Un chapitre, mille mondes
Chapitre 2 : Quand les cœurs murmurent
1703 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 04/02/2026 10:23
Grandview avait ce charme particulier des petites villes américaines qui semblaient figées dans un éternel après-midi ensoleillé. Ce matin-là, pourtant, quelque chose vibrait dans l’air. Les rues principales étaient décorées de guirlandes colorées, des stands se montaient sur la place centrale, et une odeur sucrée de barbe à papa se mêlait à celle du café fraîchement moulu. C’était le week-end du Festival d’Été de Grandview, un événement attendu toute l’année, censé rassembler les habitants autour de musique, de jeux et de souvenirs partagés. Andrea Marino observait l’agitation depuis la vitrine de la boutique d’antiquités, une tasse de café à la main. Elle souriait sans vraiment s’en rendre compte. Elle aimait ces moments où la ville semblait vivante autrement que dans la routine quotidienne. Pourtant, derrière ce sourire, il y avait cette petite distance qu’elle gardait avec le monde depuis quelque temps. Andrea était une femme brillante, indépendante, drôle, Melinda le savait mieux que quiconque, mais l’amour n’était pas vraiment au centre de ses préoccupations. Pas par désintérêt, plutôt par prudence. Les déceptions passées avaient laissé une trace, discrète mais persistante, comme une cicatrice invisible.
- Tu sais que tu regardes la place comme si tu attendais que quelque chose d’extraordinaire arrive ? lança Melinda en ajustant un présentoir de bijoux.
Andrea haussa les épaules, faussement détachée.
- Peut-être que j’aime juste le spectacle. Ou peut-être que j’espère secrètement que la ville se mettra à danser toute seule.
Melinda sourit. Elle connaissait Andrea par cœur. Elle savait lire entre les silences, entendre ce qui n’était pas dit. Et ce matin-là, quelque chose attirait aussi son attention… mais pour une raison très différente. À quelques mètres de la boutique, près de la fontaine, se tenait un homme que personne d’autre ne semblait remarquer. Il avait une présence douce, presque lumineuse, et observait la foule avec une expression mêlant nostalgie et tendresse. Melinda sentit immédiatement ce frisson familier courir le long de sa nuque. Un fantôme. Mais pas n’importe lequel. Il souriait.
- Andrea, je reviens dans une minute, dit Melinda, déjà ailleurs.
Elle sortit de la boutique et se dirigea vers la fontaine. Le fantôme tourna la tête vers elle, visiblement soulagé.
- Merci d’être venue, dit-il avec une voix calme. Je m’appelle Lucas.
Melinda hocha la tête.
- Vous n’avez pas l’air en détresse. Alors… pourquoi êtes-vous encore ici ?
Lucas baissa les yeux, puis regarda à nouveau la foule.
- Je veille sur quelqu’un.
Melinda suivit son regard. À cet instant précis, un homme venait d’installer un stand de photographie à quelques pas de la fontaine. Trente-cinq ans environ, sourire un peu maladroit, regard attentif. Il replaçait un cadre qui penchait, visiblement plus nerveux qu’il ne voulait le montrer.
- Ethan, murmura Lucas. Mon mari.
Melinda sentit son cœur se serrer doucement.
- Je suis désolée…
Lucas secoua la tête, toujours souriant.
- Ne le soyez pas. Nous avons été heureux. Vraiment heureux. Mais je suis parti trop tôt… et il est resté figé. Je ne veux pas qu’il me rejoigne comme ça. Je veux qu’il vive. Qu’il aime encore.
Melinda comprit alors.
- Vous voulez l’aider à refaire sa vie.
Lucas hocha la tête.
- Et je crois que quelqu’un pourrait l’y aider aussi.
Au même moment, Andrea sortait de la boutique, attirée par la musique qui commençait à résonner sur la place. Elle faillit entrer en collision avec Ethan.
- Oh ! Pardon, désolée ! dit-elle précipitamment.
Ethan leva les yeux, surpris… puis sourit.
- Non, c’est moi. J’étais ailleurs.
Le temps sembla suspendu une fraction de seconde. Andrea nota ses yeux clairs, son sourire sincère. Ethan, lui, remarqua immédiatement la vivacité de son regard et cette énergie chaleureuse qui émanait d’elle. Lucas, invisible à leurs yeux, retint son souffle, ou ce qui s’en rapprochait le plus.
- Andrea, murmura Melinda à distance, un sourire mystérieux aux lèvres.
Andrea se tourna vers elle, intriguée.
- Tout va bien ? demanda Ethan.
- Oui, oui, répondit Andrea. Juste… une amie un peu étrange.
Melinda leva les yeux au ciel. Ils se présentèrent. Une conversation simple, naturelle, s’installa presque sans effort. Andrea découvrit qu’Ethan avait ouvert son stand pour renouer avec sa passion pour la photographie, abandonnée depuis la mort de Lucas. Ethan apprit qu’Andrea travaillait pour le journal local, qu’elle aimait raconter des histoires, surtout celles des gens. Lucas les observait, le cœur serré mais heureux.
- Elle est parfaite, murmura-t-il à Melinda. Elle lui fait lever les yeux comme je le faisais.
Melinda sourit doucement.
- On va faire en sorte que tout se passe bien.
Le festival battait son plein. Andrea revint plusieurs fois au stand d’Ethan, officiellement pour prendre des notes, officieusement pour discuter. Ils partagèrent une limonade, rirent d’un enfant couvert de peinture, commentèrent la musique. Andrea sentait quelque chose de nouveau s’installer en elle. Pas une passion fulgurante, mais une évidence tranquille. Pourtant, le soir venu, Ethan se referma légèrement. Son sourire s’estompa quand Andrea évoqua l’idée de se revoir.
- Je ne suis pas sûr d’être… prêt, avoua-t-il. J’ai perdu quelqu’un d’important. J’ai l’impression que si j’avance, je le trahis.
Andrea hocha la tête, compréhensive.
- Je comprends. Vraiment. On n’est pas obligés de se précipiter.
Lucas sentit une pointe de panique.
- Je ne peux pas partir tant qu’il n’aura pas compris, dit-il à Melinda. Il a besoin de savoir que je veux ça.
Cette nuit-là, Melinda ne rentra pas immédiatement après la fermeture du festival. Quelque chose l’en empêchait, ce poids familier au creux de la poitrine qui lui indiquait qu’une histoire n’était pas encore terminée. Lucas marchait à ses côtés, silencieux, guidant leurs pas vers une rue plus calme, à l’écart des lumières et de la musique désormais éteintes. L’ancien atelier photo d’Ethan était plongé dans la pénombre. Derrière la vitrine poussiéreuse, des appareils photo reposaient comme des souvenirs figés dans le temps. Lucas s’arrêta devant la porte, incapable d’aller plus loin.
- C’est ici que tout a commencé, murmura-t-il. Et c’est ici qu’il s’est arrêté.
Melinda posa doucement la main sur la poignée.
- Il faut que vous me disiez exactement ce que vous voulez qu’il entende. Pas ce que vous croyez qu’il a besoin d’entendre. Ce que vous, vous ressentez vraiment.
Lucas ferma les yeux. Sa voix trembla légèrement lorsqu’il parla.
- Dites-lui que je ne suis pas resté par jalousie. Que je n’ai jamais voulu être un poids. Dites-lui que l’aimer, ce n’est pas le retenir… c’est le laisser avancer sans moi.
À l’intérieur, Ethan était assis à son établi, une vieille photographie entre les mains. Melinda entra doucement, consciente de franchir ce seuil fragile entre passé et présent.
- Ethan… commença-t-elle avec précaution. Je sais que vous ne me connaissez pas vraiment. Mais je crois que Lucas aimerait que vous entendiez quelque chose.
Ethan releva la tête, méfiant, mais attentif. Il n’était pas étranger aux bizarreries de Grandview.
- Il est là, n’est-ce pas ? demanda-t-il à voix basse.
Melinda hocha lentement la tête.
- Il n’est pas en colère. Il n’est pas triste non plus. Il est juste… inquiet pour vous.
Les mots sortirent lentement, choisis avec soin, comme Melinda l’avait toujours fait. Elle parla de l’amour qu’ils avaient partagé, de la peur de Lucas de voir Ethan s’enfermer dans le manque, de ce souhait simple et bouleversant qu’il soit heureux, même sans lui. Ethan serra la photo contre lui. Ses épaules s’affaissèrent.
- J’avais peur que l’oublier signifie le perdre une seconde fois, murmura-t-il.
- Il ne vous demande pas d’oublier, répondit Melinda doucement. Il vous demande de vivre.
À l’extérieur, Lucas sentit la lumière l’envelopper peu à peu. Son regard resta fixé sur Ethan jusqu’au dernier instant, empli d’un amour serein. Quand Melinda ressortit, l’atelier semblait moins sombre. Et quelque part, Andrea dormait paisiblement, sans savoir encore que quelqu’un, dans l’ombre, avait veillé à ce que son avenir prenne enfin racine.
Le lendemain, Andrea trouva un message sur son téléphone.
- Si tu es libre ce soir… j’aimerais te revoir. Vraiment.
Sur la place encore décorée, les guirlandes se balançant doucement sous la brise du soir, Andrea attendait sans vraiment savoir ce qu’elle espérait. Quand Ethan apparut enfin, elle lut dans son regard une fatigue mêlée de détermination, comme quelqu’un qui venait de faire la paix avec une part de lui-même. Ils parlèrent d’abord de choses simples, laissant les mots importants flotter entre eux sans les forcer. Ce ne fut que lorsque leurs silences cessèrent d’être lourds qu’Andrea comprit. Il n’y avait plus de peur, seulement l’envie d’avancer, ensemble, pas à pas. Un peu plus loin, Melinda les observa sans intervenir, consciente que certains miracles n’avaient pas besoin d’être expliqués. Grandview retrouvait peu à peu son calme, mais quelque chose s’était déplacé, presque imperceptiblement. Un cœur avait accepté de s’ouvrir à nouveau, tandis qu’un autre, enfin apaisé, avait pu s’éloigner. Et dans cette ville où les morts murmuraient encore, l’amour avait pris le temps de choisir son chemin, discrètement, entre les vivants, avec l’aide silencieuse de l’au-delà.