Bienvenue dans le quotidien de Melinda Gordon
Chapitre 3 : « Nous voulons des croissants ! »
2813 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 01/03/2026 13:50
Par une journée nuageuse de septembre 2008, dans la maison de Jim Clancy et de Melinda Gordon-Clancy.
Melinda, une jeune brune, était assise sur un canapé. Elle était simplement vêtue d’une tenue de jogging bleue. À sa droite, son mari, Jim, un jeune homme musclé vêtu d’une tenue de jogging bleu marine, caressait son bras droit. Tous les deux avaient des pantoufles aux pieds. Tout à coup, la jeune femme vit clairement deux esprits se matérialiser devant elle. Melinda en avait la certitude : depuis son enfance, elle était habituée à les voir. Ils faisaient partie de son quotidien et de sa vie. Oui, elle était une médium, et elle aidait d’une manière tout à fait désintéressée les esprits. Elle prenait avec un très grand sérieux sa mission : comprendre les dernières volontés des revenants et les réaliser. Bien sûr, ses parents, son mari et ses amis connaissaient son don singulier. D’ailleurs, c’était de la lignée maternelle que Melinda avait hérité cette capacité : médium de mère en fille. Sa mère, Elizabeth Gordon, et sa grand-mère, Mary-Ann Patterson, lui avaient appris à gérer cette particularité.
Melinda, familière à de telles apparitions fantômatiques, qu’elle voyait selon leur dernière apparence avant de quitter définitivement leur corps, détailla le couple de revenants : une jeune femme, vers la vingtaine, vêtue d’une robe blanche avec des broderies grises et de talons hauts. Ses cheveux châtain clair tombaient avec délicatesse sur ses épaules et son dos. Elle la regardait d’un air étonné, les yeux brun-olive grands comme ceux d’une chouette. L’autre revenant, à sa gauche, était un jeune homme à peu près du même âge, vêtu d’une chemise blanche à manches courtes et d’un pantalon bleu royal. Il fixait Jim et Melinda, petit sourire aux lèvres, lueur d’inquiétude dans ses yeux noirs. La médium donna un coup de coude à son mari pour dire « des esprits ». Jim manifesta sa compréhension d’un signe de tête.
Melinda tourna la tête vers les revenants puis murmura d’une voix qui se voulait douce :
— Je m’appelle Melinda Gordon-Clancy, et vous ?
La jeune femme se présenta :
— Mary Chamberlain.
Le jeune homme se présenta à son tour :
— John Chamberlain.
— Madame et Monsieur Chamberlain, reprit la médium, que puis-je faire pour vous aider ?
— Pour nous aider à quitter définitivement le monde des vivants ? demanda John.
— Oui, répondit Melinda, étonnée qu’ils connaissaient déjà son explication habituelle.
« Apparemment, les esprits, comme les vivants, savent pour moi et mon don… Ce qui m’évitera, je l’espère, de répéter toujours les mêmes choses… Ça a commencé à m’ennuyer… » pensa la passeuse d’âmes en observant les deux revenants.
Jim lança un regard à sa femme, comme s’il disait « Mel, qu’est-ce qui vient de se passer ? »
Elle tourna sa tête vers lui et murmura :
— Ces esprits semblent savoir ma mission…
— Intéressant, marmonna-t-il. Ça t’évitera de poser la question…
— Merci de la blague, Jim, mais ce n’est pas le moment, répliqua-t-elle d’un ton bourru.
— Désolé, Mel…
La médium, après un long silence, ramena son attention vers le couple d’esprits et demanda d’une voix qui se voulait chaleureuse :
— Madame et Monsieur Chamberlain, que puis-je faire pour vous aider ?
Les deux dirent à l’unisson :
— Nous voulons des croissants !
Moue dubitative, leur interlocutrice balbutia :
— Comment ?
Ils répétèrent :
— Nous voulons des croissants !
Melinda cligna des yeux en pensant : « Une demande des plus originales… Comment la réaliser ? »
Son époux nota son expression songeuse et l’interrogea d’une voix chaleureuse :
— Que vient-il de se passer, Mel ?
Elle détourna son regard des Chamberlain et s’exclama, perplexe :
— Jim, ces esprits veulent des croissants !
— Q-Quoi ? dit-il en haussant les épaules. Ne pouvaient-ils pas essayer en possédant un client de la pâtisserie française du coin ?
John répliqua :
— Nous avons possédé un couple de clients de la pâtisserie française…
— Jim, John a dit qu’ils ont possédé un couple de clients de la pâtisserie française… rapporta Melinda.
Son époux hocha lentement la tête.
— Et vous avez alors goûté aux croissants ? demanda-t-elle en promenant son regard de l’un à l’autre des fantômes.
— Oui… intervint Mary. Sauf que lorsque nous avons cessé la possession, nous avons aussitôt eu l’impression de ne pas en avoir manger pour de vrai…
— C’était une satisfaction temporaire, ajouta John en serrant la main droite de son épouse.
— Mais vous saviez que… s’immisça Melinda.
— Nous savons ! s’exclamèrent-t-ils. Nous ne pouvons plus ressentir comme de notre vivant ! Car nous ne sommes plus rattachés à notre corps ! Nous l’avons bien remarqué !
— Alors, vous savez qu’il vous est impossible de manger des croissants ! fit la médium, quelque peu exaspérée de leur entêtement. Pouvez-vous alors accepter que vous avez goûté aux croissants en passant par la possession ? Et qu’il n’y a pas d’autres moyens ?
— Non ! On veut pouvoir en garder un souvenir plus durable que ça ! répliqua John.
Melinda résuma à son mari les propos des revenants. Elle gémit, en serrant la main de l’ambulancier :
— Jim, que dois-je faire pour que John et Mary partent dans la Lumière ?
L’interpellé haussa les épaules pour toute réponse immédiate. Puis un silence lourd plana.
La médium songea, en serrant les mains de Jim entre les siennes : « Comment faire pour que John et Mary Chamberlain mangent des croissants ? N’y aurait-il pas un autre vœu plus facile à réaliser afin qu’ils partent dans la Lumière ? »
Les deux esprits, comme s’ils lisaient ses pensées, s’exclamèrent :
— Nous voulons des croissants ! Un point c’est tout ! Et ce n’est pas négociable ! Des croissants ! Des croissants !
— Mais pourquoi des croissants ? demanda l’épouse de Jim en les fixant.
— Parce que, répondit la revenante d’une voix larmoyante, c’était la dernière chose que nous aurions voulu faire… Manger un croissant à la pâtisserie française de Grandview…. Sauf que la mort nous a stupidement surpris…
— Si ma question n’est pas trop indiscrète, quand cela est survenu, fit Melinda d’un air curieux.
Notant le regard interrogateur que lui lança son époux, elle s’empressa d’ajouter :
— Jim, s’il te plaît, veux-tu attendre que je termine ma conversation avec eux ?
— D’accord, marmonna-t-il à contrecœur.
— Je te résumerai leurs propos, comme toujours, surenchérit-elle de sa voix la plus douce.
La passeuse d’âmes ramena son attention vers les revenants en balbutiant :
— Excusez-moi, Madame et Monsieur Chamberlain… Qu’est ce que je voulais dire ?... Ah, oui ! Quand cela est survenu ?
Les entités comprirent très bien qu’elle voulait dire « quand leur mort est survenue ».
— Quelle finesse dans votre question ! fit galamment John.
— Il n’y a pas de quoi… C’est le fruit de mes années en tant que médium qui aide sérieusement vos semblables…
— Mais pour répondre à votre question, reprit l’esprit du jeune homme, nous sommes morts le 4 juin 2000…
— En se bousculant avec d’autres clients vers la pâtisserie française de la ville, précisa Mary d’une voix songeuse. Sauf que les autres avaient eu l’avantage sur nous…
« Si je comprends bien », se dit Melinda, « qu’ils sont morts parce qu’ils se sont battus pour des croissants !? »
Comme si les revenants lisaient ses pensées, ils les approuvèrent silencieusement.
— Mais pourquoi ? Vous auriez pu attendre votre tour pour avoir vos croissants, commenta la médium, les sourcils levés.
« Ce qui vous aurez évité de le demander d’outre-tombe » songea-t-elle en soupirant.
John répliqua :
— Facile pour vous, Madame Gordon-Clancy, de faire ce genre de commentaire ! Surtout lorsque vous n’avez rien compris de notre situation !
— Pouvez-vous alors préciser ? demanda la médium.
— Oui, fit Mary d’une petite voix. Simplement, c'étaient les derniers croissants vendus de la journée… C’était la ruée vers le dernier croissant…
— Seulement ça !? explosa Melinda, exaspérée de leur enfantillage.
— C’est la vérité, Madame, intervint John.
— Mel, fit Jim en la regardant d’un air insistant et curieux. J’ai l’impression d’avoir raté quelque chose…
Sa femme tourna sa tête vers lui et, en faisant un grand geste des mains vers les revenants, dit d’un air exaspéré :
— Jim, tu ne me croiras pas, mais ils veulent des croissants, car c’était ce qu’ils voulaient… Seulement, ils sont morts, en se bousculant avec d’autres clients de la pâtisserie française de la ville.
— C’est une bien triste fin, commenta son mari.
— As-tu une idée pour satisfaire leur demande ? fit-elle en le fixant d’un air suppliant, lueur d’inquiétude dans ses yeux noisette.
Un silence lourd plana entre eux, les deux vivants perdus dans leurs pensées, ne cessant de retourner les différentes manières pour que les deux revenants puissent goûter aux croissants.
Après un certain temps, un autre esprit se manifesta entre John, Mary et Melinda : un vieil homme en complet beige et chemise blanche. La médium le reconnut aussitôt : Carl l’Observateur. Elle l’avait déjà remarqué il y a un mois. Il était un esprit qui savait tout ce qui se passait. Étonnée de son apparition, Melinda pensa « Que voulez-vous nous dire ? »
Elle remarqua du coin de l’œil que John et Mary fixèrent d’un air surpris l’Observateur. Ce dernier sourit énigmatiquement puis ajouta :
— Madame et Monsieur Chamberlain, saviez-vous que même en tant que esprits, vous pouvez manger des croissants ?…
— Comment ? dirent à l’unisson les deux fantômes et la médium.
— Mel, qu’est-ce qui se passe ? intervint l’ambulancier.
— Je te l’expliquerai plus tard Jim, répliqua-t-elle.
L’Observateur reprit, en promenant son regard de John à Mary puis à Melinda :
— Vous avez bien entendu… Les esprits peuvent quand même manger et boire comme s’ils étaient encore unis à leur corps…
— Comment est-ce possible ? demandèrent John et Mary, les yeux qui s’agrandirent jusqu’à devenir comme ceux d’un hibou.
— Et bien, répondit Carl. En tant que esprits, vous êtes dans le Monde des Esprits…
— C’est-à-dire ? fit la médium en faisant un geste rotatif du poignet.
— Et bien, reprit-il. C’est simple… Les esprits, libres de leur corps propre, ne flottent pas dans les airs… Ils sont dans un monde parallèle au monde physique, sauf qu’il est invisible… Mais ce monde contient exactement toutes les choses qui existent dans le monde physique.
— Il y a alors des croissants ? demanda John, moue dubitative sur son visage.
— Oui, dit d’un air assuré l’Observateur.
— Ont-ils le même goût que ceux de la pâtisserie française ? intervint Mary, curieuse.
— Oui, si ce n’est qu’ils sont meilleurs, surenchérit son interlocuteur sans se départir de son calme.
— Sérieux ? fit le fantôme de la jeune femme.
— Oui, parce que les croissants dans le Monde des Esprits sont toujours frais.
— Pourrons-nous en manger un ? interrogea le jeune couple d’esprits à l’unisson.
— Sans problème ! s’exclama Carl d’un air enjoué.
Melinda, interdite, suivait du regard les différents interlocuteurs en pensant « Mais qu’est-ce qui se passe ? Des croissants dans le Monde des Esprits ? Ma mère et ma grand-mère ne m’ont jamais expliqué cela… »
Au grand étonnement de Melinda, de Mary et de John, l’Observateur claqua des doigts et aussitôt, deux croissants sur des assiettes apparurent dans chacune de ses mains. Sourire aux lèvres, il tendit maladroitement les assiettes vers les deux revenants.
Le vieil homme se justifia :
— Excusez-moi de ce piètre service, mais je n’étais pas un serveur de mon vivant… J’étais directeur d’un centre funéraire… Mon cousin, Henry, lui, était un serveur non-Observateur… Alors que moi, je suis un Observateur non-serveur. Donc, tous les Observateurs ne sont pas des serveurs…
— Quelle formulation ! fit remarquer John en prenant l’une des assiettes.
— On dirait une formulation logique, ajouta sa femme en prenant l’autre assiette.
— En effet, confirma Carl, c’est mon collègue James l’Observateur, qui était un professeur de Philosophie à l’Université Rockland qui m’a appris les syllogismes et les formules logiques… James est tellement attaché à son lieu de travail qu’il continue encore à surveiller ce qui se passe là-bas… C’est son poste d’observation…
— En tout cas, merci de vos explications, s’immisça Melinda d’un air chaleureux.
— Il n’y a pas de quoi…
Et l’Observateur dit après un court silence, en faisant un geste des mains vers les deux esprits :
— Bon appétit, Madame et Monsieur !
— Merci pour les croissants ! répliquèrent-ils à l’unisson.
Carl hocha lentement la tête puis s’évapora dans les airs jusqu’à disparaître complètement de leur vue.
John et Mary dégustèrent avec plaisir les croissants. Pendant ce temps, Melinda résuma à Jim ce qui s’était passé. Celui-ci manifesta sa compréhension d’un geste de tête sans ajouter de commentaire. Il pensa : « Heureusement qu’il existe une manière ou une autre d’accomplir les volontés des esprits ! »
La médium ramena son attention vers les deux esprits. Ceux-ci, après avoir mangé leur croissant, dirent :
— Carl a raison ! Ces croissants-ci sont les meilleurs !
Petit sourire au coin des lèvre, Melinda murmura :
— Madame et Monsieur Chamberlain, maintenant que votre dernière volonté est réalisée, êtes-vous prêts à partir dans la Lumière ?
Sans hésiter, ils répondirent :
— Oui ! Et remerciez en notre nom Carl l’Observateur !
— Oui, bien sûr, surenchérit-elle avec douceur. Je le ferai ! Promis !
À ce moment précis, Carl réapparut devant le jeune couple d’esprits qui le remercièrent d’un signe de tête. Et il disparut aussitôt. Un silence plana au salon. Même Jim n’osa pas demander ce qui s’était passé. Il trompa son impatience en tapotant l’accoudoir du canapé avec sa main gauche.
John et Mary tournèrent leurs têtes vers la gauche puis vers la droite. Ils fixaient pendant quelques instants cette dernière direction puis murmurèrent :
— Madame Gordon-Clancy, nous voyons une lumière ! Tellement douce et accueillante !
— Allez-y sans crainte, murmura la médium d’un air cordial.
Les esprits hochèrent la tête puis, main dans la main, s'avançaient d’un pas assuré vers la Lumière. Melinda les regardait jusqu’à les perdre de vue. Elle soupira de joie et se retourna vers son mari, elle s’écria :
— Jim, mission accomplie ! John et Mary Chamberlain sont partis dans la Lumière ! Hourra !
Elle l’enlaça, fébrile. Il la serra contre lui et murmura :
— Bravo, Mel !
— C’est plutôt Carl qu’il faut remercier… Il m’a beaucoup aidé !
— Pour moi, ça ne change pas… C’est toi qui es géniale ! Tu as abordé Mary et John et pas Carl l’Observateur.
Elle hocha lentement la tête, un peu gênée de l’attention et de l’importance que Jim lui accordait.
Il embrassa Melinda sur les lèvres puis ajouta :
— En parlant de croissant, on pourrait bien en manger un ?
— Avec un café ? demanda-t-elle d’un air innocent.
— Sans problème… Je paierai le tout…
— Un vrai gentleman !
Elle l’embrassa et les deux s’habillèrent d’une manière plus convenable pour se rendre à la pâtisserie française de Grandview. Jim et Melinda burent un café espresso et dégustèrent avec plaisir chacun un croissant. Après avoir payé la facture, bras dessus, bras dessous, le jeune couple retourna chez lui, en discutant longuement des croissants.