Un chapitre, mille mondes

Chapitre 1 : Entre les vivants et les absents

1642 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 23/01/2026 09:28

Jim avait appris très tôt que le silence était une compétence. Pas un don mystérieux réservé à quelques élus, mais une discipline patiente, quelque chose qu’on aiguise à force de pratique, de nuits trop longues et de retours au petit matin, quand l’adrénaline retombe enfin et que le monde semble suspendu entre deux respirations. Le silence, il l’avait apprivoisé dans l’ambulance, entre le clignotement obstiné des gyrophares et le bourdonnement des pneus sur l’asphalte désert. Être ambulancier à Grandview, c’était apprendre à écouter ce que les corps racontent quand les mots échouent ou se brisent. Un souffle trop court qui siffle entre les dents, un pouls affolé qui cogne sous la peau, une main tremblante qui s’agrippe à la vie avec une force désespérée. Chaque détail comptait, chaque absence aussi. Le silence n’était jamais vide. Il était chargé d’alertes minuscules, de vérités qu’il fallait savoir reconnaître avant qu’il ne soit trop tard. Être le mari de Melinda, en revanche, relevait d’une autre école du silence. Une école plus intime, plus déroutante, où l’on apprend que tout ne se montre pas, même quand on voudrait protéger à tout prix. Là, le silence n’annonçait pas l’urgence, mais la pudeur, les blessures cachées derrière un sourire ou un regard qui s’attarde un peu trop longtemps ailleurs. Jim avait compris qu’aimer, parfois, c’était accepter de ne pas tout comprendre, de rester présent sans poser de questions, et de veiller dans le calme, même lorsque l’inquiétude lui serrait la poitrine.



Ce matin-là, le silence avait une texture particulière. Il collait à la peau comme l’humidité avant l’orage. Jim s’était levé avant l’aube, avait enfilé son sweat du service médical d’urgence, et bu son café sans vraiment le goûter. Il s’était arrêté un instant pour regarder Melinda dormir. Elle avait ce froncement léger entre les sourcils, celui qui apparaissait quand les esprits la visitaient jusque dans ses rêves. Il n’avait pas osé la réveiller. Sur la table de la cuisine, une enveloppe l’attendait. Il l’avait remarquée la veille au soir, glissée sous le courrier banal, factures, publicités, rappels sans importance. Aucune adresse d’expéditeur. Juste son nom, écrit d’une écriture ferme, presque scolaire. James Clancy. Pas Jim. James. Il avait su immédiatement que ce n’était pas une bonne nouvelle. Il s’assit, l’enveloppe entre les doigts, et inspira profondément. Il y avait des choses qu’on sent avant même de les comprendre. Le papier semblait plus lourd qu’il n’aurait dû l’être. Il l’ouvrit. Une photographie en noir et blanc glissa sur la table. Un homme, la trentaine, en uniforme de police des années quatre-vingt. Le même sourire discret que Jim voyait parfois dans le miroir, celui qu’il réservait aux familles paniquées dans l’ambulance. Le même pli au coin des yeux. Derrière la photo, une phrase, écrite à l’encre bleue. Ton père n’est pas mort comme tu le crois. Jim sentit son cœur manquer un battement. Son père. Officiellement décédé dans un accident de voiture quand Jim avait douze ans. Une version simple, propre, répétée jusqu’à devenir une vérité incontestable. Sa mère n’en parlait jamais. Jim avait appris à ne pas poser de questions. Il replia la photo, la glissa dans l’enveloppe, comme s’il pouvait ainsi contenir le passé, puis attrapa ses clés et sortit sans bruit.



Le centre des urgences médicales était déjà en effervescence. Radios qui grésillent, brancards qui roulent, odeur de désinfectant mêlée au café tiède. Jim enfilait machinalement ses gants, mais son esprit était ailleurs. Entre deux interventions, il s’enferma dans la petite salle de repos et ressortit l’enveloppe. À l’intérieur, un document plié, jauni par le temps. Dossier interne - 1987. Classé. Des noms. Des dates. Et celui de son père. Aiden Clancy. La mention disparu apparaissait à plusieurs reprises. Disparu. Pas décédé. Jim sentit une colère sourde monter en lui. Une colère ancienne, dirigée contre une absence qu’il avait appris à accepter sans jamais la comprendre. S’il avait disparu… pourquoi ce mensonge ? Pourquoi cette mise en scène d’une mort ? Pourquoi condamner une famille entière au silence ? Il pensa à sa mère. À son regard toujours sur la défensive. À ses mains occupées en permanence, comme si s’arrêter signifiait se souvenir. Et il pensa à Melinda. Ils n’avaient jamais fait le serment de tout partager, mais, quand la vérité s’imposait, ils ne s’en détournaient jamais. Pourtant, Jim hésitait. Parce que certains secrets ne se contentent pas d’être révélés, ils exigent un prix.



La maison de son enfance était toujours là, immobile, au bout de la rue. Sa mère ouvrit la porte après quelques secondes, surprise peinte sur le visage.

« Jim ? »

Il sourit, mais l’enveloppe dans sa main parlait pour lui. Ils s’assirent à la table de la cuisine, la même depuis toujours. Jim posa la photo devant elle. Le visage de Faith se décomposa. Le silence s’installa, brutal.

« Tu savais, » dit Jim doucement.

Elle ferma les yeux.

« Je voulais te protéger. »

« Me protéger de quoi ? »

Sa voix tremblait.

« Ton père était policier. Il enquêtait sur une affaire de corruption interne. Quand il a compris jusqu’où ça allait, on lui a donné un choix. Disparaître… ou nous mettre tous en danger. »

Jim sentit sa gorge se serrer.

« Et l’accident ? »

« Une couverture. Pour que tu puisses grandir sans avoir peur. »

Il se leva brusquement.

« Toute ma vie repose sur un mensonge. »

« Non, » répondit-elle. « Seulement sur un sacrifice. »

Elle ajouta, presque inaudible :

« Il voulait te revoir. »

Jim resta figé.



Cette nuit-là, Jim n’arriva pas à dormir. Le plafond lui paraissait trop proche, comme s’il cherchait à l’écraser. Il resta longtemps immobile, les yeux ouverts, à écouter la respiration régulière de Melinda, jusqu’à ce qu’elle comprenne, comme toujours, qu’il luttait contre quelque chose de plus fort que lui. Elle se tourna vers lui.

« Jim… »

Il mit encore quelques secondes avant de céder. Alors il parla. De l’enveloppe. De la photo. Du mot disparu. De sa mère, et de ce mensonge construit pour le protéger. Sa voix se brisa plus d’une fois, mais Melinda ne l’interrompit pas. Elle se contentait d’écouter, de laisser l’histoire exister enfin à voix haute. Quand il eut terminé, un silence lourd tomba sur la pièce.

« Les secrets de famille ne disparaissent jamais, » dit-elle doucement. « Ils attendent le moment de faire mal. »

Un frisson glacial parcourut l’air. Melinda se redressa brusquement, le regard fixé vers l’escalier.

« Jim… »

Il sentit immédiatement le changement. Cette pression familière, presque douloureuse, comme si l’air lui comprimait la poitrine. Il ne voyait rien. Mais il savait.

« Il est là… » murmura-t-il. Ce n’était pas une question.

Melinda hocha lentement la tête.

« Oui. »

Jim avala difficilement sa salive et fixa un point vide devant lui, les mains tremblantes. Melinda ferma les yeux un instant, puis traduisit, la voix chargée d’émotion.

« Il dit qu’il est désolé. Qu’il n’a jamais cessé de te regarder grandir. »

Jim eut un rire bref, presque hystérique.

« Sans moi. Toujours sans moi. »

Ses épaules s’affaissèrent.

« Dis-lui… dis-lui que j’aurais préféré la peur à ce vide. Que j’aurais préféré savoir. »

Melinda transmit, les larmes aux yeux. Elle inspira profondément.

« Il dit qu’il voulait te protéger. Qu’il pensait que le silence serait moins cruel. »

Jim ferma les yeux.

« Le silence m’a appris à ne rien demander, » murmura-t-il. « Même à ceux que j’aime. »

Un sanglot lui échappa malgré lui.

« J’avais besoin de lui. Pas d’un fantôme, pas d’un héros… juste de mon père. »

Melinda sentit la pièce s’adoucir, comme si quelque chose cédait enfin.

« Jim… » dit-elle doucement. « Il est temps. »

Elle esquissa un sourire triste.

« Il dit qu’il est fier de toi. Qu’il voit l’homme que tu es devenu. »

La pression disparut lentement. Jim resta immobile, le souffle court.



Au matin, Jim se sentit différent. Ce n’était pas un changement spectaculaire, plutôt une modification subtile, presque imperceptible, comme l’air après l’orage. Les secrets avaient enfin cessé de peser, libérant sa poitrine d’une tension qu’il ne réalisait même plus porter. La lumière pâle de l’aube filtrait à travers les rideaux, dessinant des ombres calmes sur les murs, et pour la première fois depuis longtemps, son souffle trouva un rythme apaisé. Il enfila son uniforme d’ambulancier avec des gestes familiers, presque rituels, la chemise boutonnée machinalement, le tissu usé qui sentait le désinfectant et les nuits trop courtes. Chaque pièce retrouvait sa place, non plus comme une armure, mais comme une évidence. Il était prêt à retourner sauver des vies, à affronter l’urgence et le chaos, à écouter de nouveau les corps et les silences. Cette fois, pourtant, quelque chose avait changé. Il avançait sans mensonge entre le passé et le présent, sans cette fracture invisible qui l’accompagnait jusque-là. Ce qu’il avait été et ce qu’il était désormais pouvaient enfin coexister, dans un même souffle, tournés vers l’avant.


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