Courtes histoires d'esprits

Chapitre 2 : Telle mère, telle fille

7856 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 22/02/2026 13:22


Participation au Club d’Écriture Ghost Whisperer, à la thématique de février 2026 « Vive l’amour ! »





Par une journée ensoleillée de juillet 1987, dans le parc de Grandview, une petite ville aux États-Unis d’Amérique.


Une famille se promenait. Une mère, un père et leur fille. La mère, une élégante et grande brune de vingt-cinq ans, était vêtue d’une longue robe bleu moyen et avait des sandales à brides aux pieds. Son sac à main beige était nonchalamment jeté sur son épaule droite. Elle tenait la main de son enfant, une adorable fillette de sept ans, qui regardait autour d’elle, ses yeux noisette grands ouverts, dont la robe verte et les cheveux brun-doré moyen s’agitaient au gré de ses mouvements. Une telle curiosité infantile fit sourire le père, un homme vers la trentaine vêtu d’un complet brun clair et d’une chemise blanche. Tout le monde le connaissait dans la ville : Thomas Gordon, le procureur adjoint à la Cour de Grandview.

Il dit à sa fille :

— Ma petite Melinda, veux-tu aller jouer dans l’aire de jeu ?

Elle balbutia de sa voix fluette :

— Oui, papa !

Il lui adressa un sourire bienveillant, ce qui rendit ses yeux bleus moins glaciaux.

Elizabeth, en observant leur fille, essayait de deviner : « A-t-elle hérité du don de la famille ? »

Elizabeth avait un don bien particulier, celui de voir les esprits, qui étaient des âmes désincarnées, celles dont leur vie terrestre était finie d’une manière ou d’une autre, et qui restait encore à errer parmi les vivants. Elizabeth avait hérité ce pouvoir de sa mère, Mary-Ann Patterson, et de la lignée maternelle. Elle savait que c’était vers l’âge de cinq ans que cette faculté commençait à se manifester. C’était ainsi qu’elle a su qu’elle voyait les revenants. Ensuite, lorsqu’elle l’avait raconté à sa mère, cette dernière s’était chargée de lui expliquer, deux ans plus tard, comment interagir sans peur avec de telles entités. La formation dura plusieurs années, au cours desquelles Mary-Ann lui expliquait comment aborder les esprits, et surtout comment ne pas se laisser trop influencer par ceux-ci, car il n’en demeurait pas moins que l’interaction avec les revenants est très exigeante psychiquement. Seulement, Melinda n’avait pas encore vu son premier fantôme à cinq ans, ce qui inquiétait un peu Elizabeth.

La petite famille continuait sa promenade. Tout à coup, près du module à jeux, un revenant apparut et se tint là, immobile. Elizabeth le détailla : un vieil homme vêtu d’un complet bleu marine et d’une chemise blanche. Lorsque le regard de la jeune femme se posa sur lui, il la fixa d’un air étonné, ne s’attendant nullement à ce que quelqu’un le remarqua.

Melinda aussi vit l’esprit. Remarquant que les gens autour de lui prêtaient aucune attention, elle s’exclama de sa voix fluette :

— Maman, pourquoi tout le monde ignore le monsieur ?

— Qui ? demanda l’interpellée d’une voix douce.

Elizabeth songea, le cœur bondissant de joie dans sa poitrine : « Aurait-elle vu un esprit ? »

Elle murmura d’une voix douce, en se penchant vers sa fille :

— Melinda, parles-tu de l’homme près du module à jeux ? Ou bien celui assis sur le banc qui regarde vers le module à jeux ?

— Celui près du module à jeux.

La femme de Thomas Gordon, dans un élan de joie, l’embrassa maternellement sur le front et ajouta :

— Mon cœur, c’est un esprit…  La plupart des gens ne le voient pas… Et c’est normal…

— Pourquoi nous le voyons ? demanda Melinda, ses yeux noisette écarquillés.

— Parce que tu as le même don que mamie et moi… Celui de voir les fantômes…

Thomas, qui écoutait discrètement la conversation entre sa femme et sa fille, intervint :

— Beth, si je comprends bien ce qui se passe, notre fille a…

Elizabeth confirma d’un geste de tête avant même qu’il ne termine sa phrase. Le couple se comprenait à mi-mot avec le temps.

Il pensa : « C’est sûr que Beth est contente que notre petit ange a hérité de son don ! J’en suis très fier d’elle ! Il ne manque plus qu’elle s’intéresse, plus tard, aux sciences juridiques et je serais comblé ! »

La mère de Melinda songea : « Qui dit don, dit formation ! Hourra ! Je pourrai ainsi savoir si je suis une aussi bonne prof que ma mère ! »

Elle murmura à la fillette :

— Mel, ne t’inquiète pas, maman sait comment faire. Regarde bien comment je l’aborde… Pour l’instant, observe. Ensuite, je t’expliquerai.

Celle-ci hocha la tête.

La jeune femme se tourna vers son mari, lui souriant énigmatiquement. Thomas comprit aussitôt qu’elle voulait aider l’esprit errant. Il approuva d’un geste de tête, se sentant inutile dans ce genre de situation. Bien que le procureur ne voyait pas de telles entités, il avait confiance en son épouse. Il prit sa fille par la main et s’installa près d’un banc à proximité du module à jeux, pour ne rien manquer de la suite. Du moins, pour qu’elle voie l’interaction de sa mère avec le revenant.


Elizabeth s’avança d’un pas assuré et s’arrêta devant le fantôme. Ce dernier balbutia, sans cacher son étonnement :

— Vous me voyez ?

— Oui, répondit-elle avec un petit sourire au coin des lèvres. En raison d’un don, que peu de gens ont. 

Elle fit une courte pause puis reprit :

— Je m’appelle Elizabeth Gordon. Et vous ?

— George Fisher, dit-il de sa voix enrouée par l’âge.

— Pourquoi demeurez-vous encore ici ?

— Parce que je veux que ma femme, ma chère Margaret, vende ma chevalière.

— Très bien… Pouvez-vous me dire où elle habite ?

— Oui, sans problème… 123 Lovecraft Street, à Grandview.

— Je lui transmettrai votre requête.

— Merci d’avance !

Et le fantôme disparut de sa vue en s’évaporant dans les airs.

La passeuse d’âmes rejoignit son époux et sa fille. Melinda la fixait avec des yeux aussi grands que ceux d’une chouette. Elizabeth lui murmura d’une voix douce :

— Mon ange, viens avec moi. Je dois te montrer ce que tu feras quand tu seras grande !

Son mari intervint :

— Beth, es-tu certaine que tout se passera bien ? Veux-tu que je vienne avec vous ?

Elle comprit tout de suite les raisons de son inquiétude : les vivants sceptiques et leurs réactions imprévisibles.

Elle secoua la tête puis ajouta : 

— Ne t’inquiète pas, Tom, pour nous… Je saurai m’arranger.

Elle lui fit un clin d’œil complice en surenchérissant :

— Je l’ai bien prouvé… D’autant plus que ce cas est pédagogique pour notre cœur…

Thomas manifesta sa compréhension d’un signe de tête puis dit à mi-voix :

— Alors, je vous laisse entre femmes…

Il serra la main gauche de son épouse en signe de soutien puis ajouta :

— Dans tous les cas, je sais que tu me raconteras ce qui s’est passé.

— Exactement… murmura-t-elle en lâchant sa main.

Son mari, en faisant un geste de la main vers le banc, dit à mi-voix :

— Je vous propose de vous asseoir le temps de discuter… Ça ne me dérange pas d’être à côté. Je vous attends pour revenir à la maison…

— Merci, répliqua Elizabeth.

Les deux s’assirent sur le banc, puis la jeune femme prit la main de sa fille et commenta :

— Maintenant, ma petite, je vais t’expliquer comment on devrait aider un esprit.

Melinda hocha la tête. Sa mère lui sourit gentiment puis murmura :

— Lorsqu’un esprit attire ton attention, aborde-le en te présentant, comme je l’ai fait tout à l’heure, d’accord ?

La fillette approuva d’un geste de la tête, fébrile, les yeux brillant de joie. Elle avait l’impression d’être plus près de sa mère et de découvrir quelque chose qu’elle ne connaissait pas jusqu’alors.

— Ensuite, tu lui expliques que tu peux le voir, car tu as ce don, comme moi et mamie… Celui de voir les esprits…

— Ça nous sert à quoi de les voir ?

— Bonne question, mon cœur ! dit-elle rapidement pour l’encourager.

La mère de Melinda fit une courte pause, puis reprit d’une voix normale : 

— Nous devons les aider à réaliser leur dernière volonté, ce qu’ils n’ont pas pu faire de leur vivant… Tu comprends ?

— Oui… 

— Ensuite, tu demandes à l’esprit ce qu’il veut, ou encore pourquoi il reste ici, parmi les vivants…

La fillette confirma d’un signe de tête. Elle avait l’impression d’être complice avec sa mère en partageant avec elle un secret.

— En aucun cas, Mel, il ne faut pas imposer son point de vue à son interlocuteur… Comme dans une discussion avec les vivants. Oui, il faut avoir son opinion, son avis, mais il ne faut jamais obliger les autres à le partager. L’important est de gagner leur confiance… Ne brusquer ni l’esprit ni le vivant… Il faut y aller avec douceur et avec calme…

— Comme tu l’as fait ? demanda la fillette en levant les sourcils.

— Exactement, acquiesça sa mère. Il faut avoir du tact, être patiente et surtout ne pas se laisser décourager par les critiques des autres. Tu dois rester forte, peu importe ce que tu entends. Je peux déjà te dire que les problèmes de certains esprits sont plus simples à résoudre que d’autres, et c’est normal. D’autres jouent les mystérieux et donnent des indices par-ci et par-là. Il ne faut pas se laisser démotiver. Tu dois alors noter le maximum d’indices, contacter les proches du défunt et faire des recherches. C’est en gros un travail basé sur ton intuition, mon cœur… Tu dois faire confiance à tes premières impressions. Elles sont les plus vraies. Ensuite viennent les déductions…

Melinda hocha la tête pour manifester sa compréhension.

Sa mère poursuivit : 

— C’est très important aussi de s’entourer de gens qui comprennent notre don… Pour avoir un soutien, comme moi avec ton père… Il maide beaucoup à trouver des pistes de réflexions lorsque je suis à court d’idées pour comprendre les énigmes des esprits… Ceux-ci sont parfois de vrais casse-têtes… Et on ne peut pas tout seul comprendre… Ou du moins, pour avoir accès à certaines informations… 

Elle fit une courte pause, puis ajouta :

— Maintenant, mon ange, tu regardes comment maman met tout ceci en pratique. Tu as vu que je me suis présentée à George Fisher, qui veut que sa femme vende sa chevalière. Comme il m’a dit à quelle adresse elle habite, nous irons maintenant la voir.

— Maman, pour allons voir où ? C’est sur la carte ? demanda la fillette timidement.

— Bien vu, approuva sa mère avec un petit sourire. Comme mon sens de l’orientation n’est pas très bon, j’ai toujours une carte de la ville avec moi…

Elizabeth sortit aussitôt de son sac à main un plan de la ville de Grandview. Mère et fille regardèrent attentivement où se trouvait la rue qui les intéressait, puis Elizabeth détermina le trajet le plus court à partir du parc. Thomas fit un pas pour les suivre, mais sa femme lui dit d’un ton assuré :

— Tom, tu peux nous attendre à la maison…

— Es-tu… répliqua-t-il, lueur d’inquiétude dans ses yeux bleus.

— Oui, certaine, l’interrompit-elle d’une voix douce avec son plus beau sourire. Ce sourire qui désarmait toujours Thomas.

— D’accord, alors, à tout à l’heure ! dit-il en les regardant s’éloigner.



*****



Elizabeth et Melinda se rendirent au 123 Lovecraft Street. Chemin faisant, George Fisher apparut à la droite de Melinda et ils engagèrent la conversation. Elles surent qu’il décéda dans son sommeil la nuit du 17 février au 18 février 1985. Ils arrivèrent devant une petite maison en pierres, avec un chemin en dalles qui menait jusqu’à la porte d’entrée. La mère frappa doucement sur la porte en métal. Quelques instants plus tard, une vieille femme leur ouvrit et demanda de sa voix rauque :

— Madame et Mademoiselle, qui êtes-vous ?

La mère se présenta : 

— Je suis Elizabeth Gordon…

— La femme du procureur adjoint Thomas Gordon ?

— Oui…

En faisant un geste vers la fillette, la jeune femme ajouta :

— Ma fille, Melinda…

— Quelle est la raison de votre venue chez moi ?

— Et bien, je cherche Madame Margaret Fisher…

— C’est moi-même…

— Très bien… Comme vous le savez, je vois les esprits…

Son interlocutrice acquiesça avec une moue empreinte de scepticisme.

Elizabeth poursuivit :

— Et ma fille aussi. Je l’ai emmené afin de lui montrer comment vivre avec notre don bien particulier…

— Je comprends, ce doit être troublant…

— Disons que ça dépend des cas, répondit la médium en haussant les épaules.

Elle fit une courte pause puis reprit d’une voix douce :

— Nous avons remarqué votre défunt mari aujourd’hui, dans le parc…

Des larmes montèrent aux yeux de Margaret.

Un sourire compatissant aux lèvres, la jeune passeuse d’âmes précisa, en jetant un coup d’œil rapide vers le revenant, qui était silencieux :

— Qui est par ailleurs, avec nous… à la droite de ma fille… Il a dit…

— Excusez-moi, Madame Gordon, de vous interrompre, mais je vous suggère de discuter à l’intérieur, si vous le voulez bien.

— Oui !

Et les deux invitées entrèrent et suivirent Margaret. Le revenant apparut à la droite de sa femme et observa la scène en silence. Tous les quatre se dirigèrent vers le salon, une pièce accueillante avec sa grande fenêtre qui laissait entrer la lumière naturelle, l’inondant d’un flot de chaleur. Margaret invita d’un geste de la main les deux passeuses d’âmes à s’asseoir sur un canapé en face d’un fauteuil. Une fois que toutes les trois soient confortablement installées, Elizabeth, en regardant son interlocutrice droit dans les yeux, dit d’un ton très assuré :

— Madame Fisher, votre époux est ici. Il se tient à votre droite.

Margaret tourna sa tête vers cette direction, mais comme elle ne vit rien, elle ramena son attention sur la femme de Thomas Gordon. 

Melinda, elle, observait l’interaction de sa mère avec la vivante et l’esprit, pour noter mentalement ce qu’elle devait faire.

Elizabeth continua :

— Il m’a dit qu’il voulait que vous vendiez sa chevalière…

— Pourquoi ?

— Je l’ignore, fit-elle en levant les épaules.

George intervint :

— Parce que j’ai oublié de la mentionner dans mon testament.

La mère de Melinda répéta ses propos. 

Margaret demeura silencieuse pendant plusieurs minutes. Elle était émue et étonnée. Lorsqu’elle trouva enfin le courage de dire quelque chose, elle murmura :

— Vous dites qu’il veut que je vende sa chevalière ?

Elizabeth hocha lentement la tête puis demanda d’un air cordial :

— Savez-vous où elle se trouve ?

— Oui… Dans une boîte à bijoux, dans sa table de chevet…

— Très bien, vous savez ce qui vous reste à faire…

— Exactement… Pouvez-vous seulement être témoin, afin d’être certain que George ne me hante plus ?

— Sans problème…

Margaret se leva et se rendit rapidement dans sa chambre pour revenir avec une petite boîte à bijoux. Elle la déposa délicatement sur la table basse devant elle. 

Le revenant murmura :

— C’est cette boîte qui contient ma chevalière…

Elizabeth commenta :

— Madame Fisher, votre époux confirme que la chevalière se trouve à l’intérieur.

En se levant, la vieille femme dit : 

— Suivez-moi !

Et elle saisit la boîte à bijoux et toutes les trois, suivies par l’esprit, sortirent de la maison pour se rendre dans la bijouterie la plus proche. Le bijoutier évalua la bague et accepta de la mettre en vente dans sa boutique. 

Lorsque Margaret, Elizabeth, Melinda et George sortirent de la bijouterie, en flânant dans la rue, la passeuse d’âmes remarqua que le revenant fixait sa droite. Il scrutait, les traits plissés, un point que seul lui semblait voir. Elle l’interrogea d’une voix douce :

— Monsieur George Fisher, êtes-vous prêt à partir ?

— Madame, je vois…

— Qu’est-ce que George a dit ? s’immisça Margaret.

Elizabeth tourna sa tête vers la vivante et répondit d’une voix neutre pour cacher à quel point une telle impatience l’énervait :

— Votre mari a dit qu’il a vu quelque chose…

La médium ramena son attention vers le revenant en murmurant :

— Pardonnez-moi, Monsieur Fisher, cette interruption…

— Ce n’est pas grave, répliqua-t-il avec un demi-sourire. 

Il tourna sa tête vers sa droite et s’exclama :

— Je vois une lumière !

— C’est la prochaine étape. L’Autre Monde… Allez-y sans crainte.

George se retourna vers elle et murmura :

— Merci beaucoup, Madame Gordon ! Grâce à vous, je me sens tellement bien, tellement léger ! Merci encore une fois !

— Il n’y a pas de quoi, répliqua-t-elle avec un petit sourire dans le coin des lèvres, les yeux brillant de joie.

« Mission accomplie ! » pensa la médium.

L’esprit s’approcha de sa femme pour déposer un chaste baiser sur sa joue droite. Celle-ci ressentit un petit courant d’air sur son visage. Par réflexe, elle tâta sa joue en marmonnant :

— J’ai l’impression que quelqu’un m’a embrassé…

Son regard passa d’Elizabeth à Melinda.

— Ce n’est pas quelqu’un. C’est votre mari, répondit Elizabeth. C’est pour faire ses adieux car il a vu la Lumière… 

— Oui ! s’écria le revenant. Une lumière tellement belle et divine ! Les anges de Dieu m’attendent !

Il plissa les yeux, scrutant silencieusement un point à sa droite. Il dit :

— D’ailleurs, voilà mes parents qui me font des signes…

Il cria, les mains en porte-voix :

— J’arrive !

— Départ imminent pour l’Autre Monde, murmura Elizabeth. Bon voyage ! 

George s’avança d’un pas assuré vers la Lumière, jusqu’à ce qu’il disparût de la vue des deux médiums.

La jeune femme résuma à la veuve ce qui s’était passé ; celle-ci les remercia et elles se quittèrent.



*****



En chemin vers sa maison, Elizabeth aborda sa fille en ces termes :

— Mon cœur, tu as bien vu comment j’ai interagi avec Monsieur et Madame Fisher ?

Melinda confirma et répondit de sa voix fluette :

— Tu as répété les mots de Monsieur Fischer, afin que sa femme, qui ne l’entend pas, sache ce qu’il a dit.

— Exactement…

— Mais, maman, faut-il absolument répéter exactement ce qu’un esprit dit ?

— Idéalement, oui, mais s’il se lance dans un très long discours, il est possible de le résumer sans perdre l’idée principale.

— Comme un résumé d’une histoire ?

— Oui, en quelque sorte… 

La jeune femme fit une courte pause puis reprit :

— Tu comprends ce que je t’ai dit lorsqu’il faut faire preuve de patience ?

— Oui… Avec les esprits et les vivants…

— Exactement, mon cœur, approuva Elizabeth avec un sourire chaleureux.

Elle enlaça maternellement sa fille et elles revinrent dans leur maison, où Thomas les attendait. Il les questionna comment tout s’était passé. Sa femme lui résuma les principaux éléments. Il commenta tout simplement :

— Beth, tu es comme toujours, géniale !

Il se tourna vers leur fille :

— Alors, ma petite Melinda a bien mémorisé ce que maman a fait ?

Elle hocha la tête. Son père lui caressa la tête en murmurant :

— De toute façon, je n’ai jamais douté de toi, mon ange, ma fille bien-aimée…

Il pensa : « Dommage que nous n’ayons pas d’autres enfants ! »

Sa fille l’enlaça ; petit sourire au coin des lèvres, Thomas murmura :

— Mon ange, veux-tu aller jouer dans ta chambre ?

— Oui, papa !

— Profite encore des vacances, avant le retour à l’école ! 

Et Melinda se libéra de l’étreinte de son père et courut jusqu’à sa chambre, à l’étage.

Elizabeth s’approcha de son mari, qui lui serra la main droite entre les siennes. 







*****



Un dimanche nuageux de septembre 1990, dans la maison de Thomas Gordon.


Melinda, âgée de dix ans, était dans sa chambre, assise sur une chaise en plastique près d’un petit bureau non loin de la fenêtre, qui donnait sur la rue. Elle faisait son devoir d’anglais à la lueur d’une lampe. Tout à coup, elle eut l’impression d’être observée, qu’un esprit la regardait. La passeuse d’âmes en herbe se retourna et en effet remarqua qu’une femme d’âge mûr, vêtue d’un chandail blanc à manches courtes et d’une jupe bleu marine se tenait non loin du cadre de porte de sa chambre.

Melinda songea : « Un esprit… Qu’est-ce que maman m’a dit ? Je dois me présenter et demander ce qu’il veut… »

Au moment où elle formula cette pensée, la revenante disparut de sa vue. La fillette se retourna et se concentra sur son devoir.

Quelques instants plus tard, la voix de sa mère retentit :

— Melinda, mon chaton, le repas est servi !

— J’arrive maman ! cria-t-elle en lâchant son crayon sur son bureau. 

Elle éteignit en vitesse la lampe et sortit rapidement de sa chambre. À peine franchit-elle la porte que l’odeur alléchante des pierogis au chou envahit ses narines. Melinda se rendit prestement dans la cuisine, une grande pièce avec une table en son centre. Son père, en tenue de jogging, était déjà assis à sa place, en face de sa mère. Elizabeth, elle, s’installait sur sa chaise au moment où Melinda arriva. La jeune femme, avec son sourire le plus aimable, prononça les mots suivants :

— Mon cœur, tu dois avoir faim ? 

— Oui, dit-elle en s’asseyant sur sa chaise, à la droite de sa mère.

La famille mangea dans un silence d’église. Cependant, Thomas et Elizabeth remarquèrent le front légèrement plissé de leur fille. Le père la questionna d’un air convivial :

— Ma petite Melinda, qu’est-ce qui te préoccupes ? Les camarades de classe à l’école ? Ton devoir d’anglais ?

— Ou un esprit ? fit la mère.

La fillette balbutia, en fixant son assiette vide :

— Un esprit…

— Où et quand l’as-tu vu ? 

— Tout à l’heure dans ma chambre, lorsque je faisais mon devoir d’anglais…

— Peux-tu le décrire ?

— Oui… C’est une femme, vêtue d’un chandail blanc et d’une longue jupe bleu marine. 

— A-t-il dit quelque chose ?

Melinda secoua la tête.

— Ce n’est pas grave… Si tu veux, je vais aller dans ta chambre pour voir… Au cas où tu aurais besoin d’aide, d’accord ?

— Oui ! s’exclama la fillette d’un air enjoué.

— Ce sera aussi un moyen pour moi de savoir si tu as bien appris ce que je t’ai expliqué durant toutes ces années concernant notre don, ajouta Elizabeth d’un ton sérieux.

Sa fille hocha la tête.

— Seulement, on fait la vaisselle avant… Et toi, mon trésor, tu termines tes devoirs avant de t’occuper de l’esprit…

— Ma petite Melinda, tu es capable de maintenir tes bons résultats à l’école, l’encouragea Thomas d’un air paternel, adoucissant du coup ses yeux glaciaux. En plus de t’occuper de l’esprit que tu as vu… Sache que tu es la fierté de tes parents !

— Ne t’inquiète pas, papa, répliqua-t-elle. J’ai fini tous mes devoirs, et d’anglais et de maths !

— Très bien, mon ange, murmura-t-il.



*****



Une fois la vaisselle terminée, mère et fille se rendirent dans la chambre. Quelques minutes plus tard, la revenante fit son apparition.  

Elizabeth murmura à l’oreille de sa fille :

— Vas-y mon cœur, tu es capable de parler à cette dame.

Melinda observa l’esprit et dit :

— Madame, je suis Melinda Gordon…

Sa mère se présenta : 

— Elizabeth Gordon, la mère de Melinda.

La passeuse d’âmes en herbe reprit, en ramenant son attention sur la revenante :

— Et vous ?

L’esprit, les yeux agrandis sous l’effet de la surprise, murmura : 

— Linda Johnson

— Madame Johnson, je peux vous aider…

Le regard pétillant, Melinda avait l’impression d’agir comme sa mère, comme une grande. Elizabeth, elle, était fière de l’assurance de sa fille.

— Comment ?

— À aller dans la Lumière, ou l’Autre Monde…

« En espérant être aussi convaincante que maman… » songea la plus jeune des médiums, quelque peu incertaine de son attitude.

« Très bien dit, mon cœur ! » pensa la plus âgée, dont la poitrine se gonfla d’orgueil.

— La prochaine étape, c’est ça ? demanda Linda, les sourcils levés.

Les deux médiums approuvèrent d’un signe de tête.

— Et pour cela, reprit Melinda, nous voulons savoir pourquoi vous restez encore ici ?

L’entité soupira, puis répondit après un long silence, qui semblait presque une éternité à ses interlocutrices :

— Mon mari… et mon fils…

— Comment s’appellent-ils ?

— Mon cher Robert, qui est inconsolable depuis… 

Les passeuses d’âmes comprirent très bien que Linda voulait dire « depuis ma mort » ; et elles manifestèrent leur compréhension d’un signe de tête. 

La revenante poursuivit d’un air enthousiaste : 

— Et notre fiston, dont je suis très fière, mon Michael…

— Qu’attendez-vous d’eux ? 

— Dites à mon époux que sa vie ne s’achève pas avec la mienne. Il est encore jeune. Qu’il laisse le temps faire son œuvre : la douleur de ma perte s’atténuera progressivement… Et un jour, il rencontrera une femme qui l’aimera et qu’il aimera… Alors qu’il se remarie ! Je lui accorde ma bénédiction ! Quant à mon fils, je veux qu’il continue à persévérer à l’école. Depuis une semaine, je le trouve très démotivé… Je comprends que ma perte est une épreuve difficile, mais il doit continuer à vivre, retrouver sa motivation et fournir des efforts à l’école… Car son avenir en dépend... Vous leur direz ?

— Oui, dit Melinda d’un air assuré.

— Seulement, une dernière question, s’immisça Elizabeth.

— Oui, fit la revenante.

— Où vivent votre mari et votre fils ?

— 455, rue School, à Grandview.

— Merci !

Et Linda Johnson disparut en passant au travers la porte de la chambre de Melinda.

Elizabeth commenta :

— Bon début, mon cœur ! Seulement, n’oublie pas de demander l’adresse pour retrouver les proches. Sinon, tu devras chercher dans l’annuaire.

— Oui, maman, dit-elle en se notant mentalement la remarque.

Et les deux médiums sortirent à leur tour de la chambre. Lorsqu’elles descendirent au salon, Thomas replia le journal qu’il lisait et les aborda avec curiosité :

— Alors, quel est ce mystérieux esprit qui est dans la chambre de notre trésor ?

— Linda Johnson, répondit sa femme.

— En espérant que ce ne soit pas un cas trop compliqué, commenta-t-il, une lueur d’inquiétude dans ses yeux bleus.

— Pas du tout, le rassura-t-elle avec son plus doux sourire. Elle veut seulement que nous disions à son mari qu’elle lui permet de se remarier un jour et à son fils qu’il continue à persévérer à l’école…

Le père de Melinda jeta un coup d’œil rapide à sa montre puis demanda :

— Tu veux y aller maintenant ?

— Pourquoi pas, fit Elizabeth en levant les épaules. Plus tôt nous réglerons ce cas, plus tôt Linda partira dans la Lumière… D’ailleurs, quelle heure est-il ?

— Treize heures…

En enlaçant sa fille par les épaules, elle surenchérit :

— Allons-y !

— Bonne chance ! s’exclama Thomas.


Et les deux médiums échangèrent un regard complice et s’habillèrent pour sortir. La plus âgée repéra sur une carte la rue qui les intéressait. Elles s’y rendirent assez rapidement.



*****


Le veuf, un homme de grande taille aux larges épaules et aux traits ternes, vêtu d’un complet noir et d’une chemise blanche, leur ouvrit la porte, surpris de leur visite. 

Elizabeth se présenta poliment :

— Je suis Elizabeth Gordon… 

En faisant un geste du bras vers l’enfant à sa droite, elle ajouta : 

— Et voici ma fille, Melinda. Elle a remarqué ce matin un esprit dans sa chambre…

Notant la moue sceptique de leur interlocuteur, la médium en herbe ajouta : 

— Monsieur Robert Johnson, ma mère et moi voyons les esprits…

— C’est un don de mère en fille. Je l’ai moi-même hérité de ma propre mère, surenchérit la passeuse d’âmes plus expérimentée. 

L’homme secoua lentement la tête, comme s’il était incrédule.

La plus jeune reprit d’un ton assuré :

— Cet esprit est celui de votre épouse…

— Linda ? fit-il d’une voix émue, incertain de sa compréhension.

— Oui… Je suis désolée… murmura-t-elle, le cœur cognant fort dans sa poitrine, car elle avait l’impression de connaître ce que l’homme ressentait.

— Ne le soyez pas, murmura-t-il en séchant les larmes du dos de sa main.

Mère et fille, touchées par la peine de leur interlocuteur, demeurèrent silencieuses, le temps que celui-ci se ressaisisse.

Robert les invita à entrer d’un geste et prononça à mi-voix :

— Je vous propose de discuter à l’intérieur…

— Merci, murmura Elizabeth.

Et tous les quatre, incluant la revenante, se rendirent au salon, une pièce aux couleurs sobres, avec pour seuls meubles deux canapés, un fauteuil, une table basse et un meuble de télévision — cette dernière était éteinte. Les deux passeuses d’âmes, à l’invitation de leur amphitryon, s’assirent sur l’un des canapés, côte à côte, en face du fauteuil de Robert. Le fantôme de son épouse, le front plissé d’inquiétude, se tint à sa droite. 

Le quarantenaire dit d’un air sévère :

— Vous affirmez avoir vu… l’âme de Linda ?

Melinda et Elizabeth approuvèrent.

Il pensa : « Elles doivent sans doute être des escrocs qui profitent bien de ma douleur. »

— Pourtant, reprit-il, elle est… morte depuis une semaine. Pourquoi vous venez si tardivement ?

La jeune médium, dont le cœur battit fort sous l’effet de la déception envers son don, songea tristement : « Que dire ? »

La mère de Melinda pensa avec inquiétude : « On dirait que Monsieur joue le sceptique pour avoir un prétexte d’interrompre la conversation… Je doute que Melinda puisse se défendre avec son manque d’expérience… Je dois aider mon ange ! »

Elle serra maternellement la main de sa fille, pour obtenir sa permission d’intervenir. Étonnée, Melinda la regarda avec surprise, mais en voyant la lueur de détermination dans ses yeux, elle comprit.

— Nous ne l’avons pas aperçu plus tôt, se défendit Elizabeth en lâchant sa main.

— Ah, d’accord…

— Pouvez-vous comprendre, continua-t-elle, Monsieur Johnson, que nous ne pouvons pas savoir qu’à tel moment ou tel moment nous verrons tel esprit ?

— Mouais, concéda-t-il à contrecœur en levant les épaules. Et alors ?

— Et bien, reprit Melinda, rassurée de l’intervention de sa mère, j’ai vu ce matin votre épouse, alors que je faisais mon devoir d’anglais. Ce n’est que tout à l’heure que nous avons discuté avec elle…

— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ? demanda le veuf en fixant la jeune médium.

— Elle a dit qu’elle vous permet de vous remarier un jour…

« Mon ange a sans doute oublié… » pensa Elizabeth.

— Précise, mon ange, l’encouragea-t-elle d’une voix douce.

« Ah ! Zut ! C’est vrai ! Le détail… C’était quoi ? À une femme qui l’aimera ! » se souvint Melinda, qui se sentait alors fautive d’avoir oublié un détail si important.

— … de vous remarier à une femme que vous aimerez et qui vous aimera, se ressaisit-elle avec un sourire innocent, comme pour se faire pardonner son oubli temporaire.

— Seulement, s’immisça Elizabeth, laissez-vous le temps de vous remettre de la perte de votre épouse…

— Le temps guérit les blessures, murmura Robert en hochant la tête.

Il soupira : 

— Peut-être…

— Vous avez compris, Monsieur, reprit Melinda. 

La revenante intervint :

— C’est la vérité. J’ai vraiment dit cela.

— D’ailleurs, dit la fille, elle confirme que c’est la vérité et que c’est vraiment ce qu’elle a dit.

— Pourquoi ? Linda est là ? demanda-t-il, en regardant autour de lui, comme s’il s’attendait à voir une apparition dans le salon.

— Oui, confirma la jeune médium. Elle est à votre droite…

Robert jeta un regard rapide dans cette direction, mais, déçu de ne rien voir, il ramena son attention sur son interlocutrice.

Elizabeth, qui suivait en silence les interactions de sa fille, songea : « Très bien, mon ange ! Tu as bien retenu mes explications ! Bravo ! »

— Melinda Gordon, s’immisça à nouveau le fantôme, vous n’oublierez pas de dire à mon fils de persévérer à l’école ? 

— Non, bien sûr, je n’oublierai pas, Madame, murmura la fillette.

— À qui parle-t-elle ? intervint le veuf, en fixant Melinda.

Celle-ci soutint bravement son regard et répondit simplement :

— Je parlais avec votre épouse, Monsieur.

Il hocha la tête en signe de compréhension.

La revenante soupira puis s’exclama d’une voix hésitante : 

— Depuis une semaine, je remarque qu’il semble démotivé à l’école…

— Aussi, reprit Melinda d’un air triste, comme si elle ressentait l’inquiétude de l’esprit, votre épouse a dit que votre fils doit continuer à persévérer à l’école… Car, depuis une semaine, il semble démotivé…

— Je… Je… Je ne l’ai pas remarqué… Balbutia Robert. Est-ce vrai ?

Linda approuva en marmonnant d’une voix faible :

— Malheureusement oui… J’ai bien remarqué à quel point il est affecté…

La jeune passeuse d’âmes comprit que la revenante voulait dire « depuis ma mort », sauf qu’elle se demandait comment transmettre ses propos sans blesser son interlocuteur.

Sa mère, qui lut dans son regard ce dilemme intérieur, lui serra la main en signe de soutien. Melinda regarda brièvement sa mère, comme si elle espérait silencieusement son intervention. Le regard de celle-ci lui disait : « Allez, mon poussin ! Tu es capable de trouver les mots justes ! » Ainsi encouragée, la jeune passeuse d’âmes ramena son attention sur l’homme et dit fermement :

— Votre épouse, elle, a remarqué à quel point votre fils est affecté par sa mort…

Remarquant que des larmes montent aux yeux de son interlocuteur, elle s’empressa d’ajouter :

— Excusez-moi de ma maladresse, je ne fais que répéter ce qu’elle a dit… D’accord, en ajout…

« Mon trésor, il faut faire attention à la manière dont tu dis les choses ! » pensa sa mère, les sourcils froncés. Par ailleurs, la réaction de Robert ne lui avait pas échappé : un mélange de surprise et d’étonnement avec un fond de scepticisme à peine camouflé.

— En complétant selon ce que nous ressentons, rajouta Elizabeth, pour tenter de sauver la situation. Car vous devez savoir qu’en tant que passeuses d’âmes, nous sommes très empathiques… C’est seulement ma fille qui s’est mal exprimée… Veuillez la pardonner…

— Et quoi alors ? demanda d’un ton un peu brusque Robert. Où voulez-vous en venir avec toute cette histoire ? Je sais bien que ma femme est… morte il y a une semaine !

— Simplement vous communiquer la dernière volonté de votre épouse, répondit Melinda, très sûre d’elle, afin qu’elle puisse partir dans la Lumière…

Remarquant le regard mi-curieux mi-sceptique de son contradicteur, Elizabeth donna un petit coup de coude à sa fille pour lui dire « Explique autrement ! »

Ayant compris le subtil message de sa mère, Melinda s’empressa d’ajouter :

— Ou si vous préférez, l’Autre Monde, ou l’Au-delà… Ce sont des termes synonymes…

— Et elle ne hantera plus le monde des vivants, puisqu’elle aura trouvé la paix en son âme, renchérit la médium plus âgée avec son plus beau sourire, comme pour amadouer l’homme.


Un silence plana pendant un certain temps. La mère et la fille attendaient une réplique de Robert. Ce dernier était perdu dans ses pensées, méditant sans cesse ce qui venait d’entendre. 

« Ainsi, ma Linda m’encourage à se remarier lorsque… Ouais, d’accord, je verrai dans quelques années… Mais que mon Michael abandonne l’école, ça non ! Lui, un garçon modèle ! Je devrais l’avoir à l’œil… Je dois veiller sur lui… »

L’homme, ne fixait rien en particulier, tellement plongé dans ses pensées inquiétantes qu’il ne remarqua même pas que les deux femmes se tenaient par la main, en un geste complice.

Melinda songea, dans sa crainte d’échouer : « J’espère que Monsieur Johnson sera plus compréhensif… »

Sa mère pensa : « Je ne doute pas, mon ange, tu as dit ce qu’il fallait ! Après, les réactions des vivants, il faut savoir les déchiffrer… Et cela s’apprend avec le temps… » 

Robert cligna des yeux, pour revenir au moment présent. Son regard se promena d’Elizabeth à Melinda et inversement. Il murmura :

— Pour moi, tout ceci est une histoire fantastique…

Il termina sa phrase d’un air soucieux :

— Mais si c’est vrai que mon Michael chéri n’est plus motivé par l’école…. Là, je suis inquiet…

— Je comprends très bien qu’un parent se préoccupe de son enfant, murmura Elizabeth avec un sourire compatissant.

— Merci, répliqua-t-il.


À nouveau un silence lourd plana. Melinda se demandait si elle était assez convaincante. Ou si elle avait encore oublié un élément important. Elle ne cessait de retourner dans sa tête les conseils que sa mère lui avait donnés au cours de ces trois années de formation. 

Elizabeth, qui se doutait bien des pensées incrédules de leur interlocuteur, songea « Voyons voir si la réaction de Monsieur Johnson serait semblable à certains sceptiques que j’avais déjà rencontrés, ou bien s’il se laissera convaincre de la vérité… Peut-être s’il se rend à l’évidence de la situation de son fils… »

Le veuf, lui, dit :

— En tout cas, je ne peux que vous remercier de votre sollicitude, Madame Gordon, ainsi que la petite demoiselle. Je ne veux pas être impoli, mais je désire vraiment rester seul pour y réfléchir. 

Il fit une courte pause avant de reprendre : 

— Sur ce, je vous souhaite une bonne journée à vous deux !



Après avoir fait leurs adieux, les deux médiums sortirent, suivies de l’esprit de la défunte, sortirent. Chemin faisant, Elizabeth félicita sa fille :

— Bravo, mon trésor ! Pour une première mise en application de mes conseils, c’est très bien !

— Mais maman, dit Melinda en secouant la tête, Madame Johnson n’est pas partie dans la Lumière…

Elle saisit sa main en signe de soutien en commentant : 

— Je le sais bien… Et c’est normal… Comme je te l’ai dit, il ne faut pas s’attendre à ce que l’esprit errant parte immédiatement dans la Lumière malgré la réalisation de sa dernière volonté… Certains prennent plus de temps à passer à la prochaine étape… Tu comprends, mon cœur ?

La jeune médium hocha la tête puis ajouta : 

— Pourtant, j’ai tout expliqué sans rien cacher…

— Oui, c’est une chose… Mais tu dois encore apprendre la patience… Je te le répète encore une fois : ne cherche surtout pas à précipiter les choses ou à brusquer les vivants et les esprits pour changer leurs convictions… Aussi, tu dois faire preuve de plus de tact envers les vivants, car parler de la mort d’un proche peut être un sujet sensible pour eux… Tu dois bien évaluer les gens…

— Comment ? demanda Melinda d’une voix presque larmoyante. Tu m’as dit que ça vient avec l’expérience…

— Exactement… Tu dois simplement te laisser le temps d’accumuler de l’expérience dans ta manière d’agir avec les esprits et avec les vivants… C’était la même chose pour moi, mon cœur… Je n’étais pas différente de toi… Simplement, plus tu rencontres de gens, plus tu connais leurs réactions… Tu dois apprendre par toi-même… Tu seras une grande fille un jour… Tu es capable, mon trésor… J’ai confiance en toi…

Elle l’embrassa tendrement sur le front. Melinda prit les conseils de sa mère à cœur et se promit de s’améliorer.


Lorsqu’elles revinrent à la maison, Elizabeth résuma à son mari comment la rencontre s’était passée. Thomas, lueur de fierté dans le regard, félicita Melinda en l’enlaçant par les épaules : 

— Bravo, mon ange ! Le plus difficile est maintenant derrière toi ! Je ne doute pas que tu es capable de t’améliorer avec le temps ! Regarde ta mère ! Elle est fantastique ! Et comme tu es notre fille, tu es géniale !


Cette remarque fit presque pleurer de joie Melinda devant autant d’attention de sa part, d’autant plus qu’il ne voyait pas lui-même les esprits, mais il l'encouragea quand même.




*****



Une semaine plus tard, dans le parc de Grandview, en après-midi.


Thomas, Elizabeth et Melinda se promenaient dans le parc. La fillette avait terminé ses devoirs pour lundi et mardi prochains. Elle marchait devant eux avec hâte, pour se rendre à l’aire de jeux. À mi-chemin, près d’un arbre, la jeune médium nota la présence d’un revenant, qu’elle reconnut immédiatement : Linda Johnson. Melinda s’arrêta en face d’elle. Sa mère adressa un signe à son père, qui comprit aussitôt qu’il était question d’un esprit. Il hocha la tête.

La jeune médium demanda :

— Madame Johnson, voulez-vous me dire quelque chose ?

— Merci ! s’exclama l’interpellée d’un air enjoué. 

— Il n’y a pas de quoi, balbutia Melinda.

— Merci encore une fois ! Grâce à vous, mon fils a repris goût à l'école, car mon mari a discuté avec lui il y a quelques jours. Et il se montre à nouveau motivé. 

— Très bien…

Elle fit une courte pause puis demanda d’une voix douce :

— Voyez-vous la Lumière ?


Linda Johnson regarda devant elle, au loin, puis se retourna pour scruter l’horizon derrière l’arbre, puis à sa gauche. Déçue de ne rien voir, elle tourna sa tête vers la droite, et alors, elle s’exclama, en fixant un point qu’elle seule apercevait :

— Oui ! Je vois une lumière rayonnante ! On dirait qu’elle m’appelle à elle !

— Allez-y, murmura son interlocutrice, émue par la joie de la revenante.

— Merci infiniment !

 Et l’esprit s’avança vers la lumière blanche qui rayonnait avec douceur et les deux médiums la regardèrent jusqu’à la perdre de vue. Cela, mère et fille l’avaient compris intuitivement. Et Melinda tourna sa tête vers ses parents en disant d’un air enjoué :

— Maman, papa, Madame Linda Johnson vient de partir dans la Lumière. Elle n’est plus un esprit errant.

Cette candeur enfantine fit sourire Elizabeth et Thomas, qui étaient vraiment très satisfaits d’elle. Le couple échangea un regard complice.

Sur le chemin du retour, Elizabeth ne manqua pas de caresser doucement la tête de sa fille. Elle murmura :

— Bravo, mon ange ! Tu as réussi ton initiation ! Faire passer ton premier esprit errant dans la Lumière !

— Félicitations, mon ange ! ajouta Thomas, lueur de fierté dans le regard, en la prenant dans ses bras. 

— Le plus difficile est toujours le premier esprit, renchérit Elizabeth. Les cas suivants seront plus faciles à régler… Tu dois avoir confiance en ce dont tu es capable !


Et la famille continua sa promenade. La fillette, fébrile à l’idée d’avoir fait passer dans la Lumière son premier esprit errant, serra la main droite de sa mère.



*****


Avec le temps, la jeune passeuse d’âmes apprit à vivre avec son don. Elle aida plusieurs esprits errants qu’elle rencontrait en se confiant souvent à sa mère, qui la félicitait pour ses actions. Plus Melinda prenait de l’assurance en son don, plus ses parents étaient fiers d’elle.



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