre ses doigts, et leva lentement les yeux. Il se tenait de l’autre côté de la rue. Un homme d’une cinquantaine d’années, manteau sombre, posture tranquille. Il n’avait rien de spectaculaire. Pas de blessures apparentes, pas de transparence inquiétante. Il aurait pu être n’importe quel passant attendant quelqu’un. Pourtant, Melinda sut immédiatement. Ce n’était pas l’apparence. Il n’était pas ancré au monde comme les vivants. Il était là sans vraiment y être. Un frisson familier remonta le long de la nuque de Melinda.
- Bon… murmura-t-elle pour elle-même. Toi.
L’homme tourna la tête, comme s’il avait entendu son murmure à travers le tumulte invisible de la ville. Leurs regards se croisèrent. Et il sourit. Pas un sourire figé, pas une grimace suppliante. Un vrai sourire. Calme. Reconnaissant. Ce fut cela qui la troubla le plus. Les esprits qu’elle rencontrait d’ordinaire étaient chargés d’émotions brutes. Colère, panique, confusion, tristesse aiguë. Ils voulaient quelque chose. Ils attendaient une réponse, une réparation, une délivrance. Lui, non. Il attendait. Melinda inspira profondément et traversa la rue.
- Bonsoir, dit-elle doucement. Vous savez qui je suis.
Ce n’était pas une question.
- Oui, répondit-il sans la moindre hésitation. Depuis longtemps.
Sa voix était posée, presque chaleureuse. Une voix qu’on aurait pu écouter des heures.
- Et vous savez aussi pourquoi je vous vois.
- Oui.
Le mot flotta entre eux.
- Vous êtes mort, conclut-elle finalement.
- Aussi vrai que vous êtes vivante.
Elle hocha la tête.
- Alors je suppose que vous savez ce que je fais.
- Vous aidez les gens à partir.
Le mot « partir » vibra étrangement dans l’air.
- J’aide les esprits à rejoindre la Lumière quand ils sont prêts, précisa-t-elle.
Il la fixa longuement, comme s’il pesait chaque syllabe, chaque implication.
- Justement, dit-il enfin. Je ne le suis pas.
Melinda fronça les sourcils.
- Pas prêt ?
- Pas encore.
Elle observa son aura, cherchant les signes habituels. Un attachement matériel, une colère refoulée, un ancien regret. Rien. Il n’était lié ni à cette rue, ni au magasin, ni même à elle.
- Pourquoi ? demanda-t-elle.
Il détourna le regard vers les lumières lointaines de la ville.
- Parce que quelqu’un va bientôt mourir.
Le cœur de Melinda manqua un battement.
- Beaucoup de gens meurent tous les jours.
- Celui-ci ne devrait pas être seul.
La simplicité de la phrase la frappa de plein fouet.
- Vous pensez pouvoir changer ça ?
- Non.
Sa réponse fut immédiate.
- Alors pourquoi rester ?
Il la regarda de nouveau. Pour la première fois, Melinda perçut une émotion dans ses yeux. Pas de peur. Pas de tristesse. De l’amour.
- Pour l’aider à ne pas avoir peur.
Cette nuit-là, Melinda dormit mal. Les rêves se succédèrent sans logique. Des couloirs interminables, des portes qui s’ouvraient sur des pièces vides, des voix familières qu’elle reconnaissait sans jamais parvenir à les voir. Elle rêva de Jim, debout au bout d’un quai, lui souriant sans la rejoindre. Elle rêva de Delia, assise dans le noir, tenant une chaise vide. À son réveil, le sentiment d’être observée persistait. Non. Pas observée. Accompagnée. Elle trouva l’homme assis sur un banc devant son magasin, comme s’il n’avait jamais bougé.
- Vous êtes encore là, constata-t-elle.
- Je vous avais dit que je resterais.
Elle ouvrit la porte et entra, le laissant suivre. Même après toutes ces années, inviter un esprit dans un lieu vivant restait un geste étrange.
- Vous avez un nom ?
- Thomas.
- Depuis combien de temps êtes-vous… comme ça ?
- Assez longtemps pour comprendre certaines choses.
Elle posa une tasse de café sur le comptoir par automatisme, puis se rappela qu’il n’y toucherait pas.
- Vous parlez du futur avec une certitude troublante, dit-elle. Les esprits perçoivent parfois des fragments, mais jamais ainsi.
- Parce que je ne vois pas tout, répondit Thomas. Seulement ce qui compte.
- Et cette personne… vous savez qui c’est ?
Il secoua lentement la tête.
- Pas encore.
Elle sentit qu’il disait la vérité.
- Alors comment pouvez-vous être sûr qu’elle a besoin de vous ?
- Parce que moi aussi, j’ai eu besoin de quelqu’un.
Il se tut.
- Et personne n’est venu, ajouta-t-il doucement.
Le silence pesa lourd.
Les jours suivants, Thomas apparut à intervalles réguliers. Toujours calme. Toujours discret. Il observait la vie comme on regarde une rivière. Sans tenter de la détourner, mais sans la quitter des yeux. Melinda remarqua bientôt des détails troublants. Un homme ralentissait brusquement avant un carrefour. Une femme en pleurs retrouvait son souffle après avoir senti une présence apaisante. Un enfant cessait de paniquer dans une salle d’attente d’hôpital. À chaque fois, Thomas était là.
- Vous interférez, lui dit Melinda un soir.
- J’accompagne.
- Vous influencez.
- Je rappelle.
- Rappelez quoi ?
- Qu’ils ne sont pas seuls.
Elle en parla à Delia.
- Un esprit qui refuse la Lumière par choix ? Ce n’est pas normal, Melinda.
- Depuis quand ce qu’on fait l’est ?
Delia croisa les bras.
- Et si tu te trompais ? Et s’il t’utilisait pour rester ici par peur ?
Melinda secoua la tête.
- Il n’a pas peur.
- Alors toi, si.
Cette phrase resta.
Ce fut Jim qui le remarqua le premier. Pas Thomas, Jim ne pouvait pas le voir, mais le changement chez Melinda. Ils étaient dans la cuisine, tard le soir. La maison était plongée dans ce demi-silence qu’ils connaissaient bien, fait de routines partagées et de mots inutiles. Jim essuyait une tasse machinalement tandis que Melinda restait appuyée contre le plan de travail, absente.
- Tu es ailleurs, dit-il finalement.
Elle sursauta légèrement.
- Pardon… je réfléchissais.
Il la regarda avec attention.
- Tu réfléchis beaucoup en ce moment.
Elle esquissa un sourire qu’elle voulut rassurant.
- Le travail.
Jim posa la tasse.
- Ce n’est pas le travail.
Il s’approcha, posa doucement ses mains sur ses bras.
- Tu portes quelque chose. Je le vois.
Melinda déglutit.
- Et si je te disais que parfois, aider les autres… ça fait peur ?
- Depuis quand ? répondit-il avec un demi-sourire. Tu aides les autres depuis toujours.
- Justement.
Il fronça légèrement les sourcils.
- Dis-moi.
Elle hésita. Il y avait tant de choses qu’elle ne pouvait pas dire. Tant de vérités coincées derrière le voile de l’invisible.
- J’ai rencontré quelqu’un, dit-elle enfin.
Jim se raidit imperceptiblement.
- Quelqu’un de vivant ?
- Pas vraiment.
Il la fixa, inquiet.
- Melinda…
- Il ne me demande rien, Jim. Il ne cherche pas à rester pour lui-même.
- Alors pourquoi ?
Elle sentit sa gorge se serrer.
- Parce qu’il pense que quelqu’un va mourir.
Jim inspira profondément.
- Et tu le crois.
- Oui.
- Est-ce que tu sais qui ?
Elle secoua la tête.
- Non.
Un silence s’installa.
- Et toi ? demanda-t-il doucement.
Elle leva les yeux vers lui.
- Moi quoi ?
- Est-ce que tu as peur que ce soit toi ?
La question la frappa de plein fouet. Elle voulut mentir. Elle n’y parvint pas.
- Oui.
Jim passa une main dans ses cheveux.
- Tu sais que je déteste quand tu portes ce genre de choses seule.
- Je sais.
- Promets-moi une chose.
- Quoi ?
- Quoi qu’il arrive… tu me laisseras être là.
Ses yeux se remplirent de larmes.
- Je te le promets.
Il la serra contre lui, plus longtemps que d’habitude, comme s’il avait senti quelque chose lui échapper sans pouvoir le nommer. Dans l’embrasure de la porte, invisible pour Jim, Thomas observait la scène. Son regard n’était ni envieux ni triste. Il était reconnaissant.
La nuit suivante, Melinda trouva Thomas assis dans l’obscurité du magasin.
- Vous avez peur, constata-t-il.
- Je pense aux conséquences.
- Lesquelles ?
- Et si vous manquiez votre chance ?
Il sourit avec une infinie douceur.
- Alors j’aurai choisi.
- Et si cette personne ne voulait pas de vous ?
- Tout le monde veut quelqu’un quand la fin approche. Même ceux qui disent le contraire.
Elle sentit un frisson.
- Vous parlez comme si c’était imminent.
- Ça l’est.
- Comment pouvez-vous en être sûr ?
Il la regarda longuement.
- Parce que je suis déjà là.
La vérité ne s’imposa pas d’un coup. Elle s’infiltra. Dans ses silences. Dans ses regards. Dans sa façon d’être toujours un peu trop près d’elle.
- C’est moi, murmura-t-elle enfin.
Thomas ferma les yeux.
- Je ne voulais pas que vous le sachiez si tôt.
- Je vais mourir.
- Un jour, oui.
- Bientôt ?
Il acquiesça.
- Pourquoi moi ?
- Parce que même ceux qui guident ont besoin d’être guidés.
Les larmes coulèrent.
- Vous restez pour moi.
- Si vous me le permettez.
La lumière apparut derrière lui. Elle s’insinua dans l’espace, douce et progressive, comme l’aube qui gagne lentement sur la nuit. Elle ne força rien. Elle attendait. Melinda sentit son cœur se serrer.
- Elle est là…, murmura-t-elle.
Thomas ne se retourna pas tout de suite. Il resta face à elle, comme s’il voulait graver chaque détail de son visage dans quelque chose de plus durable que la mémoire.
- Oui.
- Est-ce que… c’est maintenant ?
Il hésita.
- Ça pourrait l’être.
Cette réponse la déstabilisa plus que toutes les certitudes.
- Alors pourquoi partir ? demanda-t-elle d’une voix brisée. Si rien n’est sûr… si ce n’est qu’une possibilité…
Il fit un pas vers elle. La Lumière pulsa légèrement.
- Parce que rester par peur serait un mensonge, dit-il doucement. Et je ne suis pas resté pour ça.
Elle secoua la tête.
- Vous êtes resté pour moi.
- Je suis resté jusqu’à vous, corrigea-t-il.
Les larmes montèrent.
- J’ai encore peur.
Il sourit, avec une infinie tendresse.
- Bien sûr que oui. Le courage n’est pas l’absence de peur, Melinda. C’est d’aimer malgré elle.
Il leva une main, sans la toucher.
- Vous n’êtes pas seule.
Elle ferma les yeux un instant, respirant profondément.
- Et si je vous demandais de rester encore un peu ?
La Lumière se fit plus présente.
- Alors je le pourrais, admit-il. Mais ce ne serait plus pour vous aider. Ce serait pour retarder quelque chose que vous êtes déjà capable d’affronter.
Elle rouvrit les yeux.
- Et si je ne suis jamais prête ?
- Vous l’êtes déjà plus que vous ne le croyez.
Un long silence s’installa.
- Le futur n’est pas écrit, dit-il enfin.
Elle hocha lentement la tête.
- Mais l’amour, lui, existe déjà.
Ces mots la traversèrent comme une évidence. Thomas recula d’un pas. Puis d’un autre. La Lumière l’enveloppa doucement, sans le dévorer, sans l’effacer brutalement. Il ne disparut pas tout de suite.
- Merci, murmura-t-il.
- Non, répondit Melinda dans un souffle. Merci à vous.
Il sourit une dernière fois. Et puis il se dissipa, lentement, comme une présence qui accepte enfin de ne plus être nécessaire. La Lumière s’éteignit. Melinda resta seule. Le silence revint. Mais ce n’était plus le même. Ce n’était plus un vide. C’était un espace. Et pour la première fois depuis longtemps, Melinda comprit que le silence pouvait aussi être une promesse.