Courtes histoires d'esprits

Chapitre 1 : Welcome from Bosnia !

5359 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 10/02/2026 13:29


Participation au Club d’Écriture Ghost Whisperer, à la thématique de janvier 2026 « Le Secret de famille ».







Par une journée ensoleillée de mai 2008, au marché de Grandview, petite ville aux États-Unis d’Amérique.


Melinda Gordon, une jeune et petite brune vers la vingtaine, vêtue d’une longue robe bleu moyen, avec ses sacs à la main, parcourait du regard les produits sur les étals. Lorsqu’elle se rendit près de celui des fruits, elle entendit une voix masculine chantonner :

I am from Bosnia, take me to America

I really want to see Statue of Liberty

I can no longer wait, take me to United States

Take me to Golden Gate, I will assimilate


Je suis de la Bosnie, emmenez-moi en Amérique

J’ai vraiment envie de voir la Statue de la Liberté

Je ne peux plus attendre, emmenez-moi aux États-Unis d’Amérique

Emmenez-moi au Golden Gate, je m’assimilerai (1)


Étonnée, elle se retourna, pour noter la présence d’un esprit errant. Elle le savait, avec certitude. En effet, à quelques centimètres derrière la médium s’en tenait un, celui d’un vieil homme aux cheveux gris, au visage ridé, dont les yeux bleus brillaient d’une lueur mêlant inquiétude et méfiance. Elle le scruta attentivement de la tête aux pieds : il était vêtu d’un complet bleu marine, d’une chemise blanche et de souliers bleu foncé. 

La passeuse d’âmes l’aborda d’une voix douce :

— Monsieur, je suis Melinda Gordon. Et vous ?

—  Danilo Radovanovitch, répondit-il en un anglais impeccable.

— Pourquoi demeurez-vous encore parmi les vivants ?

— Je veux que mon petit-fils Jim, sache pourquoi j’étais venu à Grandview.

Elle songea : « Le grand-père de Jim ? Je pensais que les siens étaient des Irlandais… Pourtant, Danilo R, ça ne sonne pas du tout irlandais… »

— Quand êtes-vous venu à Grandview ? demanda la médium.

— Le 22 février 1941.

Et l’esprit disparut de sa vue en traversant l’étal le plus près de lui. Ce n’était pas la première fois que la médium était confrontée à un revenant qui ne donnait qu’un seul indice.

Elle soupira en pensant : « On dirait une histoire de famille… Un mystère… Le mieux serait de demander à Jim… Sans doute qu’il en saura plus que moi… C’est quand même sa famille… »

Contente de son idée, elle termina ses commissions et revint chez elle, impatiente d’informer son époux de sa rencontre au marché.


***


De retour chez elle, à l’entrée, Jim, remarquant son front plissé, prit les sacs et la questionna d’une voix chaleureuse :

— Mel, as-tu un souci ?

En se dirigeant vers la cuisine, elle soupira, hocha furtivement la tête, puis ajouta :

— J’ai rencontré au marché l’esprit errant de ton grand-père…

— Lequel ? Demanda-t-il en déposant brusquement une salade sur la table de la cuisine. Du côté paternel ou maternel ?

— Je ne le sais pas, dit-elle en haussant les épaules. Il s’appelle Danilo Radomanovitch.

— Radovanovitch, le corrigea Jim.

— Tu as compris, murmura sa femme.

— C’est mon grand-père maternel… 

— Sérieux ? fit-elle, ses yeux noisette écarquillés de surprise. 

— Oui…

— Pourtant, son nom ne sonne pas du tout anglais…

— Bien vu… Mais je ne sais pas pourquoi… Que veut-il ?

— Il veut que tu saches la raison de sa venue à Grandview…

« Mon grand-père, un immigrant ? Il y a quelque chose que j’ai raté… Ou que je ne me rappelle pas… » songea-t-il, le front plissé.

— Pourtant, balbutia-t-il, je pensais toujours qu’il vivait dans notre ville…

— Je ne le sais pas, dit-elle en haussant les épaules. Il a seulement dit qu’il est venu dans notre ville le 22 février 1941… D’ailleurs, il chantait quelque chose comme « Je suis de la Bosnie, emmenez-moi en Amérique »…

L’ambulancier fit un mouvement des épaules en marmonnant :

— Il est bien mystérieux, grand-père Danilo… Jamais entendu parler de son rapport avec la Bosnie…

Melinda nota la présence de l’esprit à la droite de son mari. Elle murmura :

— D’ailleurs, Jim, en parlant de ton grand-père, il est là, à ta droite.

L'interpellé confirma avoir compris d’un mouvement de tête. Il était tellement habitué à ce que sa femme signale des revenants qu’il ne prit même plus la peine de se tourner; il savait pertinemment qu’il ne verrait rien. 

Danilo dit calmement :

— Jim, je veux que tu saches pourquoi j’étais venu à Grandview. Tu dois connaître tes origines.

Étonnée, la médium détourna son regard de l’entité, puis répéta ses propos.

Son mari, perplexe, après quelques instants de silence, répliqua :

— Merci, Mel, de me rapporter ce que mon grand-père a dit… Mais au risque de te décevoir, j’ignore tout de lui… Je sais seulement qu’il est né le 5 mai 1920 et qu’il est mort le 10 mai 2000…

— Est-ce que ta grand-mère maternelle est vivante ?

— Non… Elle est décédée le 7 mai 2004… Dans leur maison à Grandview…

— Alors, qui pourra nous aider à comprendre cette histoire ? 

— Ma mère... 

« Bon, ce serait déjà un bon début ! » pensa Melinda.

— En espérant qu’elle le sait…

Danilo intervint d’un air chaleureux :

— Ma fille le sait.

Puis le revenant se retourna, sortit de la cuisine, se dirigea vers l’entrée et disparut en passant au travers la porte d’entrée. Melinda le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue. Elle ramena alors son attention sur son mari et dit d’un air enjoué :

— Heureusement pour nous, Jim, ton grand-père a dit que ta mère le sait.

— Hourra ! s’exclama l’interpellé. 

Il s’avança de quelques pas vers sa femme pour l’enlacer.

— Tope là !

Il embrassa Melinda sur le front puis commenta d’un air enjoué, les yeux brillant : 

— Au moins quelqu’un qui nous aidera ! Je suis vraiment curieux de savoir cette histoire !

« Surtout que je ne pense pas que mère mentira… » songea-t-il.

— Comment ? Ta mère ne t’a rien dit ? s’étonna-t-elle.

— Je n’en sais pas plus que ce que je t’ai dit. Et je le tiens d’elle !…

« Ma mère m’a donc caché une partie de la vérité sur mon grand-père », pensa Jim, perplexe. « Mais pourquoi ? Son nom était-il associé à je ne sais quel événement survenu dans je ne sais quel pays ? À moins qu’il ait participé à la Seconde Guerre mondiale ? Ou encore à je ne sais quelle malversation obscure ? »

— Je comprends… Mais si ta mère en sait plus mais qu’elle ne te l’a pas dit, est-ce…

— … pour cacher un sombre secret ? termina Jim d’un air inquiet, la mine assombrie. Peut-être était-il impliqué dans je ne sais quelle activité bizarre dans un pays à l’autre bout du monde ? Peut-être était-il impliqué dans un trafic humain, un trafic d’armes, ou je ne sais quoi d’autre… À moins qu’il ait été un collaborateur ? Après tout, tout est possible ?

— Peut-être, murmura-t-elle. Tout ceci est obscur pour toi comme pour moi…

Danilo réapparut brusquement pour lancer à son descendant un regard noir, des éclairs de colère jaillirent de ses yeux bleus. Il s’écria d’un air courroucé, le visage rouge :

— Merci pour les insinuations ! Et je te dis tout de suite que c’est faux ! Je n’ai jamais porté d’armes de ma vie ! Je n’ai jamais servi dans aucune armée ! C’est bien de zoo qu’il est question !

Après avoir prononcé ces paroles, il disparut de la vue de la passeuse d’âmes en s’évaporant dans les airs. Elle soupira, en saisissant un sac de carottes.

Jim lui lança un regard interrogateur, comme s’il disait « Que vient-il de se passer, Mel ? »

Sa femme déposa le sac de carottes sur la table puis dit à mi-voix :

— C’est ton grand-père qui a dit que ce sont des fausses insinuations, car il n’a jamais porté les armes. Il a dit qu’il est question du zoo… Est-ce que cela te dit quelque chose ?

— Rien, répondit Jim en haussant les épaules.

Il se tut brusquement, perdu dans ses pensées.

« Un zoo… Qu’est-ce que mon grand-père avait fait ? Aurait-il été au cœur d’un scandale ? Aurait-il blessé des animaux ? Les aurait-il tous tué ? Avec un fusil de chasse ? Avec une arme semi-automatique ? Et dans quel zoo ? À quelle année ?... Par ailleurs, je ne sais même pas à quoi ressemble un zoo… J’en ai jamais visité… À moins que j’aie oublié… Mais je suis à peu près certain que je n’ai pas vu un zoo de ma vie… »

L’esprit, ignorant ses pensées, disparut tout simplement.

Le mari de Melinda cligna des yeux pour revenir au moment présent. Il sourit à sa femme, puis ajouta d’un voix rauque, en secouant la tête :

— Je ne me souviens d’aucune histoire impliquant mon grand-père dans un zoo… 

— Je peux toujours faire une recherche… dit-elle d’une voix douce en rangeant le pain dans la huche à pain.

— Laisse faire… Le plus simple serait de demander à ma mère…

— D’accord… Merci…

« En espérant qu’elle sera plus collaborative que Danilo », soupira-t-elle. « Ce ne sera pas difficile… »

Melinda s’approcha de lui pour serrer la main droite de son époux. L’ambulancier la lâcha aussitôt pour agripper fermement l’un des sacs en commentant :

— Mel, terminons de ranger les commissions et ensuite, j’appellerai ma mère.

— Sans souci, répliqua-t-elle avec son plus beau sourire.


Aussitôt dit, aussitôt fait, Jim téléphona à sa mère, Faith.

— Maman, c’est moi, Jim…

— Fiston, quelle est la raison de ton appel ?

— Mon grand-père, Danilo, qui veut que je sache mes origines…

— Ah, d’accord… Je comprends… C’est ta femme…

— Qui m’a rapporté les propos de Danilo, qui est un esprit errant ? Oui, bien sûr.

— Si tu veux, tu peux venir cet après-midi, vers 13 h 00. Je t’attendrai, ta femme et toi. Je serais contente de répondre à tes questions.

— Merci, maman ! À tout à l’heure !

— À tout à l’heure, Jim !


Chacun raccrocha son appareil. Le mari de Melinda, sourire aux lèvres, les yeux brillant d’une joie quasi enfantine, s’exclama d’un air enjoué :

— Mel, le mystère sera résolu cet après-midi !

— Je l’espère, murmura-t-elle en l’embrassant sur la joue.


Le couple improvisa leur repas du midi, puis se prépara à leur visite chez la mère de Jim. Melinda avait revêtu une longue robe blanche avec des rayures bleues, son mari un complet bleu marine et une chemise blanche.



***


Dans la maison de Faith Clancy, vers 13 h 00.

Une femme vers la soixantaine, aux yeux bleus vifs, vêtue d’un tailleur bleu royal et d’une chemise blanche, accueillit le jeune couple dans sa cuisine. Elle déposa trois verres de limonade sur la table avant de s’asseoir sur une chaise face à son fils et sa bru.

Melinda nota la présence de Danilo un peu en retrait, près du comptoir, les mains dans les poches de son pantalon de complet.

Faith prit la parole, en regardant le couple :

— Jim, je comprends très bien que tu veux savoir des détails sur ton grand-père. C’est tout à fait légitime. Par où veux-tu commencer ?

— Puis-je intervenir, Faith ? fit Melinda.

— Oui, sans problème… 

— Je t’explique… J’ai rencontré Danilo au marché ce matin, lorsque je faisais mes commissions… Il s’est annoncé en chantant « Je suis de la Bosnie, emmenez-moi en Amérique »…

La vieille femme sourit brièvement, les yeux brillant d’une lueur nostalgique.

« Je ne peux plus taire la vérité… »

Elle dit d’un sérieux :

— Mon père a tout dit par cette phrase-là…

« Quelle surprise nous cache cette phrase ? » pensa Melinda.

« Qu’est-ce qui se cache derrière une telle déclaration ? » songea Jim en soupirant.

— C’est-à-dire ? dirent son fils et sa bru, les sourcils levés d’étonnement.

La fille de Danilo esquissa brièvement un sourire, puis dit d’un ton calme : 

— Parce qu’il est né au Royaume de Yougoslavie, dans le village de Srbljani, aujourd’hui en République serbe de Bosnie, en Bosnie-Herzégovine. Ma sœur et moi-même sommes nées à Srbljani. Seulement, en arrivant à Grandview, il a anglicisé le nom de famille, afin de faciliter la prononciation.

Faith prit une feuille de papier qu’elle alla chercher au salon, sur laquelle elle écrivit « Radovanović ». Elle déposa le stylo sur la table, puis commenta : 

— Voici l'orthographe originale de mon nom de jeune fille… 

— Mère, pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ? demanda Jim, étonné d’une telle révélation. 

Il avait l’impression d’entendre des informations inédites sur la branche maternelle de sa famille.

Elle soupira, but un gorgée d’eau, puis répondit :

— Je ne voulais pas te le dire, afin que Dan et toi n’ayez pas de problèmes à l’école…

— Mais pourquoi ? insista-t-il, une lueur d’inquiétude dans ses yeux bleus.

— Parce que, de mon expérience, j’ai remarqué que les enfants ici, aux États-Unis, étaient intolérants envers les Serbes, car ils étaient accusés d’être responsables des deux Guerres Mondiales. C’est pourquoi je n’ai jamais dit à personne que mes parents, ma sœur et moi sommes nés en Yougoslavie. C’est pourquoi j’ai fait passer que ma sœur et moi sommes nées à Srbljani au cours des vacances de nos parents… C’était pour s’acheter la paix, et surtout pour éviter que les autres détectent un accent slave inexistant… C’est très agaçant, crois-moi…

— Je comprends, murmura Jim.

« Comme tu es attentive ! » pensa-t-il, ému. « Mais tu aurais quand même pu me le dire plus tôt. »

Melinda intervint :

— Faith, si tu permets une question…

— Oui, fit-elle.

— Tu affirmes être née en Yougoslavie. Mais ton prénom est trop anglophone pour être serbe.

— Bien vu. En effet, Faith n’est pas un prénom serbe. C'est la traduction de mon prénom.

— Sérieux ou c’est une blague ? marmonna son fils, incrédule, les sourcils levés.

Danilo affirma :

— C’est sérieux.

Melinda tourna brièvement la tête vers lui, puis ramena son attention vers sa belle-mère.

— C’est la vérité, Jim, insista Faith en le regardant droit dans les yeux. 

Leurs yeux bleus se rencontrèrent. Il y lut une certitude qui le déconcerta. Elle y discerna une incrédulité mêlée à de l’inquiétude, comme s’il imaginait les scénarios les plus inconcevables et les plus farfelus.

« Quelle prochaine information apprendrons-nous ? » se dit-il à lui-même.

Faith, soutenant son regard, prononça les mots suivants :

— Je peux même te le prouver avec mon certificat de naissance. J’ai la copie originale en serbe et sa traduction en anglais.

— D’ailleurs, s’immisça la médium, Danilo a dit que c’est sérieux.

Sa belle-mère la remercia d’un discret signe de tête.

— Montre-le nous alors, dit Jim avec un air de défi, les yeux brillant.

La vieille femme se leva et se dirigea d’un pas rapide dans sa chambre, pour revenir avec deux feuilles de papiers jaunis par le temps. Elle les déposa d’un geste sûr sur la table, de manière à ce que son fils et sa bru puissent les lire.

Faith commenta, en tenant légèrement de sa main droite une feuille sur laquelle étaient des caractères cyrilliques :

— Voici la copie originale de mon certificat de naissance. Je suis née le 5 février 1940 à Srbljani, au numéro 3. Comme c’est un village, il n’y a pas de rue… D’ailleurs, le serbe est ma langue maternelle… Seulement, je n’ai pas insisté pour que Dan et toi l'apprenez…

Jim et Melinda confirmèrent leur compréhension.

« Ah, voilà ce qui explique le nom de famille pas très anglophone de mon grand-père ! Parce qu’il était Serbe ! Sans doute qu’il avait du talent, pour parler anglais sans accent ! » songea l’ambulancier en fronçant des sourcils.

« Un mystère de résolu ! Il ne manque plus que de comprendre le rapport de Danilo avec le zoo ! » pensa l’antiquaire en jouant nerveusement avec le bord de la manche gauche de sa robe.

— Mère, intervint Jim.

L’interpellée fit un geste rotatif du poignet pour l’inciter à développer.

— Est-ce que père le savait ? Je veux dire, le serbe ?

Faith hocha la tête.

Son fils était complètement dépassé par ce qu’il venait d’entendre. Il n’avait jamais soupçonné que son père, très fier de son ascendance irlandaise, avait appris le serbe. Il ne comprenait pas pourquoi ses parents avaient caché ce fait.

— Pourquoi nous l’avoir caché ?

— Pour vous éviter des ennuis à l’école. Car si vous apprenez le serbe comme première langue, vous aurez sans doute fait des erreurs en anglais qu’un Slave fait typiquement…

— C’est compréhensible, marmonna-t-il.

— Mais il n’est jamais tard pour apprendre ! l’encouragea sa mère.

— Je verrai…

— Très bien… Jim, dit Faith, pouvons-nous revenir à mon certificat de naissance ?

— Oui, sans problème…

Elle déposa la copie originale pour tenir l’autre en disant :

— Voici la traduction en anglais de mon certificat de naissance.

Curieux, le jeune couple jeta un coup d’œil rapide au texte : en effet, le début était le même.

L’ambulancier balbutia, en fixant sa mère :

— Peux-tu alors m’expliquer pourquoi tu as un prénom anglophone ?

— Simplement, répondit-elle avec son sourire le plus chaleureux, Faith n’est qu’une traduction de mon prénom à ma naissance…

— Qui était… fit Melinda, les yeux brillant de curiosité.

— Vera… Vera qui a le même sens que Faith. De même, ma sœur, se prénomme Nada, qui devient Hope en anglais (2)

Un silence plana devant un tel aveu.

Jim cligna des yeux, perplexe.

« Je n’aurai jamais douté que ma mère et ma tante sont Serbes ! Elles parlent sans aucun accent slave ! Incroyable ! »

« Des immigrés serbes qui traduisent leurs prénoms ? Du jamais entendu ! » songea Melinda en fronçant les sourcils.

Il demanda :

— Mère, comment es-tu parvenue à parler anglais sans accent ?

— Le talent pour les langues, fiston ! Nous, les Serbes, avons du talent pour apprendre les langues !

Danilo confirma discrètement les propos de sa fille.

Melinda murmura :

— Ton père approuve tes propos, Faith.

— Quand c’est la vérité, dit l’interpellée avec un bref sourire.

Elle fit une courte pause, rangea rapidement son certificat de naissance, puis reprit :

— Jim, tu dois aussi savoir que c’est en l’honneur de mon père, Danilo, que ton frère a reçu le prénom de Daniel… Danilo est une variante de Daniel…

« Le fameux prénom inspiré de grand-père ! Un classique ! » pensa Jim.

L’expression de surprise de son fils fit sourire Faith. Elle ajouta d’une voix douce :

— Mon père m’a raconté, que nous étions venus à Grandview le 22 février 1941, car depuis le début du mois, il a eu des cauchemars. Il a alors quitté, par prudence, la Yougoslavie. 

L’ambulancier pensa : « Voilà que je découvre des aspects insoupçonnés de ma famille… »

« Rassurant de savoir qu’il ait d’autres gens qui considèrent leurs rêves véridiques ! » songea Melinda. Ceci la fit sourire malgré elle, car elle comprenait cette réalité, puisque certains esprits la visitent en rêve. Elle voyait ainsi certains épisodes de leur vie.

Danilo intervint : — En effet, ces rêves étaient véridiques, j’en ai la certitude.

Melinda murmura : — Excuse-moi, Faith, de t’interrompre…

— Sans problème, dit sa belle-mère.

— Ton père vient de dire qu’il est certain que les rêves qu’il a eu étaient véridiques.

— En effet, c’est ce que je pense aussi. Plus tard, ses rêves ont été confirmés par mon oncle Mate, qui était resté à Srbljani. L’Allemagne nazie a envahi la Yougoslavie le 17 avril 1941. Mon père suivait les nouvelles jusqu’à la fin de la guerre… C’était une période angoissante pour lui, selon ce qu’il m’a raconté plus tard… 

Danilo approuva ses propos d’un signe de tête.

Faith continua : — Heureusement, Dieu soit loué, mon oncle et sa famille étaient saufs. Il ne leur manquait même pas un cheveu sur la tête !

L’esprit, large sourire aux lèvres, s’écria d’un air joyeux :

— C’est la vérité ! Je n’ai rien à ajouter !

Melinda, dont le regard se promena rapidement de Danilo à Faith, rapporta ses propos. Sa belle-mère la remercia d’un signe de tête.

La médium ajouta :

— Merci, Faith, mais il nous manque l’autre partie de l’histoire : le zoo…


À ce mot, celle-ci se rembrunit. Des souvenirs revinrent.


Juin 1952. Elle est alors une fillette de douze ans. Elle est dans un zoo, avec sa sœur, Nada, d’un an sa benjamine. Les deux enfants regardent le lion qui dort dans sa cage. Son père s‘exclame d’un air fier en serbe : 

— Vera et Nada, ne vous inquiétez pas mes anges. Le lion est tranquille. Je lui ai donné hier sa dose de viande.

— Papa, tu nourris le lion ? demande d’un air curieux Nada, ses yeux bleus grands comme ceux d’une chouette.

— Oui, c’est mon travail, ma petite…


Une autre fois, en juin 1953. La famille visite le même zoo, celui de Grandview. Toujours les mêmes animaux :  près de l’entrée, le chimpanzé et l'orang-outan, ensuite, un guépard, un lion, une panthère, un léopard. Ensuite, près des arbres, des hiboux, des chouettes et des perroquets.


Et ainsi de suite. À chaque fin d’année scolaire, une visite au zoo de Grandview. Plus le temps avance, plus Vera et Nada s’ennuient jusqu’à leur seizième année.


Un silence s’installa entre eux. Jim et Melinda, imaginant déjà les pire scénarios, étaient suspendus aux lèvres de la vieille femme.

« Peut-être que j’ai raison : grand-père Danilo a fait quelques actes répréhensibles » songea-t-il.

« Qu’est-ce qui avait bien pu se passer au zoo ? Un vol ? Un massacre d'animaux ? » pensa-t-elle. 


Faith se ressaisit en clignant des yeux. Elle fixa sa bru et son fils en affirmant calmement :

— Le zoo, c’est simplement le lieu de travail de mon père…

« Sérieux ? » songea son fils. « Peut-être que ça cache plus… On ne le sait jamais… »

— Quel métier avait-il exercé ? demanda-t-il pour cesser de divaguer dans ses pensées. 

— Il était gardien de zoo.

— Et quoi ? Aucun scandale ?

« À quoi tu penses, Jim ? Que ton grand-père n’était pas civilisé ? Qu’il était seul à affronter des animaux enragés ? Pff ! C’est une insulte à sa mémoire ! » pensa la soixantenaire dans sa langue maternelle, en faisant des grands efforts pour ne pas éclater de rire. « Comme quoi tu devrais moins regarder les films américains… À croire qu’ils te donnent des idées bien étranges… Danilo n’est pas Rambo… Tu devrais davantage regarder des films yougoslaves… Plus patriotiques… et si invraisemblables… »

— Non, non, pas du tout ! Il faisait son travail. Il nourrissait les animaux. Il donnait de la viande aux lions et aux guépards. C’est seulement qu’il avait toujours droit à un rabais employé en juin, de sorte que ma sœur et moi, allions souvent visiter le zoo jusqu’à l’âge de seize ans…

« Ouf ! C’est rassurant ! » se dit-il à lui-même.

« Seulement ça ? » songea Melinda, en sentant un sentiment confus monter dans sa poitrine. « Encore une histoire banale, très banale ! Trop banale ! Mais rassurant ! Danilo aurait pu le dire lui-même ! » 

La soixantenaire sourit devant l’expression de soulagement de son fils et de sa bru puis enchaîna :

— Tu peux très bien comprendre que année après année, c’est l'ennui qui arrive lorsque toujours les mêmes animaux aux mêmes endroits… Prévisible…

— Je comprends très bien, murmura Jim.

« Au moins, grand-père Danilo ne me blâme pas ! »

Sa mère reprit : 

— Ma sœur et moi avions connu par cœur le zoo… À un tel point qu’on savait tout de suite si l’un des animaux était encore là ou s’il avait été remplacé… Ou s’il s’agissait de l’un de ses petits… On leur avait même trouvé des prénoms… Si ma mémoire ne me trompe pas, un lion s’appelait John, un léopard Ivan et un panthère femelle Marie… Le petit John est né en captivité au zoo de Grandview… Ivan a été trouvé en Sibérie, tandis que Marie est originaire de l’Algérie…

— Intéressant, marmonna Jim en se grattant le menton.

— C’est ce qui arrive, Vera, avec les rabais employés ! fit Danilo.

Melinda soupira et rapporta fidèlement ses propos, faisant apparaître un bref sourire sur le visage de Faith.

— Et ça explique alors pourquoi tu ne nous a jamais emmené au zoo, Dan et moi ! s’exclama Jim, comme illuminé tout à coup.

— Exactement, approuva sa mère. Je suis désolée…

— Ce n’est pas grave…

— Au moins, tu peux le visiter maintenant… Il n’y a pas d’âge pour visiter le zoo… 

— Mouais, je verrai…

— À moins que tu préfères attendre d’être père… dit Faith en faisant un clin d’œil complice.

— Peut-être… bredouilla-t-il en regardant sa femme.

— En parlant d’enfant, reprit la soixantenaire d’un air joyeux, serai-je bientôt grand-mère ?

Jim et Melinda s’observèrent, gênés de la question. Quelques instants plus tard, il bredouilla après une gorgée d’eau :

— Pas encore, mais on fait tout pour…

Voilà des années, depuis leur mariage, que le jeune couple essayait d’avoir un enfant. Sauf qu’avec leur horaire, les moments intimes n’étaient pas aussi fréquents qu’ils l’auraient souhaité ; lui avec son travail d’ambulancier à l’hôpital Mercy, elle, entre sa boutique d’antiquités et les cas des esprits qui cherchent son aide…

« En espérant y réussir… » songea-t-il.

« Comme nous voulons tellement être parents ! » se dit la médium en son for intérieur. 

Faith hocha la tête sans ajouter un seul mot.

Un silence plana pendant plusieurs minutes. La mère de Jim but un peu d’eau. Elle demanda d’une voix douce :

— Avez-vous d’autres questions ?

— Non, répondit-il.

— J’attends seulement de savoir quand ton père partira dans la Lumière…

Danilo sourit à la médium, regarda autour de lui et fixa un point vers sa droite.

Melinda jeta un bref coup d’œil vers sa direction, notant immédiatement son visage illuminé d’un large sourire. Promenant son regard de Faith à Jim, elle murmura d’une voix douce :

— En tout cas, Danilo semble être prêt à quitter définitivement le monde des vivants…

L’entité confirma ses propos d’un geste positif. Les deux autres vivants manifestèrent leur compréhension en hochant la tête.

Le revenant murmura :

— En effet, maintenant que mon petit-fils Jim connaît ses origines, je peux partir en paix… Plus rien ne me pèse…

— Voyez-vous la Lumière ? demanda Melinda d’une voix douce.

— Oui, répondit-il dans un seul souffle.

Il reprit après une courte pause d’un débit de voix normale :

— Une lumière tellement blanche, pure et divine… On dirait que les anges m’appellent… 

Le Serbe plissa des yeux, puis enchaîna :

— Ma chère Bisera me fait des signes des mains…

Il cria dans sa langue maternelle, les mains en porte-voix vers la Lumière : 

— Ma chère Bisera, j’arrive ! N’oublie pas la musique ! 

Danilo se retourna vers la médium et, remarquant son air perplexe, lui traduisit ses propos et ajouta :

— Je voudrais bien dans l’Autre Monde que nous dansions le kolo avec les autres membres de la famille qui sont là-bas…

Il demeura silencieux pendant quelques instants, comme s’il écoutait quelque chose. Melinda ne croyait pas de ses oreilles, mais il lui semblait entendre une musique joyeuse, dont elle ne pouvait identifier les instruments.

« Sans doute la musique traditionnelle serbe », pensa-t-elle en serrant la main de Jim.

Comme si le revenant avait lu ses pensées, il opina du chef. Il jeta un dernier coup d’œil à sa fille et à son petit-fils en disant :

— L’essentiel est de savoir la vérité, n’est-ce pas ?

— Exactement, approuva Melinda, qui ressentit aussitôt sur elle les regards insistants de Faith et de Jim, qui avaient l’impression de rater une partie de la conversation.

L’esprit se tourna vers la lumière que lui seul voyait et il avança d’un pas assuré vers celle-ci.

Lorsque Danilo disparut complètement de la vue de la passeuse d’âmes, celle-ci rapporta ses propos à sa belle-mère et à son mari, sans cacher son ignorance quant au kolo. Faith expliqua ce qu’est cette danse traditionnelle, exécutée en cercle, par plusieurs danseurs, en se tenant les mains, les bras tendus vers le sol.

Melinda et Jim remercièrent la vieille femme pour sa collaboration et Faith les remercia d’être venus. Puis, le jeune couple revint dans leur maison, contents du dénouement de cette histoire.


— Mel, dit-il en s’asseyant sur le canapé, je suis content que ce mystère soit résolu.

— Je suis surtout contente que ce ne soit pas une histoire choquante, ajouta-t-elle en s’asseyant sur ses genoux.

— L’essentiel est que grand-père Danilo ne blâme pas la famille…

— Et qu’il soit parti dans la Lumière, murmura Melinda.

L’ambulancier enlaça son épouse, qui l’embrassa sur les lèvres.





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(1) Première strophe de la chanson U.S.A de Dubioza kolektiv.


(2) Vera et Faith se traduisent par « Foi », tout comme Nada et Hope se traduisent par « Espoir ».

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