Recueil d’histoires entre les vivants et les fantômes
Mars La Guerre !
Crossover avec Битва за Севастополь, ou Résistance
UA Historique pour Ghost Whisperer
Mélinda Gordon devient Maria Pavlovna Cheremetieva
Jim Clancy devient Iakov Petrovitch Cheremetiev
Carl Sessick, dit Carl l’Observateur devient Karl Ivanovitch Scheinberg, dit Karl l’Observateur
Le prix de la guerre
Juin 1942, pendant la nuit, Sébastopol, Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).
Maria Pavlovna marchait rapidement dans une pommeraie, une arme sur l’épaule. L’air lourd lui remplissait les poumons à chaque inspiration, elle était sur le qui-vive. Une voix masculine lui murmura :
— Mon amour… Je pense…
Elle se retourna et scruta l’homme qui la suivait de près. C’était un jeune homme aux yeux bleu-gris et aux cheveux brun clair coupés courts, qui portait un uniforme. Ses traits sévères l’effrayèrent.
— Qu’il faut partir, la zone est dangereuse ! conclut-il en baissant le regard au sol.
À peine finit-il sa phrase qu’une mine explosa non loin de leur position, suivie de plusieurs autres. Les éclats, la terre et les pierres furent projetés dans les airs. Ils coururent le plus vite qu’ils le pouvaient. Les jambes de Maria tremblaient sous le poids des armes sur les épaules et les munitions autour de sa taille, brûlantes. Sa respiration se fit plus saccadée. La terre oscillait sous ses pieds, l’odeur de la poudre emplissait ses poumons, sa vue se brouilla. Le jeune homme la suivait de près, comme son ombre. Des fragments de terre et de métal jaillissaient dans tous les sens, obscurcissant parfois la visibilité sur plusieurs mètres. Arrivé à la limite du champ, son compagnon la fit tomber en s’écrasant lourdement sur elle. En ouvrant les yeux, elle s’extirpa de sous son camarade qui ne réagissait pas. L’odeur du sang frais envahissait ses narines. Les mains tremblantes, elle traîna le corps loin du champ miné. Elle lui palpa le cou à la recherche d’un pouls. Son sang se glaça dans ses veines et ses mains tremblèrent : elle n’arrivait pas à sentir les battements et la peau était froide. Un murmure lui parvint :
— N’abandonne pas !
Maria pleura longtemps avant de se ressaisir en tenant la main du jeune homme dont le corps était ensanglanté.
Maria se réveilla en haletant et en sueur. À côté d’elle, Iakov dormait paisiblement. Elle étendit sa main droite pour toucher le bras puissant de son mari, réconfortée par sa chaleur. Tout n’avait été qu’un cauchemar, même si les images demeuraient vivaces dans son esprit. Iakov ouvrit péniblement les yeux et marmonna :
— Qu’est-ce qu’il y a Macha(1) ?
Il se redressa à moitié, faisant face à son épouse.
— Iacha(2), un cauchemar… Je ne sais pas quel esprit errant veut communiquer avec moi… Mais que c’est triste ! Un militaire mort qui veut réconforter sa compagne !
— Effectivement, ces derniers temps, tu n’es pas au chômage… Tellement de fantômes… Autant des soldats que des civils… Et les vivants qui sont blessés… Je ne sais pas comment tu parviens à le supporter et à tout gérer !
Levant les yeux remplis de larmes vers la fenêtre, la médium remarqua un vieil homme en complet beige. Le fantôme sourit à la jeune médium et secoua la tête, faisant danser ses cheveux blancs et murmura :
— Oui, il est désolant de constater autant de morts, de familles divisées, déchirées et éplorées ! Sinon… J’ai des nouvelles de votre cousin de Leningrad !
Le visage de Maria s’assombrit.
— Iacha, Karl Ivanovitch, mon informateur très fiable, vient à moi avec des nouvelles sur mon cousin Dimitri… Je m'inquiète tellement pour lui, surtout depuis l’effroyable hiver passé !
Elle se leva et sortit de la chambre pour se rendre dans le salon et écouter les paroles de l’Observateur.
***
Le lendemain, à l’aube, dans l’aile nord de l'hôpital militaire de la ville.
L’infirmière Maria Pavlovna enveloppa une partie du bras tendu d’un militaire dans une gaze stérile et des compresses, en un geste automatique. Son esprit vagabondait, absorbé par les dernières nouvelles que Karl, l’Observateur de Leningrad, lui avait rapportées. Son cousin paternel survivait tant bien que mal grâce aux maigres rations distribuées. Sans électricité, sans chauffage, sans espoir, il tremblait à chaque alerte et bombardement qui ravageaient les bâtiments. Malgré tout, les convois de vivres continuaient d'arriver de temps à autre par bateaux et péniches sur le lac de Ladoga. Maria s’éloigna du blessé pour s’occuper d’un autre, dont la jambe nécessitait une intervention. À quelques mètres, un autre soldat, dont la jambe gauche était enveloppée dans un linge, sifflotait sous la douleur. À chaque coup de détonation ou des explosions des bombes qui résonnaient au loin, Maria tressaillait. L’odeur des médicaments et des antiseptiques, des cris des blessés et le silence des mourants emplissaient le couloir et les chambres d’une étrange tension. Bien qu’elle craignît plus le silence que les râles et les hurlements des blessés dans les lits. Silence qui était le prélude à la présence des fantômes et des hantises, des peurs et des horreurs, des cauchemars et des rêves brisés. Soudain, la légendaire sniper Ludmila Mikhaïlovna entra en criant. Elle marchait avec difficulté. Un cri qui glaça le sang dans les veines de l’infirmière. La militaire était soutenue par le mari de Maria, Iakov Petrovitch, et Boris Efimovitch, un autre médecin. Ils essayèrent de la diriger vers un lit pour qu’on puisse l’examiner. Son uniforme était en désordre et sale. Un courant d’air froid traversa la pièce. L’infirmière en tournant la tête vers le bruit remarqua une entité derrière la jeune femme : un esprit errant d’un jeune homme en uniforme couvert des taches de sang et déchiré : le même homme que dans son rêve. Le fantôme tourna le regard vers la médium et chuchota :
— Vous me voyez ?
Elle approuva d’un signe de tête. Il la salua militairement et se matérialisa tout près d’elle, en la forçant à reculer. Il continua d’une voix plus forte avec une lueur de tristesse dans ses yeux clairs en secouant la tête :
— Je dois revenir au front… Je dois protéger notre patrie de l’attaque nazie… Je ne peux laisser mes compatriotes ainsi… Le prix de la guerre… Pouvez-vous le lui dire ?
— Oui, chuchota Maria, mais…
L’esprit se dissipa dans les airs, ne laissant pas le temps à la médium de terminer sa phrase. Celle-ci soupira et s’approcha de Ludmila Mikhaïlovna qui s’allongea à contrecœur en pinçant les lèvres, ce qui transformait ses traits délicats en moue mécontente.
Maria Pavlovna retint ses larmes et s’avança vers la tireuse d’élite. Elle chuchota à la blessée ces mots presque inaudibles en retirant soigneusement son uniforme imbibé de sang :
— Le prix de la guerre est cruel…
La sniper tourna vers elle son regard dans lequel la médium lut un accablement sans nom auquel se mêlait une colère sourde. Son visage toujours sévère et sérieux devint triste, les larmes coulèrent tel un torrent. La militaire bredouilla :
— Oui… Et c’est peu dire !
Elle leva ses mains pour frapper du poing les draps.
— J’ai perdu mon amour ! Liona(3)…
Une forme diaphane se manifesta à son chevet, déplaçant un peu le lit, apportant un air frais à la pièce. Le même militaire qu’auparavant serra la main de la jeune femme.
— Soit forte Luda(4) ! lui murmura-t-il, penché au-dessus de la blessée.
— Je suis Maria Pavlovna…
L’infirmière observa avec insistance le fantôme.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis Leonid Arkadievitch.
Les sourcils relevés de la sniper, elle commenta :
— Vous ne me reconnaissez pas, le lieutenant Pavlitchenko ? Ludmila Mikhaïlovna ?
— Oui, répondit Maria Pavlovna, j’interrogeais le fantôme qui vous suivait…
— Qui ? demanda Ludmila Mikhaïlovna dans un souffle, la gorge serrée, en fronçant les sourcils.
— Leonid Arkadievitch…
Les mains moites de la blessée tremblèrent.
— Mon amour ! Je n’en peux plus ! Pourquoi tous ces morts et ces blessés ? s’agita la sniper dans le lit. Pourtant tu n’es plus depuis… peu…
Elle éclata en sanglots, le regard éteint. Son corps se recroquevilla.
— Luda, chuchota le fantôme, n’abandonne pas ! Je sais que c’est difficile, mais pense à toi aussi ! Tu es ma fiancée bien-aimée, une femme et non un monstre !
Maria rapporta les paroles du défunt à la blessée, en froissant l’uniforme qu’elle tenait dans les mains. La respiration de Ludmila devint saccadée.
— Mais l’ennemi nazi est monstrueux ! ajouta Ludmila. Je ne peux me retirer ! Surtout pas depuis que les snipers ennemis me recherchent !
— En janvier de cette année, ajouta l’infirmière en fuyant le regard de la militaire, j’ai entendu de ma cousine maternelle, par l’entremise d’une connaissance Karl, qu’un détachement de notre armée est parti pour Eupatoria, mais ceci n’a pas fonctionné, la ville est dévastée, détruite(5). Elle n’est plus que ruine et désolation !
Les yeux éteints de la militaire balayèrent la pièce.
— Je ne veux pas que ces monstres envahissent notre Mère Patrie, s’écria la sniper… Il y a déjà trop de morts !
— Non, Luda…, insista Leonid Arkadievitch. Je ne veux pas que tu me rejoignes… Tu dois vivre…
Ludmila Mikhaïlovna serra les poings à faire blanchir les jointures.
— Pour lui… Pour notre fils ! Promets-moi !
« D’ailleurs, je n’ai jamais compris le sens de la guerre. » songea Maria en retenant son souffle et en clignant des yeux pour ne pas lâcher des larmes. « On peut tuer le corps, mais jamais l’âme ! Et tous ces fantômes continuent de hanter leurs proches ou les derniers endroits où ils ont vécu… À quoi bon ? »
La médium informa Ludmila qui se tut pendant plusieurs minutes. Un silence complet régnait. Silence lourd, chargé de toutes les peurs.
Le défunt compagnon de la militaire se déplaça pour se retrouver en face de Mélinda et marmonna :
— Vous avez raison ! Il ne sert à rien de rester ! Mais je ne pars pas tant que Luda ne me fait pas cette promesse !
Ludmila, dès qu’elle entendit la volonté de son bien-aimé, soupira. Elle baissa son regard sur ses mains tremblantes. Elle s’étira dans le lit. Puis elle bredouilla :
— Je te le promets, Liona ! Je ne mourrai pas pour rien ! Je dois veiller sur notre fils !
Un sourire lumineux se dessina sur le visage du fantôme et il quitta la pièce.
Boris Efimovitch entra dans la pièce et ordonna sévèrement à l’infirmière :
— Donnez-moi le dossier médical ! Je vais m’occuper de Ludmila Mikhaïlovna !
Maria Pavlovna obtempéra et suivit le long couloir où des chambres s’échappaient tantôt le cri d’un blessé, tantôt le dernier soupir d’un mourant. Elle s’arrêta sur le seuil d’une chambre où un lit était occupé par un militaire, reconnaissable à son uniforme, et l’autre par un civil. Le cœur de l’infirmière médium se serra dans sa poitrine.
« Qui aider ? L'un et l’autre souffrent cruellement ! » pensa-t-elle.
Elle choisit de s’occuper du civil et appela une collègue pour s’occuper du militaire.
***
Quelques semaines plus tard, dans une chambre vide de l'hôpital militaire.
Bien que tout fût calme dans l'établissement, les sirènes et les détonations dans le lointain rappelaient que la guerre n’était pas finie. Maria Pavlovna vérifiait que le matériel nécessaire soit en quantité suffisante. Un courant d’air froid caressa son visage. Leonid Arkadievitch se manifesta à la droite de la médium. Ses yeux scintillaient d’un éclat particulier.
— Maria Pavlovna, je suis parvenue à mon but ! Ma bien-aimée est sur un bateau, évacuée pour sa sécurité ! Je sais qu’elle s’occupera de notre fils !
— Par curiosité, comment ?
Un sourire malin au visage, il répondit :
— J’ai influencé le docteur Boris Efimovitch pour qu’il rédige un rapport que Luda, suite à ses blessures, n’est plus apte pour le service militaire !
Un silence apaisant suivit la phrase de l’esprit. Celui-ci tourna la tête à droite, vers la porte. Son visage brilla d’une lumière irréelle, rasséréné, son uniforme devint plus clair et plus propre et des larmes perlèrent le coin de ses yeux.
— Je vois là-bas une lumière tellement apaisante et magnifique ! chuchota Leonid. Mes grands-parents m’attendent et mon frère, mort de faim dans un camp de concentration nazi, me fait des grands gestes de la main. Est-ce pour moi ?
— Oui, c’est votre dernière destination ! Que le voyage vous soit beaucoup plus agréable et calme que ne l'a été votre vie !
— Au revoir, Maria Pavlovna !
Le défunt sniper marcha d’un pas cadencé vers la porte, fixant un point lumineux que lui seul percevait, se dissolvant lentement dans les airs. Il était enveloppé par la Lumière qui l’enlaça dans un geste maternel. Alors que Leonid quittait le monde des vivants, au loin, retentissaient des sirènes, des détonations et des hurlements, signes que la guerre continuait, implacablement. Dès que Maria Pavlovna ne le vit plus, elle pleura, des larmes de joie et de tristesse; de la joie pour l’âme apaisée qui venait de quitter le monde des vivants; de la tristesse en songeant aux nombreux morts de toute part à cause de la guerre qui n’était pas encore terminée.
___
(1) Macha est le diminutif russe pour Maria.
(2) Iacha est le diminutif pour Iakov.
(3) Liona est le diminutif pour Leonid.
(4) Luda est le diminutif pour Ludmila.
(5) Fait historique en référence au débarquement d'Eupatoria lors de la Grande Guerre Patriotique, où l’armée soviétique débarqua le 5 janvier 1942 dans la ville aidant le peuple occupé par l’armée nazie à se révolter. Trois jours de conflit dans les rues de la ville qui fut bombardée. La ville finit par être reprise par les Allemands plus tard.