Recueil d’histoires entre les vivants et les fantômes

Chapitre 2 : Mon Amour

2568 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/02/2026 16:19

Contribution au Club d’Écriture

Février Vive l’amour !



Mon Amour




Depuis la fenêtre de mon appartement à Grandview, j’observais l’activité en contrebas. Une foule pressée et animée qui se dépêchait vers le parc ou une quelconque attraction organisée par la ville. 

« Je vais me joindre aux festivités, une occasion d’aider des esprits errants ! Et de me changer les idées, de me distancier de mon travail et d’oublier ma solitude. En espérant ne pas être la risée… » 

Un serrement de mon cœur dans la poitrine assombrit momentanément ma bonne humeur.

« Comme lors de mon enfance… Ces méchants garçons et ces filles qui se sont moqués de moi… Sans oublier, plus tard, cet amour déçu, ce jeune homme dont j’ai oublié le nom… Trop douloureux ! »

Je versai quelques larmes.

« L’amour n’existe-t-il pas ? Pourquoi le destin me rend solitaire ? Au moins, dans cette ville, les regards des passants ne disent pas “elle est folle”, ni expriment la condescendance. Piètre consolation, toute ma mission me pèse trop pour que je la garde en moi. Je la confie à mon journal, mais il demeure muet, obstinément silencieux. »

Je soupirai et des larmes coulèrent sur mes joues, laissant un large sillon. Je sortis un mouchoir de la poche de mon pantalon et j'essuyais mon visage.

— Bon, je dois y aller !

J’enfilai mon manteau et quittai l’immeuble. 


Je me rendis dans le parc de la ville, où tout le monde convergeait. Au son de la joyeuse musique, une fête battait son plein. Je demeurais à l’écart, loin du monument dédié aux morts de la Seconde Guerre Mondiale, loin du bruit que je ne supportais plus, écoutant plutôt le murmure du vent, à défaut de celui d’un fantôme. Je balayais du regard la foule assemblée, heureuse du soleil qui caressait mon visage et apportait joie dans mon âme, malgré ma solitude.

« Être seule, c’est ma vie. Fille unique incomprise, rejetée par ma mère, qui a grandi dans l'espoir de revoir un jour mon père... Aucune marque d'affection de leur part... Je suis aux prises avec des revenants de plus en plus étranges, sans que grand-mère soit là. Au moins, elle me comprenait ! »


Je sortis de ma rêverie et de mes sombres ruminations à l’instant où une lente musique incitant à la danse et au rapprochement des âmes et des corps se fit entendre. Je souris en observant un jeune couple se tenir par la main, se murmurant certainement quelques mots doux et taquineries.

Un sourire amer se dessina sur mon visage. Je m’éloignai de la place pour m'asseoir sur un banc. L’atmosphère changea, imperceptiblement, un courant d’air plus frais m’environnait : le signe indéniable de la présence d’une entité invisible au commun des mortels. Mon regard s’arrêta sur un fantôme qui s’avançait vers moi à travers la foule. Je le scrutai attentivement : un grand jeune homme aux cheveux aussi noirs que l’ébène, aux yeux bleu clair, et vêtu d’un complet noir. Il s’immobilisa à quelques mètres de moi et murmura : 

— Vous me voyez ?

J’approuvai d’un signe de tête, intriguée.

Un large sourire étira ses lèvres et il disparut de ma vue. Intriguée, je me levai pour essayer de le repérer dans la foule. Soudain, un jeune homme en uniforme passa rapidement devant moi : 

— Mademoiselle, faites attention ! m’avisa-t-il sévèrement. Laissez-moi passer, je suis en intervention !

Étonnée, je m’écartai, curieuse de la présence de ce jeune ambulancier. À quelques mètres de moi, se trouvait immobile sur le sol une jeune femme aux cheveux roux, les yeux ouverts. J’observais les gestes sûrs et professionnels de cet homme. Mon cœur rata un battement. Il y avait un charme dans ses actions pourtant simples.

L’air se refroidit autour de moi.

— C’est mon frère, Mademoiselle, précisa le fantôme que je cherchais.

Je me retournai et lui demandai : 

— Que voulez-vous lui communiquer ? Je peux vous aider en cela. 

— Avant de répondre à cette question, dites-lui qu’il y a l’homme près de la statue commémorative qui nécessite plus son aide que cette femme !

— Monsieur, l’interpellai-je.

Il se retourna : 

— Oui, Mademoiselle ?

J’évitais son regard qui brillait d’un éclat qui me fit fondre intérieurement.

— Laissez cette femme, il y a un homme qui requiert plus votre aide, bredouillai-je.

Je me retournai vers le monument et le pointai : 

— Là-bas.

— D’accord, j’arrive ! Un instant, j'appelle un collègue pour s'occuper de cette dame et j'irai voir ce qui s'y passe.

Il prit son récepteur-émetteur portatif et appela un collègue. Il attendit son arrivée et dès que ce dernier ait pris la relève se dirigea vers l’endroit mentionné. J’avais confiance en lui. L’observant s’éloigner d’un pas léger, je le suivis des yeux jusqu’à ce qu’il se fonde dans la marée humaine. Je m’assis sur un banc et songeai : 

« Et si finalement je peux trouver l’amour ? Je suis trop optimiste ! Je vais commencer par faire partir son frère dans la Lumière. »


Quelques minutes plus tard, une fois qu’il termina son intervention, le sympathique ambulancier traversa la foule et revint auprès de moi. Il me demanda : 

— Finalement, vous avez bien fait de m'appeler, cet homme est en état bien plus grave que la jeune femme. Elle a été juste victime d'un petit malaise vagal dont elle s'est déjà remise. Tandis que cet homme a été bousculé et est tombé assez violemment, sa jambe gauche semble cassée. Sinon, Mademoiselle…

— Mélinda Gordon.

— Jim Clancy, se présenta-t-il. Vous m’avez intriguée… Comment pouviez-vous savoir pour cet homme ?

Je lui adressai mon sourire le plus énigmatique et lui répondis : 

— Je vous le dirai un jour. Je suis bien ravie que vous m’ayez cru. C’est plus rare que vous ne pouvez l’imaginer !

Un grand sourire illumina le visage de Jim.

— Très bien, un mystère alors ! Je ne suis pas un très bon danseur, mais vous accepteriez peut-être de faire quelques pas de danse avec moi ?

« Il a la même pensée que moi ! Comme c’est drôle ! »

— Mademoiselle Gordon, me supplia le défunt, toujours aux côtés de son frère, voulez-vous lui dire qu’il doit avoir plus confiance en lui ! C’est un ambulancier très compétent !

— Oui !

J’approuvai silencieusement aux paroles du fantôme, et suivi Jim qui ouvrait la marche jusqu’à la piste de danse.


Une fois l’un en face de l’autre, il déposa sa veste de travail sur un banc, dévoilant une simple chemise blanche. Il m’invita à s’approcher de lui. Quand je serrai sa main, une décharge électrique passa entre nous. Sa peau était brûlante au toucher et ses larges épaules m’invitaient à se blottir dans ses bras. Je baissai le regard, certaine qu’une teinte écarlate s’invita sur mes joues. Il enlaça doucement mes épaules, m’observant, en attente d’une réaction de ma part. Je le laissai faire, envahie par un sentiment de joie et de paix que je n’avais pas goûté depuis très longtemps —  celui que j'éprouvais en présence d'une personne en qui j'avais entière confiance. Je scrutai son visage et le mouvement involontaire de ses lèvres muettes me firent sourire. Ses pommettes rougissaient sous mon examen. Nous exécutâmes quelques pas de danse maladroits. Ensemble, nous n’aurions pas vu le temps passer, si ce n’était le défunt frère de Jim qui murmura :  

— Je remarque que vous vous entendez bien, vous deux !

Je sentis un feu me monter au visage. Je tentai de me dégager de l’emprise réconfortante de Jim qui ne me retint pas.

— Mélinda… Je vous ai fait mal ? me demanda-t-il avec une lueur d’inquiétude dans le regard.

— Non, non, aucunement. Je voulais simplement partager avec vous une pensée.

Il cligna des yeux, intrigué. Je fixais son défunt frère qui m’encourageait. Je me tournai vers Jim et annonçai : 

— Ayez plus confiance en vos capacités, vous avez une âme altruiste et j’ai vu dont vous êtes capable, une âme altruiste. Vous êtes un ambulancier très compétent. Votre frère est fier de vous !

Le regard de mon interlocuteur se ternit et son visage s’assombrit.

— Dan, ce frère qui est parti trop tôt, affirma-t-il mélancoliquement. 

Il fixa le vide, perdu dans ses pensées. 

« Comme moi lorsque mamie est partie… » pensai-je en retenant mes larmes.

Je m’approchai avec beaucoup de précaution de lui, touchant son bras musclé.

— Désolée, je ne voulais pas raviver… des souvenirs douloureux… Je sais ce que c’est de perdre un être cher…

— Non, non, ne vous excusez pas, Mélinda Gordon ! Vous n'y êtes pour rien. Quel dommage que je n'aie pas plus de temps aujourd'hui pour vous en convaincre ! Je suis obligé de vous quitter pour retourner au travail ! À très bientôt, je l'espère !

Jim se redressa un peu plus en s'éloignant de moi.

— Au revoir ! lui répondis-je en le regardant s’éloigner au rythme des derniers rayons solaires qui enlaçaient la ville d’un geste d’amour inconditionnel.


Quelques minutes plus tard, toujours immobile, je fus ramenée à la réalité par Daniel. À côté de moi, il chuchota : 

— Merci, Mélinda Gordon ! Je peux partir pour l’au-delà. Je me suis senti tellement léger lorsque cette pierre est tombée des épaules de Jim. Vous êtes une très gentille personne qui mérite aussi de trouver son bonheur ! Que la chance soit avec vous !

Le fantôme fit quelques pas vers le soleil. Son visage rasséréné brillait d’une lueur surnaturelle, ses vêtements devinrent plus clairs et ses yeux ressemblèrent à des saphirs.

— J’aperçois la lumière ! Dans cette lumière grand-mère, grand-père et père m’attendent. Ils me font des grands signes de mains pour que je me dépêche de les rejoindre, c'est pour moi ?

— Oui, elle est pour vous ! Que le départ pour la Lumière vous soit doux et agréable !

Des larmes de joie perlèrent dans mes yeux lorsque je suivis du regard une dernière fois ce fantôme qui quittait définitivement le monde des vivants.


Je regagnai mon appartement avec une nouvelle légèreté. Daniel n’avait jamais vraiment quitté le cœur de son frère, et je le comprenais mieux que quiconque. Pourtant, Jim était, à mes yeux, le meilleur des hommes, bien supérieur à tous ceux que j’ai rencontrés jusqu’à présent. Sa générosité et sa gentillesse m’avaient profondément touchée, et, pour la première fois depuis longtemps, j’osais y croire.


***


Trois jours plus tard, dans la boutique d'antiquités.

Rangeant un globe terrestre sur le présentoir, j’entendis le son de la clochette de la porte tinter doucement. En me retournant, je remarquai Jim qui s’avança à mes côtés.

— Salut, Mélinda !

« Enfin, il est revenu ! Je pourrais lui parler ! Il m’a manqué… Il a un charme fou ! »

— Bonjour, Jim !

N’osant pas me regarder dans les yeux, il contempla mes mains, puis soupira avant de reprendre la parole : 

— Je voudrais revenir sur la journée… d’avant-hier… La danse et… mon frère !

D’une main tremblante je lui fis un signe de s'asseoir sur un tabouret près de la table basse, les mains tremblantes. Jim froissa dans les doigts le bord de sa chemise. Son chagrin devint évident, me frappant comme une vague.

— Daniel, continua-t-il d’une voix brisée, nous a quittés trop tôt, il y a trois ans.

J’étais touchée en plein cœur par la force de cet homme pour accomplir son métier sans laisser transparaître sa douleur pourtant vive.

— Il est mort dans un accident… Je ne pouvais rien faire… même pas un petit quelque chose… mais rien ! Je… Je…

Il se tut, reniflant bruyamment.

— Et j’avais l’impression que Dan… était à mes côtés lorsque…tu… vous…

— Tu peux me tutoyer…

— Lorsque tu m’as dit qu’il serait fier de moi !

— Oui, parce que c’est vrai. Daniel a été à tes côtés.

— Comment ?

Je soupirai et détournai les yeux en refusant d’affronter son regard. Un souffle froid caressa mon visage, je me tournai à droite. Un fantôme était là, toujours le même homme aux cheveux blancs en complet beige, il arborait une expression bienveillante. En me souriant comme un père, il chuchota : 

— C’est le moment, Mélinda Gordon. Ne rate pas ta chance !

Je souriais à l’esprit errant avant de rapporter mon attention sur Jim.

— Viens-tu voir quelqu’un ? demanda l’ambulancier perplexe en suivant mon regard.

Le défunt se dissipa dans les airs.

— Bon, je vais devoir te dévoiler comment je pouvais connaître pour l’homme près de la statue commémorative.

Jim m’observait attentivement, déposant ses mains sur la table. Je fixais ses yeux clairs pour y déceler ses intentions. Je ne lisais qu’une curiosité quasi enfantine, aucune méchanceté ou duplicité.

— Je vais te dire la vérité… toute farfelue qu’elle peut sembler…

Jim avança sa main droite vers la mienne pour la serrer.

— Je te fais confiance, Mélinda. Parles !

Un silence s'installa entre nous, qui ne fut brisé que par le bruit de notre respiration.

— J’ai un don… J’interagis avec les fantômes. Ton frère a été l’un d’eux et c’est lui qui m’a informé pour cet homme.

Un sincère sourire illumina son visage. Il s’exclama : 

— Je te crois ! Parce que c’est tellement vrai cette sensation ! 

— Sérieux ? Ce n’est pas juste pour me plaire ? bredouillai-je.

— Non, pas du tout. Si je peux t’aider, pourquoi pas ?

— Ce serait… Vraiment génial ! Merci Jim de me croire.

Je me levai et m’approchai de lui qui s’était mis debout au même instant. Je me hissai sur la pointe des pieds pour passer mes bras autour de ses épaules, j’étais folle de joie.

— C’est inespéré, lui chuchotai-je.

Jim m’enlaça et me demanda : 

— J’espère que tes enquêtes et tes aides aux fantômes ne sont pas trop épuisantes ?

— C’est épuisant, parfois, me confiai-je. Les esprits errants savent être très énigmatiques. Mais, à partir d’aujourd’hui, tout deviendra plus simple.

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