Bienvenue dans le quotidien de Melinda Gordon
Chapitre 2 : La lettre de Stephan Schwartz
4369 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 25/02/2026 13:33
Grandview, dans la boutique The Same It Never Was Antiques, par une journée ensoleillée de mai 2008.
La gérante de la boutique, une petite brune haut perchée sur des talons hauts, vêtue d’une longue robe vert forêt brodée or, était derrière le comptoir, attendant qu’un client entre dans la boutique.
Tout à coup, sans aucun avertissement, voilà qu’un esprit se rendit visible, là, dans son champ de vision, près de la porte d’entrée. Intriguée, Melinda tourna la tête vers l’entité pour le détailler : un homme d’un certain âge, entre trente-cinq et quarante-cinq ans, de type Européen, aux yeux et aux cheveux noirs, vêtu d’un complet bleu marine et d’une chemise blanche. Il affichait un air étonné, comme s’il se demandait s’il était au bon endroit.
La médium était habituée depuis son enfance à ces apparitions soudaines des revenants. Avec le temps, elle ne réagit plus. Elle savait qu’elle doit les aborder avec tact.
Elle dit d’une voix douce :
— Monsieur, je suis Melinda Gordon-Clancy et vous ?
— Stephen Schwartz, répondit-il en arrivant en un clin d’œil près du comptoir.
Un détail frappa aussitôt la jeune femme : ses traits tirés qui dénotaient sans doute un manque de sommeil.
Elle sortit rapidement un calepin qu’elle tenait caché dans le tiroir de son comptoir, sous la caisse. C’était son carnet de notes des différentes recherches sur les esprits qu’elle aidait.
— Excusez-moi, mais comment s’écrit votre nom de famille ?
— En quoi ça vous aidera ? demanda-t-il d’un air méfiant.
— Pour faire des recherches afin de mieux comprendre ce qui vous concerne, répliqua-t-elle avec son plus beau sourire.
Au moins, l’expression de méfiance disparut aussitôt du visage de Stephen. Il hocha lentement la tête. Un silence plana entre eux pendant un certain temps, avant que le revenant ne reprit la parole :
— Vous êtes la femme qui nous voit, je veux dire, nous, les esprits ?
— Oui… Comment le saviez-vous ? fit la médium, les sourcils levés.
— On se passe le mot, entre nous…
— D’accord…
« Très bien alors ! En espérant que ceci me facilitera la tâche… » pensa la jeune femme avec humour.
— Alors, voulez-vous répondre à ma question ? reprit-elle d’un air chaleureux.
— Mon nom ? Bien sûr que oui ! Schwartz, c’est S, C, H, W, A, R, T, Z. Des Juifs allemands… D’ailleurs, mon père a déménagé aux États-Unis en 1967…
— Merci, murmura Melinda en griffonnant l’information sur une feuille vierge de son calepin.
Après un bref silence, elle reprit, en fixant son interlocuteur :
— Monsieur Schwartz, qu’est ce qui vous retient encore ici, parmi les vivants ?
— Ma sœur…
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Sarah… Sarah Schwartz-Eisen…
— Pouvez-vous seulement m'épeler son nom de famille, afin que je puisse la retrouver dans l’annuaire ?
— Pas besoin de chercher dans l’annuaire ! s’offusqua le revenant en croisant les bras.
— Bon, ça… Merci de votre collaboration, alors… Mais que voulez-vous dire à votre sœur ? Que voulez-vous qu’elle fasse afin que vous partez dans la Lumière ?
Il décroisa ses bras et répondit :
— Je veux qu’elle lise la lettre que je voulais lui envoyer le 3 mai 1988.
— Où se trouve cette lettre ?
— Entre deux manuscrits dans un coffre-fort dans mon salon… Ma femme, ma chère Hana, a tout gardé…
— Très bien… Mais avant, laissez-moi le temps de faire une recherche rapide sur vous, afin de trouver votre adresse…
Au moment où elle fit quelques pas pour se diriger vers l’arrière-boutique, le revenant s’exclama d’un air sérieux, la faisant sursauter malgré elle :
— Pas de besoin ! Je vous la dis, l’adresse de notre maison !
— Dites, balbutia la médium.
— 137, Rue Firstavenue, à Grandview.
— Merci… murmura-t-elle en notant l’adresse dans son carnet.
Melinda fit une courte pause puis ajouta d’une voix douce, en fixant son interlocuteur d’un air bienveillant :
— Dans ce cas, je vais maintenant chez vous afin de remettre la lettre à votre sœur…
« Sauf qu’il faudrait aussi me communiquer l’adresse de votre sœur », pensa-t-elle, perplexe.
Comme si l’esprit lisait ses pensées, il dit d’un ton neutre :
— Sans problème… Elle vit au 29, rue Youngup, à Centerville.
Elle nota rapidement l’adresse dans son calepin, qu’elle referma. Elle remercia Stephan d’un signe de tête puis sortit de sa boutique. Elle embarqua dans sa voiture et se rendit rapidement à l’adresse où vivait Stephen Schwartz.
****
La médium frappa doucement à la porte en métal et attendit. Quelques secondes plus tard, une élégante femme, aux yeux et cheveux bruns, entre trente-cinq et quarante ans, vêtue d’un chandail bleu royal et d’une jupe bleu marine, avec un voile lui cachant les cheveux, la lui ouvrit. Elle l’observa de la tête aux pieds puis demanda sèchement :
— Madame Gordon-Clancy ?
— Oui, fit la médium avec son plus beau sourire. Je suis Melinda Gordon-Clancy, la propriétaire de la boutique The Same It Never Was Antiques…
— Je le sais ! Moi, c’est Hana Schwartz.
Étonnée, la jeune femme pensa « C’est vrai ! J’oublie que toute la ville me connait ! »
— Alors, continua son interlocutrice, quelle est la raison de votre visite ? Encore un esprit ?
— Oui… Votre mari…
— Stephan ? demanda la Juive, incrédule.
Melinda approuva lentement. Elle comprenait qu’il était difficile de perdre un proche. Au moins, ses années d’expérience lui permettaient d’évaluer la situation de ses interlocuteurs, autant les vivants que les esprits. Avec le temps, elle savait faire preuve de prudence et de tact pour aborder les proches des gens décédés.
Les larmes montèrent aux yeux de Hana aux souvenirs des années passées avec son mari. Elle les sécha rapidement pour reprendre contenance, puis suggéra :
— Madame Gordon-Clancy, si vous le voulez bien, nous pourrions discuter à l’intérieur ?
— Oui, bien sûr…
Et les deux femmes arrivèrent dans le salon, une pièce accueillante avec sa grande fenêtre qui donnait sur la rue et qui laissait entrer la lumière naturelle, invitant au recueillement. Au centre, une table basse en cerisier sur laquelle se trouvait un napperon en dentelle très fine. Discrètement, dans un coin, près du mur perpendiculaire, une télévision reposait, éteinte, sur son meuble. En face, un canapé beige et un fauteuil brun. Hana fit un geste de la main à la médium pour s'asseoir. Celle-ci s’assit sur le fauteuil ; son amphitryon sur le canapé.
Melinda remarqua que Stephan apparut devant elle, entre la table basse et sa femme.
La Juive demanda d’une voix émue :
— Ainsi, Madame Gordon-Clancy, vous avez vu mon… mari ?
— Oui, approuva son interlocutrice. Je l’ai vu tout à l’heure dans ma boutique.
— Pourtant, vous savez que Stephan est…
Hana s’interrompit, comme si elle cherchait ses mots.
— … qu’il n’est plus à mes côtés, reprit la veuve d’une voix triste, depuis trois ans et six mois ?
— Je suis vraiment désolée…
— Ne le soyez pas… Ce n’est pas de votre faute…
Un silence lourd, palpable, s’installa entre elles.
La veuve reprit d’une voix émue :
— Que veut-il ?
— Il veut que je remette à sa sœur une lettre que vous gardez dans un coffre-fort dans votre salon… Il a précisé qu’elle se trouve entre deux manuscrits…
— De quelle lettre s’agit-il ? fit Hana, les sourcils levés d’étonnement, en jouant avec le bord de la manche gauche de son chandail.
— Pour être honnête, Stephan ne m’a pas donné plus de détails…
L’esprit intervint :
— C’est la lettre datée du 3 mai 1988…
Melinda ajouta, en promenant son regard de Stephan à Hana :
— Votre mari, ici présent, vient de dire qu’il s’agit de la lettre du 3 mai 1988…
Un silence plana pendant plusieurs minutes. La veuve se demandait bien de quelle lettre il était question. La jeune Américaine attendait que son interlocutrice dise quelque chose ou que le revenant intervienne. Elle espérait seulement qu’elle parviendrait à réaliser sa dernière volonté afin qu’il parte dans la Lumière, nom que la médium donnait à l’Au-Delà.
Hana murmura :
— Je me souviens en effet que mon époux a écrit à sa sœur Sarah…
— Pouvez-vous me dire quelque chose à son sujet ? demanda Melinda d’un air convivial.
— Oui… Sauf que tout ça est loin dans ma mémoire…
— Ce n’est pas important alors… Je comprends que vous faites de votre mieux pour comprendre cette histoire… Moi-même ne parviens pas à me souvenir de tout ce qui s’est passé au cours de ma jeunesse…
— Merci de votre compréhension, marmonna la Juive.
Hana se tut pour un bref instant puis reprit d’un air songeur, le front plissé — ce qui accentua ses rides — les yeux dans le vague, regard qui ne fixait aucun point en particulier :
— Je sais seulement que Stephan a écrit à sa sœur jusqu’en février 1989… Soit un mois après notre mariage…
« Ils se sont alors mariés en janvier 1989 », calcula rapidement Melinda.
— Excusez-moi de vous interrompre, Madame Schwartz, dit-elle, mais puis-je vous poser une question ?
— Oui, sans problème, répondit l’interpellée en clignant des yeux pour revenir au moment présent.
Melinda, de son air le plus chaleureux, enchaîna aussitôt sans hésiter :
— Quand sa sœur s’est-elle mariée et à qui ?
— Sarah s’est marié le 22 novembre 1988 à Jacob Eisen. répondit Hana.
Stephan intervint d’une voix rêveuse :
— À la synagogue de Grandview…
La médium commenta, en tournant la tête vers son interlocutrice :
— Votre époux précise que le mariage a eu lieu à la synagogue de Grandview…
— En effet, approuva la vieille femme en posant son bras droit sur l’accoudoir du canapé.
— Donc, la lettre que votre mari veut remettre à sa sœur a été écrite avant que celle-ci se marie… déduisit Melinda. Mais pourquoi ne pas l’avoir envoyée ?
— Parce que je n’ai pas eu le temps de la lui remettre, dit d’une voix claire le revenant.
Hana haussa les épaules en murmurant :
— Je l’ignore… Il ne m’a jamais parlé de cette lettre… Ou bien j’ai tout oublié au sujet de sa correspondance avec sa sœur…
— Par contre, répliqua Melinda, Stephan vient de dire qu’il n’avait pas eu le temps de remettre la lettre à sa sœur…
Son interlocutrice manifesta sa compréhension d’un geste de tête.
La médium reprit d’une voix douce :
— D’ailleurs, quelle était la relation de votre époux avec sa sœur ? Comment la qualifieriez-vous ?
Hana répondit d’une voix songeuse, après un long silence :
— Sa relation avec sa sœur était plus bonne… Il s’entendait bien avec elle…
Stephan approuva silencieusement les propos de sa femme.
La médium murmura :
— En tout cas, votre mari est d’accord avec ce que vous dites, Madame…
Elle fit une courte pause puis reprit :
— Madame Schwartz, pouvez-vous m’expliquer alors pourquoi il avait interrompu sa correspondance avec Sarah ?
— Il était très occupé, répondit simplement Hana. C’est tout… Entre le travail et notre famille, il n’avait plus le temps de lui écrire… Surtout depuis que Sarah s’est mariée… Les seuls moments où ils se rencontraient c’étaient au cours des célébrations… Vous savez, la Pessah et nos autres célébrations de la communauté juive de Grandview…
— Hmmm, approuva son interlocutrice. C’est ainsi alors qu’il avait oublié de lui envoyer la lettre ?
— Oui…
— C’est tout à fait vrai ! s’exclama Stephan.
— D’ailleurs, votre époux confirme que c’est la simple vérité, affirma Melinda, en promenant son regard du revenant à la vivante.
— Et vous voulez remettre à sa sœur cette lettre ? demanda Hana
— Oui, approuvèrent son mari et la médium.
— Très bien dit la Juive en se levant.
Hana se dirigea vers un coin du salon, près du meuble à télévision, d’où elle sortit de l’un des tiroirs un coffre-fort. Elle l’ouvrit d’une main sûre, se retourna vers Melinda et demanda :
— Vous dites que c’est la lettre entre deux manuscrits ?
Son interlocutrice confirma d’un geste.
La femme de Stephan sortit un manuscrit, qu’elle déposa délicatement sur la table basse, jeta un bref coup d’œil au coffre, et s’exclama, en brandissant triomphalement une enveloppe jaunie :
— Voilà ! Je l’ai trouvé !
Le revenant, qui s’était déplacé à sa droite, approuva silencieusement.
Melinda ajouta :
— C’est celle-là…
Elle tendit à la médium l’enveloppe, qui la prit pour la ranger avec soin dans son sac à main vert.
— Merci, Madame Schwartz, murmura Melinda. Je pourrais alors l'apporter à sa sœur.
— Connaissez-vous son adresse ?
— Oui, votre époux me l’a dit… Et merci de votre collaboration ! Sur ce, passez une bonne journée !
— Pareillement pour vous !
Et Hana raccompagna Melinda jusqu’à la porte d’entrée. Stephan, qui suivait la médium, passa tout simplement au travers la porte. La passeuse d’âmes entra dans sa voiture. Lorsqu’elle consulta rapidement son calepin, elle remarqua du coin de l’œil que le revenant était à la place du co-conducteur. Il affichait un air joyeux, comme le témoignait son sourire et ses yeux brillants. Elle murmura :
— Une étape de faite ! Il ne manque plus que de la remettre à votre sœur !
Il hocha la tête.
Melinda ajouta :
— Auparavant, je dois consulter Google Map pour le trajet…
Stephan répliqua :
— Je vous aiderai !
— Sérieux ?
— Oui ! Je suis plus fiable que Google Map !
— Merci ! Alors, allons-y !
Et elle démarra la voiture.
****
La route se fit sans encombre, car le revenant disait à la médium de tourner là à droite, ou d’emprunter telle voie. Ainsi guidée, Melinda stationna sa voiture devant une petite maison en pierres dont un petit chemin en dalles menait jusqu’à la porte d’entrée. À la gauche se trouvait une rose en fleurs, tandis qu’à droite était une aire de stationnement où reposait une petite voiture bleue.
Une femme élégante quarantenaire qui dépassait Melinda d’une tête malgré ses talons hauts, arrosait la rose. Elle avait une longue robe bleu pâle avec un voile bleu royal qui cachait ses cheveux. Ayant entendu le bruit de la voiture de la médium, elle se retourna. Celle-ci sortit de son véhicule, se tint sur le trottoir devant le chemin, et l’interpellant, après avoir jeté un coup d’œil rapide à son carnet :
— Bonjour ! Je suis Melinda Gordon-Clancy, une antiquaire et passeuse d’âmes de Grandview. Et je voudrais parler avec Madame Sarah Schwartz-Eisen, et je m’excuse pour la mauvaise prononciation.
Son interlocutrice répondit, en s’avançant vers elle :
— Aucun souci pour la prononciation…
Elle fit une courte pause puis dit :
— C’est moi-même… Quelle est la raison de votre venue ?
— Votre frère Stephan…
Sarah cligna des yeux, baissa la tête en murmurant :
— Il me semble qu’il est…
— mort, termina d’une voix douce Melinda. Depuis un peu plus de trois ans… Je l’ai appris de sa femme, Hana Schwartz… Je suis désolée…
Un silence plana, car la médium préférait temporiser ses propos, surtout lorsqu’elle savait que le frère et la sœur s'entendaient bien.
Melinda reprit d’un ton sérieux :
— Votre frère Stephan est venu en tant qu’esprit errant…
Remarquant que le fantôme s’était matérialisé à la droite de Sarah, la médium ajouta :
— …et il se trouve à votre droite…
La Juive jeta un bref coup d’œil dans cette direction, mais comme elle ne vit rien, elle ramena son attention sur Melinda. Cette dernière poursuivit sans se départir de son sérieux :
— Il est venu à moi il y a quelques heures, alors que j’étais dans ma boutique, The Same It Never Was Antiques.
— Pourquoi affirmez-vous que l’esprit serait celui de mon frère ? demanda Sarah avec une moue sceptique au visage.
— Parce que je l’ai vue.
— Comment ? fit la sœur de Stephan en fronçant les sourcils.
— J’ai un don, se défendit la médium, qui fait en sorte que je vois de telles entités. Je les aide à réaliser leur dernière volonté pour que les esprits partent dans la Lumière, ou dans l’Au-delà, si vous préférez…
Son interlocutrice hocha lentement la tête, peu convaincue de son explication.
Un silence plana pendant un certain temps.
« De qui a-t-elle un tel don ? De Adonaï ou de Satan ? » se demanda la Juive.
Stephan soupira, exaspéré et se concentra pour influencer sa sœur.
Melinda suivait sans broncher.
Et le revenant, le front plissé de concentration, passa au travers Sarah, dont la robe bougea aussitôt. Ressentant un petit courant d’air, elle balbutia :
— Est-ce… On dirait… une présence…
— Oui, répliqua la médium, c’est votre frère…
L’esprit se tint à la gauche de sa sœur, sourire aux lèvres.
Sarah la regarda droit dans les yeux, pour s’assurer qu’elle ne se moquait pas d’elle. Mais rien. La médium était toujours aussi sérieuse. Aucun trait de son visage ne dénotait une blague, aucun sourire narquois. Seule une assurance naturelle et une maîtrise parfaite de soi, sans aucune inquiétude ou peur. Simplement une aisance, comme n’importe quel interlocuteur lors d’une conversation normale.
Elle songea : « Madame Gordon-Clancy semble honnête… »
— Je vous crois bien…
La micro-expression de soulagement de la médium ne lui échappa pas. Sarah lui sourit, fit un geste de la main puis murmura :
— Vous m’avez convaincu… Venez-en discuter à l’intérieur !
Et les deux femmes entrèrent dans la maison. Sarah emmena Melinda au salon, une grande pièce peinte en bleu ciel, avec une large fenêtre encadrée de rideaux beiges qui laissait filtrer la lumière solaire, créant une ambiance conviviale. Trois grands canapés bleu nuit entouraient une table basse en chêne laqué. Sur le mur perpendiculaire à la fenêtre, une télévision reposait sagement sur son meuble, éteinte et muette. De côté opposé se trouvait une petite bibliothèque avec une porte vitrée. Melinda ne prêta pas du tout attention aux livres qui s’y trouvaient, tellement elle était perdue dans ses pensées à retourner les détails de l’histoire de Stephan Schwartz.
Sarah l’invita d’un geste de la main à s’installer sur l’un des canapés. Elle murmura :
— Je pense que le salon est propice à la discussion ?
La médium approuva silencieusement. Elle remarqua que le revenant se tenait à la droite de son interlocutrice, un peu en retrait.
Une fois les deux femmes assises sur un canapé, Melinda affirma :
— Madame Sarah Schwartz-Eisen, votre frère, Stephan, présentement à votre droite, veut vous remettre une lettre…
— Laquelle ?
— Celle qu’il voulait vous envoyer le 3 mai 1988…
— Comment l’avez-vous trouvée ?
— C’est Stephan lui-même qui me l’a dit… Cette lettre était gardée dans un coffre-fort entre deux manuscrits, dans sa maison… C’est sa femme, Hana, qui me l’a remise…
En sortant l’enveloppe jaunie de son sac à main, la médium ajouta :
— La voilà…
Elle la tendit à son interlocutrice, qui ne pouvait pas s’empêcher de lui lancer un regard méfiant.
« Pourtant, Steph a toujours envoyé ses lettres… Pourquoi aurait-il oublié celle-là ? Ne serait-elle pas une escroquerie ? »
Le revenant intervint :
— Madame Gordon-Clancy, ma sœur doute du fait que j’ai voulu lui envoyer cette lettre…
Il termina en haussant la voix, quelque peu courroucé :
— Elle ose même penser que ce serait de l’escroquerie !
La médium hocha lentement la tête. Stephan continua :
— Elle sait que je n’ai pas eu le temps… Pourrait-elle simplement la lire pour croire que ce n’est pas mensonge ?
Étonnée du comportement de Melinda, Sarah la questionna :
— Que se passe-t-il ?
Son interlocutrice répondit :
— C’est votre frère qui vous demande d’ouvrir la lettre… Si vous ne l’avez jamais reçu, c’est parce qu’il n’a pas eu le temps… Ce que vous n’ignorez pas, à moins d’erreur de ma part ?
La Juive approuva d’un geste de tête, incrédule en marmonnant :
— Si vous le dites… Vous avez probablement raison…
— Vous voyez que je ne vous mens pas, fit Melinda d’une voix douce avec son plus beau sourire.
Sarah prit l’enveloppe, l’ouvrit, déplia la lettre et la lut. Elle était immédiatement frappée par la fine écriture. Impossible à imiter. C’était l’écriture de Stephan. Émue, elle cligna des yeux pour retenir en vain des larmes qui coulèrent, silencieuses, sur ses joues. Elle regarda alternativement la lettre et Melinda.
Un silence plana pendant plusieurs minutes. La Juive songea :
« Aucun doute ! C’est bel et bien l’écriture de Steph ! Que l’âme de Stephan repose en paix auprès de Dieu ! Et qu’Il bénisse Melinda Gordon-Clancy ! »
Le revenant, tout sourire, remercia d’un signe de tête la médium, qui ne pouvait pas cacher sa joie devant ces retrouvailles fraternelles.
Melinda, pleurant de joie tellement elle était émotive, pensa :
« Dieu soit Loué ! En espérant que Stephan partira dans la Lumière maintenant que sa dernière volonté a été réalisée… »
Le fantôme, comme s’il lisait les pensées de la médium, approuva d’un signe de tête. Il regarda vers sa droite, fixant pendant un certain temps un point que lui seul apercevait.
Stephan murmura :
— En effet, Madame Gordon-Clancy, je vois une lumière…
L’interpellée répliqua à mi-voix :
— Vous voyez la Lumière, Monsieur… Allez-y sans crainte…
— Steph a vu l’Autre Monde ? demanda Sarah.
— Oui, départ imminent, apparemment, approuva Melinda.
Le revenant s’exclama :
— Je me sens tellement léger ! Prêt comme jamais à être jugé par Elohim, le Saint béni soit-Il !
La médium, en tournant la tête la sœur du défunt, murmura :
— Madame, votre frère se sent léger et il affirme être prêt à être jugé par Dieu.
Stephan approuva silencieusement ses propos, puis s’avança d’un pas ferme, sans trembler, sans pleurer, vers la droite. Puis il disparut dans cette lumière. La médium, elle, ne put s’empêcher de verser une larme.
Sarah lui lança un regard interrogateur et murmura, un peu gênée de l’émotivité de la jeune Américaine :
— Madame Gordon-Clancy, vous allez bien ?
— Oui, oui… Balbutia l’interpellée en essuyant du dos de la main les larmes qui coulaient. C’est seulement votre frère qui vient de partir dans la Lumière.
La Juive manifesta sa compréhension d’un signe de tête en marmonnant une prière en hébreu. Elle replia la lettre et la remit dans son enveloppe, qu’elle déposa sur la table basse devant elle en murmurant :
— Merci, Madame Gordon-Clancy, d’être venue !
— Il n’y a pas de quoi, répliqua la médium avec son plus beau sourire.
— Merci, Merci beaucoup ! Je me sens tellement mieux maintenant que je sais que j’ai accepté que Steph ne soit plus là… Au moins, il demeure présent dans mon cœur et dans ses lettres !
— Je suis contente pour vous…
Un silence plana. La sœur de Stephan baissa les yeux et balbutia, comme si elle avait honte :
— Et désolé de mon scepticisme…
— Sans problème, murmura d’une voix douce la médium. Je comprends très bien qu’il soit difficile de croire que je puisse voir les esprits…
— Merci… marmonna Sarah en relevant la tête.
Elle fit une courte pause puis reprit d’un ton enjoué, les yeux brillant :
— Et bien, dans ce cas, merci d’être venue ! Voulez-vous boire quelque chose avant de partir ? Du thé ? Du jus de fruit ?
— Non, merci ! C’est gentil…
— Sans souci… Dans ce cas, passez une bonne journée, Madame Gordon-Clancy !
— Pareillement pour vous, Madame Schwartz-Eisen ! dit la médium en se levant.
****
Et Melinda sortit de la maison de son amphitryon et revint chez elle. Comme son mari était au travail, elle attendit qu’il revienne le soir pour lui rapporter fièrement comment Stephan Schwartz était parti dans la Lumière. Jim l’écouta attentivement puis l’embrassa sur les joues en commentant tout simplement :
— Mel, tu es toujours aussi géniale !
Elle l’embrassa sur les lèvres ; il lui rendit son bisou.