Courtes histoires d'esprits

Chapitre 3 : C'est dur de mourir au printemps

2967 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/03/2026 12:23




Participation au Club d’Écriture Ghost Whisperer, à la thématique de mars 2026, option 2 « Le Printemps ».







Par une journée ensoleillée de mars 2003, dans le parc de Grandview.


Melinda Gordon-Clancy, une petite brune vêtue d’une chemise blanche à manches longues, d’un pantalon brun moyen et de talons hauts bruns, se promenait sur le sentier. Elle regardait, ou plutôt admirait au travers les lunettes de soleil qu’elle avait sur le nez, les arbres qui s’éveillaient de leur long sommeil d’hiver. Le spectacle des branches ployées sous le poids des fleurs et des feuilles s’offrait aux yeux de la jeune femme. Des pétales tombaient avec élégance sur le sentier, créant un tapis blanc qui brillait sous la lumière solaire.

« Un peu de changement des esprits » songea-t-elle en respirant à pleins poumons l’air frais et parfumé. C’était un mélange d’odeurs printanières, très douces à ses narines : les fleurs de cerisier, celles des tulipiers de Virginie, les cèdres du Liban et les roses chatouillaient agréablement les sens. Sans oublier les chants joyeux des petits moineaux, des sitelles et des cardinaux rouges, qui sonnaient comme la plus agréables des symphonies musicales. Melinda se laissait simplement charmer par l’arrivée du printemps. C’était toujours le même spectacle année après année. Et elle ne s’en lassait pas. Au contraire, chaque printemps apportait son lot de joies, de sérénité, d’odeurs et de chants agréables.

Melinda regardait les moineaux qui virevoltaient d’un arbre à l’autre. Tout à coup, près d’un cèdre, une silhouette humaine. Hors de doute, c’était un esprit. Elle le savait intuitivement, car il s’agissait d’une subtile différence énergétique. Étonné, il la fixait, les yeux écarquillés, ne s'attendait point à ce que quelqu’un le voit. La médium le détailla : un jeune homme, vers la vingtaine, vêtu d’un complet bleu royal, d’une chemise blanche et de chaussures bleu marine. En arrivant face à lui, elle jeta un coup d’œil autour d’elle pour s’assurer que des oreilles indiscrètes ne soient pas près d’eux. Melinda ramena son attention vers le revenant et murmura d’une voix douce :

— Monsieur, je suis Melinda Gordon-Clancy. Et vous ?

— Thomas Brownstein, répondit-il d’un air triste.

— Thomas, reprit-elle, que puis-je faire pour vous aider ?

— Vous pouvez m’aider ? demanda-t-il, incrédule.

— Oui. À quitter définitivement le monde des vivants…

— Pour de vrai ? 

Melinda opina du chef.

Thomas, après un long silence, dit d’une voix inquiète :

— Pouvez-vous remettre un bouquet de narcisses à ma chère épouse ?

— Sans problème…

— Êtes-vous certaine qu’elle comprendra que c’était ce que je voulais lui donner…

— Oui… Je n’aurai qu’à glisser un mot avec le bouquet lui expliquant la situation…

La passeuse d’âmes fit une pause puis continua d’un ton chaleureux, en faisant un geste des mains vers son interlocuteur :

— En parlant de situation, pouvez-vous me dire pourquoi les narcisses sont si importants à vos yeux et quel est leur rapport avec votre état actuel ?

Thomas comprit le sous-entendu : « Quelle est la cause de votre décès ? »

Il secoua tristement la tête et murmura :

— Suivez-moi et vous allez comprendre.

L’esprit lévita devant la médium, comme s’il marchait. Elle le suivait. Ils sortirent du parc pour se rendre dans une rue près du marché. Du côté opposé se trouvait un champ de narcisses épanouis. Ils s’arrêtèrent sur le trottoir. En regardant attentivement de gauche à droite, l’esprit du jeune homme dit à mi-voix :

— Madame, j’espère que vous n’êtes pas allergique au pollen ?

— Non, répondit brièvement Melinda. Pourquoi ?

« Probablement parce qu’il l’est… » déduisit-elle.

Comme si Thomas lisait ses pensées, il hocha la tête puis ajouta :

— Malheureusement, c’était en raison d’un éternuement que j’ai quitté mon corps…

Perplexe, elle cilla en pensant : « Comment est-ce possible ? »

— Je peux vous l’expliquer sans problème, murmura-t-il avec un faible sourire.

— Je vous écoute…

Il soupira, puis dit :

— Je me trouvais ici, où nous sommes… Et je voulais traverser cette route, pour cueillir les narcisses que vous voyez de l’autre côté…

Melinda manifesta sa compréhension d’un geste de tête.

Le fantôme continua :

— Sauf que mon nez m’a piqué au moment où j’ai traversé cette route, j’ai fermé les yeux, et lorsque j’ai éternué, j’ai entendu des crissements de pneus, comme si une voiture était près de moi. Et je suis sorti de mon corps. En me retournant, je vis mon corps étendu… Hors de doute, j’ai immédiatement compris que je ne pouvais plus cueillir les narcisses… Je voulais en apporter un bouquet à ma femme… Une surprise romantique, vous comprenez ?

— Oui, je comprends, fit la médium d’un air cordial.

« Ceci me fait penser aux jacinthes, aux crocus et aux primevères qui fleurissent chaque printemps dans mon jardin… »

Elle cligna des yeux pour revenir au moment présent, puis demanda :

— Monsieur Thomas Brownstein, quand cela était survenu ?

— Le 7 mars dernier…

« C’était donc l’année passée », déduisit-elle. « Aujourd’hui, nous sommes le 4 mars… Comme il est triste d’être séparé par la mort si tôt ! »

Ignorant les pensées de la jeune femme, Thomas continua :

— Surtout lorsque je voulais cueillir les fleurs et que mes mains passèrent à travers elles, j’ai aussitôt compris que je ne pourrais jamais apporter le bouquet…

— Je comprends alors très bien votre inquiétude, intervint-elle. Laissez-moi chercher des ciseaux, un fil et une feuille de papier et j’arrive.

— Merci de votre compréhension, murmura-t-il.

La jeune femme se rendit en vitesse dans sa maison en courant, pour trouver rapidement ce dont elle avait de besoin. Lorsqu’elle revint sur le trottoir en face des fleurs printanières, elle commenta à mi-voix :

— Maintenant, je suis équipée pour cueillir les narcisses… Et je les remettrai à votre épouse. Seulement, je veux savoir son nom et son adresse.

— Désolé d’avoir oublié de vous le dire, fit-il avec un sourire coupable. Ma chère épouse se prénomme Celestina. Elle vit au 5555, rue Flower, à Grandview.

— Merci, répliqua-t-elle en regardant attentivement à gauche et à droite.

Aucune voiture à l’horizon. Melinda traversa la route pour se rendre de l’autre côté. Le revenant apparut à sa droite et murmura :

— Cinq ou sept narcisses, s’il vous plaît.

Elle hocha la tête et se mit à couper les tiges. Puis elle arrangea le bouquet de sept fleurs et se rendit dans sa boutique d’antiquités, dont elle était la gérante depuis quelques années. Son associée, Andrea Moreno, une jeune femme à la peau basanée et aux cheveux noirs qui tombaient avec élégance sur ses épaules et son dos, la salua, étonnée de son arrivée. 

Melinda dit simplement : 

— Une histoire d’esprit.

Étant au courant de son don, l’associée hocha la tête.

La gérante prit la feuille de papier et écrivit : « Madame Celestina Brownstein, ce bouquet de narcisses est un cadeau de votre mari, Thomas. »

L’esprit, qui se tenait silencieux à sa droite, lisait par-dessus son épaule.  Il commenta :

— Et n’oubliez pas de préciser que ce bouquet est la preuve de mon amour pour elle… Et que vous avez ainsi accompli ma dernière volonté… Il est dur de mourir au printemps.

La médium approuva ses propos puis ajouta : « Ce bouquet est la dernière volonté de votre époux. Il vous dit qu’il est dur de mourir au printemps. »

— Très bien ! fit Thomas d’un air enjoué.

Elle plia la feuille de papier et la plaça entre les tiges et la ficelle verte.

En se retournant vers son associée, Melinda dit d’un air chaleureux :

— Andrea, je te laisse. Je veux régler le cas de cet esprit… Je sais que je ne devrais pas être là aujourd’hui, mais je devais écrire un petit mot…

— Je comprends, répliqua l’interpellée. Bonne chance pour régler ce cas !

— Merci de l’encouragement ! siffla la médium en sortant de la boutique.



***



Une fois à l’extérieur, le revenant se matérialisa devant elle et lui rappela l’adresse où vit sa femme. Melinda le remercia d’un signe de tête et se rendit d’un pas rapide jusqu’au 5555 rue Flower. Devant elle se dressait une petite maison en bois, avec un escalier qui menait jusqu’à la porte d’entrée. Sur le parterre, quelques narcisses et jacinthes apportaient un peu de couleur à l’herbe verte. Elle frappa à la porte en bois et celle-ci s’ouvrit quelques secondes plus tard. Une jeune femme, qui dépasse Melinda malgré ses talons hauts, se pointa dans l’embrassure. Elle était vêtue d’une chemise bleu nuit et d’une longue jupe bleu ciel. Le revenant, derrière la médium, murmura :

— Celestina… Comme tu es belle !

La veuve demanda d’une voix douce :

— Qui êtes-vous et qui cherchez-vous ?

— Je suis Melinda Gordon-Clancy, répondit la médium d’un air assuré et en ôtant prestement ses lunettes de soleil. Je cherche Madame Celestina Brownstein.

— C’est moi-même… Que voulez-vous ?

En tendant le bouquet de narcisses, son interlocutrice dit :

— Je voulais vous le donner au nom de votre mari…

— Mais, l’interrompit Celestina d’une voix larmoyante, Tom est… mort depuis un an…

— Je suis désolée… 

— Ne le soyez pas, murmura-t-elle. Mais pourquoi… parler de Tom maintenant qu’il n’est… plus…

— Je dois vous expliquer, reprit Melinda d’une voix douce. J’ai vu l’âme de votre mari au parc il y a quelques heures…

La veuve afficha une moue sceptique, ce que la médium tenta de désarmer en complétant son propos :

— J’ai un don qui fait en sorte que je vois les revenants…

— Vous voyez les fantômes ?

— Oui… Depuis mon enfance, j’ai remarqué que je pouvais entrer en communication avec ces entités. Ce don, je l’ai hérité de ma mère et de ma grand-mère maternelles. Nous sommes passeuses d’âmes de mère en fille… Pouvez-vous comprendre ceci ?

— Mouais…

Un silence plana entre les deux femmes. Même le fantôme demeurait silencieux.

Celestina observait Melinda, pour déceler de l’ironie ou de la moquerie. Mais rien, seulement une sincérité et un sérieux déconcertants.

La veuve ouvrit la porte et invita son interlocutrice d’un geste de la main à entrer en disant à mi-voix :

— Venez discuter à l’intérieur… Vous m’avez intrigué avec votre propos.

Les deux femmes, suivies par Thomas, se rendirent dans le salon. C’était une gigantesque pièce avec une grande fenêtre, encadrée de rideaux vert pâle, qui laissait entrer la lumière du soleil. Le salon était illuminé d’une lumière accueillante. Au centre, une table basse en bois de cerisier laquée, sur laquelle se trouvait un napperon en dentelle. Autour de cette table, deux canapés et un fauteuil. Près d’un mur perpendiculaire à la fenêtre, un meuble de télévision sur lequel reposait un simple téléviseur éteint. Celestina et Melinda s’assirent chacune sur un canapé. Le fantôme se tint à la droite de son épouse. La médium, en déposant doucement le bouquet de narcisses sur la table basse, dit à mi-voix :

— Ces fleurs, c’était ce que votre mari voulait vous donner…

— Sérieux ? fit la veuve, les sourcils levés.

— Oui, fit Melinda avec prudence, c’est ce qu’il m’a dit tout à l’heure…

« Ou bien elle dit la vérité, ou bien elle ment », songea Celestina, en fixant son interlocutrice, perplexe.

La passeuse d’âmes continua, sans se départir de son sérieux :

— D’ailleurs, il m’a expliqué qu’il était allergique au pollen et la suite… C’est bien triste de quitter…

Les larmes coulèrent sur les joues de la veuve. Melinda, gênée, ajouta :

— Vous avez compris que je détiens ces informations de votre mari… Je n’ai pas du tout consulté les avis…

Elle termina sa phrase en baissant la voix : 

— … de décès et autres pages similaires…

Thomas intervint d’un air ému, en faisant un grand geste des mains :

— Ma chérie, Madame Gordon-Clancy dit la vérité. C’est par amour pour toi que je reste encore ici…

La médium, en promenant son regard du revenant à la jeune femme, prononça les mots suivants :

— En parlant de votre époux, je peux confirmer qu’il se trouve en ce moment à votre droite…

La vivante, intriguée, tourna la tête dans la direction mentionnée, mais ne voyant personne, elle ramena son attention vers Melinda. Cette dernière continua :

— Il soutient que j’ai dit la vérité. Et que c’est par amour pour vous qu’il reste encore ici, parmi les vivants…

— Comme s’il devait partir ailleurs ? demanda Celestina.

— En quelque sorte… Comme n’importe quelle âme, la prochaine étape est la Lumière, ou l’Au-delà, ou l’Autre Monde, peu importe le nom que l’on donne…

En désignant d’un geste de sa main droite le bouquet, la médium précisa :

— Et c’est pour respecter sa dernière volonté que j’ai cueilli ces narcisses. 

« Comment peut-elle savoir ce que Tom voulait ? » songea la veuve, quelque peu sceptique.

— D’où vous vient la certitude que telle était la volonté de mon mari ? dit-elle.

Le fantôme intervint :

— Madame Gordon-Clancy, ma femme ne vous croit pas.

Melinda cligna des yeux et chercha ses mots.

« Que dire de plus ? » pensa-t-elle, exaspérée de la tournure de la conversation. Elle faisait des efforts pour ne pas commencer à pleurer.

En tournant sa tête vers le fantôme, elle ajouta mentalement : « Monsieur, que dois-je dire de plus pour que votre femme comprenne que c’était votre idée et non la mienne ? »

Thomas opina du chef puis murmura :

— Laissez-moi agir sur elle, Madame Gordon-Clancy…

— Madame, reprit Celestina en toisant son interlocutrice, voulez-vous répondre à ma question ?

— Laquelle ?

— Comment pouvez-vous savoir avec certitude que telle était la dernière volonté de Thomas ?

— Simplement parce que votre mari m’a tout expliqué. Il m’a dit de cueillir entre cinq et sept narcisses, que j’ai assemblé en un bouquet. Et j’ai ajouté un mot et c’est tout. Puis il m’a informé de votre adresse et me voilà devant vous. Je ne peux pas dire plus que ce qui s’est réellement passé.

Pendant que Melinda parlait, elle remarqua que le revenant se rendit en un clin d’œil derrière Celestina, se tint droit comme un piquet pendant quelques secondes, puis passa au travers d’elle puis revint à sa position initiale à sa droite.

— Montrez-moi le mot, ordonna la veuve.

Melinda extirpa la feuille de papier du bouquet et la tendit vers elle. Cette dernière la prit, la déplia et la lut. Émue, les larmes aux yeux, elle la plia à nouveau et marmonna en prenant le bouquet :

— C’est vrai… Hors de doute… Merci, Madame Gordon-Clancy !

La médium répliqua d’une voix douce :

— Il n’y a pas de quoi…

— Désolée de mon scepticisme…

— Sans problème… Je comprends très bien qu’il soit difficile de croire qu’il existe des gens, comme moi, qui peuvent communiquer avec les fantômes…

Thomas tourna sa tête vers sa droite et fixa cette direction pendant un certain instant. Tout à coup, il s’exclama :

— Je vois une lumière !

Melinda, petit sourire aux lèvres, jeta un bref coup d’œil vers le fantôme puis murmura :

— Madame Brownstein, voilà que votre époux vient de voir la Lumière…

Le revenant ajouta :

— Elle est tellement brillante et accueillante !

La médium l’encouragea :

— Cette lumière est pour vous ! Allez-y sans crainte !

Il se retourna vers elle et dit :

— Merci à vous, Madame Gordon-Clancy ! Grâce à vous, je me sens libre ! Plus rien ne m’oblige à rester ici… Merci !

Il se retourna vers la Lumière et il s’avança vers elle. La médium le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue.

Melinda, émue, lâcha des larmes de joie, qu’elle s’empressa d’essuyer du dos de sa main.

Intriguée, Celestina la questionna :

— Que vient-il de se passer ?

— Votre mari est parti dans la Lumière. 

— Merci encore une fois, Madame Melinda Gordon-Clancy ! Sur ce, passez une bonne journée !

— Pareillement pour vous !



Et Melinda sortit de la maison de Celestina, mit ses lunettes de soleil sur son nez et revint dans le parc, pour admirer à nouveau le paysage printanier qui s’offrait à elle.


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