Recueil d’histoires entre les vivants et les fantômes

Chapitre 1 : Lourd Secret

2911 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 30/01/2026 19:40

Crossover Les Frères Karamazov 

UA Historique pour le roman

Contribution au Club d’Écriture

Janvier Les Secrets de famille et Contrainte personnelle (Fandom nouveau)



Lourd Secret




Par une belle journée ensoleillée de septembre 2000, dans une boutique d’antiquités de Grandview, États-Unis,


Mélinda Gordon venait de terminer son inventaire, notant le dernier mot dans le document volumineux qui gardait en mémoire tous les dictionnaires, vases, livres anciens et bibelots rares qui passèrent dans ce magasin. Un ouvrage qui avait des pages jaunies et des coins racornis par les années. En sortant de l’arrière-boutique qu’elle gardait sous clé, elle remarqua un jeune homme de grande stature qui entrait dans la boutique. Il avait les cheveux blonds, les yeux gris perçant et portait une immense boîte en carton entre les bras. Il la déposa précautionneusement sur le comptoir et la fixa de ses yeux clairs, presque délavés, avant de prendre la parole dans un anglais avec un léger accent slave :

— Je veux vendre ces objets précieux, icônes, bibles, romans, bijoux et livres en russe. Ils appartiennent tous à feu mon père.

La jeune femme détailla le nouveau venu : il portait une chemise blanche en dessous d’un veston de complet brun foncé auquel s’ajoutèrent un pantalon noir et un ample manteau noir. Un homme d’apparence tout à fait ordinaire et même moyenne.

— Oui, j’accepte l’achat chez les particuliers. Par contre, il faut que j’évalue la valeur de ces biens. En avez-vous d’autres, Monsieur ?

— Non, je n’ai pas d’autres objets à vous présenter. Évaluer comme bon vous semble, vous n’aurez qu’à me contacter par téléphone. Sur ce, permettez moi de prendre congé, je suis pressé… Au revoir.

Il tourna le dos à l’antiquaire. Cette dernière prit la boîte et décrocha un papier agrafé sur lequel des fines lettres étaient écrites : « Ivan Fiodorovitch Karamazov, +01 19717602 ». La brune ressentit un changement imperceptible dans l’air, comme un souffle subtil et froid. Un signe qu’elle avait appris à reconnaître depuis longtemps : un esprit errant était près d’elle. Levant les yeux vers la porte, elle aperçut devant la vitre, un homme dans la cinquantaine qui gesticulait nerveusement à l’intention d’Ivan qui s’éloignait comme s’il l'ignorait. Ressentant l’attention de la médium sur lui, le revenant tourna la tête vers elle, un étonnement imprimé sur le visage. Il disparut de sa position pour réapparaître derrière le comptoir. Mélinda sursauta malgré elle, les yeux écarquillés. Le fantôme, sombrement vêtu, aux mêmes couleurs de cheveux et d'yeux qu’Ivan, murmura dans un anglais avec un fort accent russe :

— Vanka(1) ! Il doit savoir !

— Je suis Mélinda Gordon-Clancy et je peux vous aider, lui affirma-t-elle avec un sourire sincère.

— Vanka doit savoir la vérité ! Comment la lui faire comprendre ? répéta le défunt, laissant flotter son veston de complet beige déboutonné comme animé d’un vent invisible.

— Qui est Vanka ? l’interrogea-t-elle, les sourcils relevés.

« L’énigme va être géniale ! Et très orientale en plus ! » pensa-t-elle.

L’esprit errant leva sa main droite ornée d’une alliance scintillante en or en pointant la sortie.

— Mon fils du second lit. Celui même qui est venu à vous. Il doit savoir la vérité concernant mon cuisinier et domestique !

La petite brune ouvrit la bouche pour l’interroger plus, mais son interlocuteur s’éleva dans les airs, se dissipant. La médium soupira d’exaspération, secoua la tête en songeant : 

« Un classique ! Je dois aider !… À espérer que ce ne soit pas comme le Russe d’Alaska, Ivan Ivanovitch Ivanov, et sa réserve secrète de vodka au sous-sol sous cadenas ! »

Elle ouvrit la boîte en carton. En sortant une icône représentant Saint Georges, le protecteur de la Russie, terrassant le Dragon sur son cheval blanc et entouré d'une auréole dorée, Mélinda ressentit soudain une chaleur intense émaner de l'objet. Cette chaleur la plongea dans une vision. Les teintes dorées, rouges et blanches se mêlèrent avant de s'estomper progressivement. Sa boutique disparut, laissant place à un tout nouvel environnement qui se matérialisa devant elle.


Elle est dans une simple maison en bois. L’air est plus froid qu’elle ne le pense. Mélinda est assise sur un fauteuil beige orné d’un coussin brun foncé. Tenant une lettre qu’elle n’a pas encore décachetée, elle sursaute lorsqu’un léger coup à la porte s’entend.

— Qui peut bien vouloir me voir ? s’étonne-t-elle en frappant plus fort qu’elle a l’intention contre les accoudoirs.

Mélinda se lève rapidement et ouvre en grand la porte pour remarquer un berceau à ses pieds. Levant les yeux, elle aperçoit une femme aux longs cheveux brun clair ramassés en tresses s’enfuir.

« Je la connais ! Nous nous connaissons déjà. Je ne vais pas l’interpeller ! »

Elle ramasse le berceau avec peu de délicatesse et revient vers le fauteuil, le déposant près d’elle. Elle scrute attentivement le bébé, enveloppé dans des langes bleu ciel : un petit être aux yeux bleus curieux et aux rares cheveux brun clair.

« Mon fils ? »

Mélinda se cale encore plus contre le dossier du fauteuil, fixant le vide.


La médium cligna des yeux plusieurs fois. Le sang battant fort dans les tempes, Mélinda déposa l’icône sur la table et s’assit en fermant les yeux.

« Qui est ce bébé ? Qui est cette femme qui s’est enfuie ? La mère du nourrisson ? Pourquoi ? Quel lien avec cet esprit errant ? Avec son fils ou le domestique ? »

Mélinda tint sa tête entre ses mains devant cette énigme qu’elle ne parvenait à comprendre. 

Elle se leva et se rendit près de l’ordinateur qui trônait sur une table basse en cerisier dans le style de la Renaissance. Elle effectua quelques recherches sur Ivan Fiodorovitch Karamazov et son père, Fiodor Pavlovitch. Elle trouva ainsi leurs adresses. Et un avis de décès.


Mélinda ferma la boutique et revint chez elle où son mari, Jim, l’accueillit avec un repas. Une fois le dîner consommé, la jeune femme se déplaça au salon où elle s’installa sur le canapé. Son mari l’y rejoignit et demanda avec une lueur d’inquiétude dans ses yeux clairs : 

— Mél, encore un fantôme ?

Elle approuva et se cala contre la large épaule de Jim. 

— Oui, un esprit errant bien singulier. Son fils est venu me vendre des objets appartenant à son défunt père. Ce dernier, Fiodor Pavlovitch Karamazov, veut qu’il sache une vérité rattachée à son cuisinier et domestique, mais laquelle ? Serait-ce ce bébé que j’ai vu en vision, abandonné par celle que je pense être sa mère ? Serait-il lui-même le père de cet enfant ? Je ne sais que conclure. Et l’avis de décès, que j’ai vu il y a quelque temps dans la presse, mentionne un homicide. L’enquête est en cours.

Elle soupira. Jim l’enlaça par la taille et lui répondit calmement : 

— Ma chérie, ne doute jamais de toi et de tes capacités. Tu as bien guidé vers la Lumière tant de fantômes, celui-ci ne fera pas l’exception. Viens plutôt dormir.

— Et, compléta-t-elle en s'asseyant sur les genoux de son homme, la nuit porte conseil. Allons-y, tu as raison !

Il prit tendrement son épouse par la taille et l’amena vers leur lit à l’étage. Les deux plongèrent rapidement dans les bras de Morphée. Mais cette nuit, Mélinda fut visitée par un rêve.


Assise sur un fauteuil beige, elle tient entre ses mains une enveloppe légère à première vue, mais qui pèse entre ses mains frémissantes. Mélinda se lève pour vérifier depuis l’encadrement de la porte que le jeune homme qui fait office de domestique et de cuisinier demeure dans la cuisine, occupé à préparer la soupe.

— Très bien, murmure-t-elle en s’éloignant à pas de loup. Il a beaucoup trop de travail pour venir me voir, j’aurai le temps d’obtenir la réponse à ma question.

Elle s’installe confortablement et prend une grande inspiration pour calmer l’affolement de son cœur. Mélinda ouvre l’enveloppe et déplie lentement, la main défaillante malgré elle, la lettre. Et ce qu’elle lit la laisse estomaquée. Elle relit la missive et pense : 

« Il est bien mon fils ! Il ne doit pas le savoir. »

Elle replie la feuille et s’approche de l’âtre dans le coin de la pièce. Un feu chaleureux y brûle, elle jette le courrier qui contient le test de paternité dans les flammes qui engloutissent rapidement le document, Mélinda entend une voix masculine derrière son dos.

— Que faites-vous ?


Mélinda ouvrit les yeux, rejeta les draps sur Jim qui dormait paisiblement et ne fit que grogner un peu. Elle se leva et descendit à la cuisine. Elle but un verre d’eau pour ordonner ses idées éparses et confuses. Fiodor Pavlovitch se matérialisa près d’elle et chuchota : 

— La lettre et le testament. L’héritage de Mitia, Vanka et Aliocha(1).

— Quelle lettre ?

Mais le fantôme avait déjà disparu de sa vue, seule la lampe la plus proche clignota deux fois. Mélinda revint au lit et plongea dans un sommeil qui ne fut plus troublé par aucun rêve.


***


Le lendemain matin.

Mélinda se rendit à la demeure de Fiodor Pavlovitch où des policiers et Ivan Fiodorovitch l’attendaient, en discussion animée. Le défunt demeurait silencieux, observant l’interaction des vivants. La médium patienta que les représentants de l’ordre s’éloignèrent pour demander au fils du défunt : 

— Ivan Fiodorovitch, je peux vous aider à faire partir votre père dans la Lumière, mais il est retenu parce qu’il veut que vous compreniez qui est réellement son cuisinier et domestique…

— Pavel Ielizavetitch Smerdiakov ?

— Je ne le sais pas, répondit-elle avec prudence, mais si c’est son nom, alors oui, c’est lui.

— C’est le seul qui était au service de notre père depuis très longtemps, dès sa prime jeunesse. 

Un courant d’air souffla sur le duo, marquant la venue du revenant. Celui-ci, hagard, hurla :

— La lettre et le testament sont dans le coffre barré !

— Votre père est là, à votre droite, l’informa la chuchoteuse d’esprits, les yeux rivés sur le fantôme.

Ivan demeura de marbre en fixant son interlocutrice et en se grattant le menton imberbe. Un silence plana, bref et tendu. Il marmonna : 

— Je vous crois… J’ai déjà vu le miroir s’embuer pour faire apparaître un message, à savoir « Lettre et coffre » en russe. Ce n’était pas une hallucination… J'admets que c’est bien mon père qui envoie un message depuis l’au-delà, les quarante jours de deuil ne sont pas encore passés. Mais de quel coffre est-il question ?

Une lueur de soulagement dans ses yeux sombres, la jeune femme haussa des épaules.

— Telle est la question et nous devons trouver ce coffre !

— Allons-y !

En irradiant de joie, le fantôme disparut de la vue de la médium. Les deux vivants fouillèrent en vain l’immense demeure de fond en comble. Ils ne trouvèrent aucun coffre.


***


Quelques heures plus tard, dans le salon.

Mélinda, avec une moue perplexe, affirma à Ivan : 

— Ivan Fiodorovitch, le coffre n’est pas dans la demeure. Y a-t-il un autre endroit où il peut être ?

Avec agacement, il suggéra :

— Peut-être parmi les affaires que je vous ai remises. Si je me rappelle bien, il y a un coffre en bois cadenassé dans le style Gorodets(2) que je n’ai même pas ouvert.

— C’est bien possible ! Venez avec moi et nous aurons réponse à notre question !

Ils arrivèrent rapidement à la boutique d’antiquités à pied.


***


Dans l’arrière-boutique.

Mélinda et Ivan vidèrent le carton et y trouvèrent une boîte correspondant à la description du fils. Un joli écrin en bois décoré de couleurs vives représentant une scène de mariage.

— C’est ce coffre, non ? questionna la médium.

— C’est le seul, donc impossible de se tromper.

Ivan prit l’artefact d’une main hésitante et brisa le cadenas d’un mouvement sec. Les gonds gémirent en pivotant, le couvercle se souleva en dévoilant deux documents jaunis qui sommeillèrent en lui. Un doux vent souffla près de la fenêtre, en manifestation de la présence du fantôme. Mélinda l’observa discrètement. Fiodor Pavlovitch avec un air coupable froissait dans les doigts le bas de son manteau en retenant son souffle.

Son fils prit avec beaucoup d’attention la lettre et la lut. En cours de lecture, ses yeux s'agrandirent, il devint blême, avant de s’exclamer avec ahurissement : 

— Pavel Ielizavetitch Smerdiakov est un bâtard de mon père ! 

Il porta sa main au front, avant d’enchaîner.

— Je… Les rumeurs sont donc vraies !

Il s’assit sur une chaise et relut la lettre avec incrédulité avant de l’agiter dans l’air. 

— Et mon père le confirme. C’est donc vrai.

Il prit le testament et soupira. Mélinda l’informa posément :

— Ivan Karamazov, j’ai eu une vision et un rêve hier qui confirment également. Et je saisis que votre père connaissait l’existence de cet enfant naturel depuis toujours, puisque apporté par sa mère à sa porte. Et, plus tard, il a même effectué un test de paternité pour lever le doute. La lettre originale a été brûlée.

Le défunt observa son fils, demeurant silencieux. Ivan contempla la médium, comme s'il assimilait progressivement ses paroles au plus profond de son être. Un silence prolongé s'établit entre eux. Avant de porter son regard sur l'autre document, il fit remarquer : 

— Je vous crois honnête, Madame Gordon-Clancy. C’est cohérent avec ce que ce document mentionne et bien d’autres détails.

Il lut le second document avec attention.

— Et le testament, continua le jeune homme, stipule que tous les biens sont partagés entre nous trois, ses fils légitimes, et que Pavel Fiodorovitch Smerdiakov ne peut prétendre à rien, puisqu’aucunement reconnu officiellement. Tout au plus, il peut rester cuisinier et domestique au service du fils de son premier mariage, soit Dimitri.

— Promets-moi, Vanka, lui chuchota son père à sa droite, de ne pas écouter ce fils naturel… Il veut vous diviser, semer la discorde entre vous trois.

La jeune femme rapporta les paroles du défunt, des larmes perlant le coin des yeux. Ivan, pensif, approuva d’un signe de tête et jura : 

— Père, je te promets que je respecterais ta volonté. Ton testament sera honoré et nous retrouverons le meurtrier.

— Je sais qui est mon assassin, mais je ne m’en fais pas trop, répliqua l’esprit errant avec un sourire amer. Il fallait s’y attendre de cet homme, de ce fils ingrat.

Il tourna la tête de droite à gauche.

— Ma dernière volonté a été accomplie. Mes fils connaissent l’existence de ce fils illégitime que je cachais pendant tant d’années. Je me sens si léger maintenant. Un poids en moins sur mon âme. Je vais pouvoir comparaître devant Notre Seigneur.

Son visage s’illumina d’une lueur irréelle, ses vêtements devinrent plus clairs et propres. Des larmes glissèrent sur ses joues.

— Je vois une lumière là-bas. Est-ce pour moi ? Est-ce que je la mérite ?

Mélinda tourna sa tête vers Ivan et souffla : 

— Votre père est rasséréné, il est prêt pour le grand voyage, prêt à rejoindre la Lumière.

— Au revoir, père, chuchota Ivan.

— Fiodor Pavlovitch, cette Lumière est pour vous, le rassura la jeune brune. Allez-y en toute confiance !

— Mes deux épouses m’attendent. Je vous rejoins, mes amours !

Et Fiodor Pavlovitch d’un pas aérien s’avança vers la Lumière qui l’enlaça comme une mère son enfant. Dès que le revenant quitta définitivement le monde des vivants, Mélinda pleura de joie malgré elle. 

— Ivan Fiodorovitch, votre père est parti dans l’au-delà.

L’interpellé essuya des larmes qui perlaient dans ses yeux et remercia d’un signe de tête la jeune femme.





___

(1) Mitia, Vanka et Aliocha — Surnoms russes, respectivement, pour les prénoms Dimitri, Ivan et Alexeï.

(2) Style Gorodets — Style de peinture sur bois qui provient de Gorodets, ville dans la région Nijni Novgorod.

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