Courtes histoires d'esprits
Participation au défi du Club d’Écriture de Ghost Whisperer d’avril 2026, « L’Éternel Farceur ».
Les noms des personnages de Ghost Whisperer changent comme suit ;
Melinda Gordon-Clancy devient Melina Göritz-Karrillon
Jim Clancy devient Jakob Karrillon
Par une journée ensoleillée d’avril 2000, dans une petite maison à Grevenbroich, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en Allemagne.
Melina Göritz-Karrillon, une petite brune vêtue d’une chemise bleue et d’une ample jupe bleu marine, était assise sur l’un des canapés dans son salon. Elle lisait Le Loup des Steppes de Hermann Hesse. Tout à coup, devant elle, un esprit se rendit visible. Melina leva les yeux de son livre, glissa un marque-page, le ferma puis le déposa sur ses genoux. Elle était habituée depuis son enfance à voir de telles entités, qu’elle voyait selon leur dernière apparence au moment de quitter leur corps. La médium l’observa discrètement : une jeune femme était entre elle et la table basse. La revenante scrutait son environnement comme si elle se demandait où elle était venue. Les mouvements de sa tête faisaient bouger avec élégance ses cheveux bruns clairs, libres de toute attache, sur ses épaules. Les traits fins de son visage témoignaient de son incertitude, tout comme la lueur d’inquiétude dans ses yeux brun olive. Cela, Melina le ressentait intuitivement.
La médium l’aborda en ces termes, d’une voix qui se voulait douce :
— Madame, je suis Melina Göritz-Karrillon. Et vous ?
— Karina Lindeberg, répondit le fantôme.
— Je peux vous aider…
La revenante arriva en un clin d’œil à la droite de Melina. Elle s’assit sur le canapé, en ajustant sa robe verte puis fixa la vivante d’un air curieux. Les deux femmes demeurèrent silencieuses pendant plusieurs minutes.
La passeuse d’âmes reprit d’une voix douce :
— Madame Karina Lindeberg, je peux vous aider à quitter le monde ici-bas…
— Vous voulez me demander ce que vous pouvez faire pour réaliser ma volonté ?
— Exactement, approuva-t-elle.
Après un long silence, Karina murmura :
— Madame Melina Göritz-Karrillon, l’épouse du Docteur Jakob Karrillon, pouvez-vous me trouver un bol en plastique ?
« Comment connaît-elle le nom de mon mari ? À moins qu’elle soit originaire de la ville et que Jak soit si connu… C’est possible… » songea Melina, étonnée, en haussant le sourcil.
Elle dit de son air le plus cordial :
— Oui, sans problème…
« S’il y a vraiment un format particulier ou une couleur précise, je n’aurais qu’à en acheter un au Lidl », pensa la médium.
Comme si la revenante lisait ses pensées, elle ajouta :
— J’ai oublié de préciser… Je veux un bol en plastique rond, de couleur verte…
« Et quoi encore ? Avec un diamètre précis ? » songea Melina avec humour.
La passeuse d’âmes la rassura :
— Vous l’aurez dans quelques heures. Voulez-vous que je le remette à l’un de vos proches ?
— Oui, à mon mari…
— Comment s’appelle-t-il ?
Karina, au lieu de répondre, disparut de sa vue.
Son interlocutrice soupira en songeant « Heureusement que l’Internet existe ! »
Elle se leva, déposa son roman sur la table basse et prit son ordinateur portable, qui reposait sur une commode, branché sur son adaptateur. Melina fit une recherche en dactylographiant le nom de la revenante. Elle trouva que Karina Lindeberg est décédée le 2 avril 1999, dans sa maison à Attendorn, laissant derrière elle son mari, Albert Lindeberg, et deux fils, Norbert et Viktor. Émue, la médium consulta rapidement le trajet le plus court pour s’y rendre : de Grevenbroich à Attendorn, une heure cinquante minutes de route en voiture, quatre heures en transport en commun. Elle nota le trajet sur une feuille vierge de son calepin, sur laquelle elle avait consigné certaines informations au sujet des esprits errants.
Elle regarda rapidement l’heure : 8 h 50.
« Il n’est pas trop tôt… » songea Melina.
Elle prit ses clés et se rendit au Lidl le plus près de chez elle. Lorsqu’elle entra dans le magasin, la médium nota la présence de Karina à sa droite. La revenante murmura d’une voix inquiète :
— J’espère que vous parviendrez à trouver un bol en plastique vert…
« Ne vous inquiétez pas », la rassura mentalement l’épouse du docteur, « nous parviendrons à trouver ce que vous cherchez. »
Les deux femmes regardaient les différents objets sur les étagères. Melina montrait à l’esprit un bol en plastique vert et la demandant mentalement « Est-ce que celui-ci vous conviendra ? »
Lorsque Karina répondit négativement, elle passa au prochain objet. Finalement, son choix s’arrêta sur un large bol ovale vert forêt. Contente, Melina paya à la caisse et revint chez elle, suivie par une Karina silencieuse.
De retour dans sa maison, la médium demanda d’un air curieux :
— Madame Karina Lindeberg, si ma question n’est pas trop indiscrète, pourquoi voulez-vous que je remette ce bol en plastique vert à votre mari ?
Mine pensive, le fantôme répondit après un bref silence :
— Pour qu’il ne manque pas de récipient pour y mettre ses knödels…
— Je comprends, murmura la médium d’un air chaleureux.
Elle s’interrompit pour brandir le bol en plastique et ajouta :
— Je propose alors d’aller maintenant l’apporter à votre mari.
Karina approuva ses propos d’un geste de tête.
Melina poursuivit :
— Afin que vous puissiez partir dans la Lumière…
— Quelle lumière ? demanda la revenante, en levant les sourcils, étonnée.
— La Lumière, c’est l’Au-delà, ou l’Autre Monde, où vont les âmes après avoir quittées leur corps…
— Merci de l’explication…
La médium monta dans sa voiture et se rendit à la maison des Lindeberg. L’esprit était assis, silencieux, sur le siège du co-conducteur. À un feu rouge, Melina profita de l’occasion pour demander à Karina comment elle savait au sujet de Jakov.
Celle-ci affirma, avec un petit sourire au coin des lèvres :
— Madame, j’ai appris cette information de la part de Carl l’Observateur…
— Vous êtes amie avec lui ? fit son interlocutrice, les sourcils levés d’étonnement.
« J’ignorais que les esprits pouvaient ainsi se lier d’amitié les uns avec les autres », songea-t-elle, encore plus perplexe.
— Si l’on peut le dire, répondit Karina sans se départir de son sourire.
Le feu devint vert et le reste du chemin se fit à nouveau dans le silence.
Les deux femmes arrivèrent devant une grande maison avec un chemin en pierres qui conduisait jusqu’à la porte d’entrée. Pas de petit jardin, mais seulement de l’asphalte. L’épouse du docteur frappa doucement à la porte et attendit. La porte s’ouvrit, pour y laisser voir un jeune homme aux yeux et cheveux bruns, vêtu d’une tenue de jogging bleu marine. Il l’interrogea froidement :
— Madame, qui êtes-vous et qui cherchez-vous ?
La médium, avec son plus beau sourire pour tenter d’amadouer son interlocuteur, répondit :
— Je suis Madame Melina Göritz-Karrillon, médium depuis mon enfance et propriétaire d’une boutique d’antiquités à Grevenbroich. Je voudrais parler avec Monsieur Albert Lindeberg.
— C’est moi-même. Que voulez-vous me dire ?
— Je veux vous parler de votre épouse, Karina, dont j’ai vu l’âme aujourd’hui…
— Comment ?
— Je vous assure d’avoir vu son âme chez moi, dans mon salon…
— Impossible, l’interrompit-il brusquement. Ma femme est vivante et n’a jamais visité Grevenbroich aujourd’hui.
À ce moment, Melina vit une silhouette féminine s’avancer vers elle. Elle se tint, silencieuse, à la droite de l’homme. Bizarrement, elle est la même personne que l’esprit, qui observait la scène d’un air inquiet. À la seule différence qu’une lueur de curiosité brillait dans ses yeux brun olive.
Gênée, la médium promena son regard de la femme vivante à la défunte, perplexe. Elle fronça des sourcils : « Pourtant, j’étais certaine qu’elle n’était plus vivante… À moins qu’elle ait une sœur jumelle ? »
— Mais, Monsieur, un esprit…
— Je ne veux plus vous entendre avec vos histoires ! hurla-t-il en fermant la porte.
Melina, confuse, déduisit : « Dans ce cas, il s’agit d’une homonyme ? »
Elle revint vers sa voiture. La revenante se manifesta devant elle. La médium l’aborda en ces termes :
— Madame Karina Lindeberg, sérieusement, comment s’appelle votre mari et où habite-il ?
Après un long silence, l’esprit répondit d’un air offusqué, en se croisant les bras :
— Mais je n’ai pas de mari !
— Alors, pourquoi, balbutia la médium, étonné de la tournure de la conversation.
« Elle aurait pu me le dire plus tôt », pensa-t-elle. « Bon, c’est vrai, c’est aussi de ma faute… J’aurai dû regarder les autres résultats sur Internet… Pourtant, je n’ai pas vu d’autres résultats qui pourraient correspondre… Les autres homonymes sont vivantes… Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans cette histoire… »
Et voilà que Melina, ébahie, vit que Karina claqua des doigts pour devenir un jeune homme vêtu d’un complet bleu marine et d’une chemise blanche.
« Mais pourquoi se jouer ainsi de moi ? » soupira la médium en entrant dans la voiture. L’esprit apparut à la place du co-conducteur. En route pour revenir à Grevenbroich, elle engagea la conversation avec lui :
— Comment vous appelez-vous ?
— Joachim Hoffman, répondit-il d’un air sérieux.
— Monsieur Hoffman, reprit la jeune femme, à qui voulez-vous alors que je remette ce bol en plastique ?
— À ma femme…
« En espérant qu’il ne soit pas un esprit coquin ! » pensa-t-elle.
— Quel est son nom ? demanda Melina.
— Sabine.
— Où vit-elle ?
— Dans une maison au bout de la ville d’Attendorn.
Elle soupira, grommela quelques vagues remerciements et fit demi-tour dès qu’un virage était possible.
— Maintenant, dites-moi où se trouve votre maison…
Joachim hocha la tête. Melina roulait lentement, afin que le revenant lui signala le bon endroit. Ils passèrent ainsi toute la ville d’Attendorn, pour s’arrêter au bout de la ville, devant une maison à vendre.
Joachim et Melina sortirent de la voiture. Elle, avec le bol en plastique dans un grand sac beige, s’exclama :
— Mais votre maison est à vendre ? Comment puis-je retrouver votre épouse pour lui remettre…
— Pas de souci, répliqua-t-il avec un sourire. J’ai ce que je voulais. C’est l’essentiel, non ?
— Mouais…
« Bon, au moins, il voulait le bol… »
Comme si Joachim lisait ses pensées, il dit :
— Oui, je le veux. J’en ai de besoin.
« À quoi cela pourrait lui servir ? » réfléchit Melina.
— Quoi ? balbutia-t-elle, les yeux écarquillés de surprise.
— Oui, vous avez bien entendu. J’ai besoin de ce bol !
— Très bien…
Après un long silence, le temps qu’elle s’assurait de comprendre que son interlocuteur était maintenant un homme, la médium continua :
— Mais comment avez-vous pu changer comme cela d’apparence ? Et vous faire passer pour une femme ?
— Ah, je ne réponds pas à ces questions…
— Alors… Était-ce l’une de vos vies passées ?
— Peut-être…
« À moins qu’il soit un comédien », conclut la médium.
Le revenant, comme s’il lisait les pensées de son interlocutrice, siffla entre ses dents :
— Ah ! Je serais devenu un comédien ! Intéressant !
Perplexe, elle murmura :
— Excusez-moi, Monsieur Joachim Hoffman, je ne voulais pas vous fâcher…
— Je ne suis nullement fâché, répliqua-t-il en la regardant d’un air amusé.
« Comment dois-je comprendre ce qu’il veut ? » se dit Melina, confuse.
— C’est plutôt moi qui apprécie votre dévouement à aider les esprits errants.
— Il n’y a pas de quoi, marmonna-t-elle.
— Et merci pour le bol vert en plastique ! Je vous rembourserai sous peu…
« Il me semble qu’un esprit ne peut autant agir sur les choses matérielles », pensa la jeune femme, dont les yeux s’agrandirent jusqu’à devenir comme ceux d’une chouette. « Comment pourrait-il me rembourser le bol s’il ne peut pas toucher son porte-monnaie ? »
Et voilà que Joachim claqua des doigts pour prendre l’apparence d’un jeune homme vivant. Oui, elle en était certaine. Il la regardait d’un air froid, ce qui allait bien avec ses yeux bleus. La bouche entrouverte en o, la passeuse d’âmes cligna des yeux, perplexe. Des sueurs froides coulèrent dans son dos, la faisant tressaillir. Elle porta sa main à son front.
« Un homme qui se fait passer pour un esprit ? Ce n’est pas possible ! À moins que ce soit moi qui ai pris un vivant pour un esprit… Commencerai-je à les confondre ? Pourtant, la distinction est bien évidente ! »
Son interlocuteur lui adressa son plus beau sourire, puis prononça les mots suivants :
— Madame Melina Göritz-Karrillon, je ne suis ni un esprit, ni un être humain…
« Alors, quoi ? Il serait un extraterrestre ? » déduisit-elle.
Comme s’il lisait ses pensées, il ajouta :
— Mais je ne suis pas un extraterrestre…
— Qui êtes-vous ? demanda Melina
— Loki.
— Comme le trickster dans la mythologie ?
— Oui.
« Ce doit être son surnom… »
Comme si Loki lisait ses pensées, il affirma :
— Pourtant, je suis sérieux, Madame Melina Göritz-Karrillon…
« D’accord, je peux très bien comprendre que Madame n’adhère pas au wotanisme pour croire en mon existence… Je m’en doutais bien… »
Il continua, en fixant la jeune femme de ses yeux bleus :
— Vous voulez une preuve supplémentaire ?
— Oui, balbutia-t-elle, incrédule, le cœur cognant fort dans sa poitrine car elle imaginait déjà Dieu-sait quoi.
Loki claqua des doigts et un bol en plastique vert, semblable à celui que la médium lui avait acheté, apparut entre ses mains.
Melina fit un geste pour sortir le bol du sac. Le trickster dit d’un air sûr :
— Merci pour le bol ! Je le prends ! Ma femme en aura de besoin !
— Pourquoi ? Vous auriez pu vous-même l’acheter au Lidl…
— Je le sais, murmura-t-il avec son plus beau sourire. Mais je voulais vous tester…
Il s’interrompit pendant un bref instant avant de reprendre d’une voix larmoyante :
— N’avez-vous pas pitié de moi, qui doit endurer pendant des millénaires le déversement du poison d’un serpent ?
« Là, on dirait que c’est l’histoire de Loki… Je la connais ! » songea-t-elle.
Loki commenta :
— Bon, alors, j’arrêterai alors ici mes lamentations…
En faisant un geste vers Melina, il insista :
— Voulez-vous me donner ce bol ?
— Oui, oui… marmonna-t-elle en sortant l’objet du sac et en le tendant à Loki.
Celui-ci le prend et la remercia d’un signe de tête puis ajouta :
— Dans tous les cas, merci, Madame Melina Göritz-Karrillon de m’avoir aider ! Sur ce, passez une bonne journée !
— Pareillement pour vous !
Et Loki, avec les deux bols emboîtés l’un dans l’autre, tourna les talons à la médium et marchait vers sa gauche. Melina le suivit jusqu’à le perdre de vue. Elle soupira en montant dans sa voiture. Elle conduisait dans un silence total. Le seul bruit était ses propres pensées. Du moins, telle était son impression.
« Celui-là était un cas bien particulier ! Par contre, je me demande comment peut-il être tantôt une femme, tantôt un homme, tantôt un esprit puis un vivant ? Peut-être est-il réellement Loki ? Il me semble peu probable, car selon le mythe, il ne sera délivré qu’au moment du Ragnarök… »
Melina sortit de ses réflexions par le klaxon de la voiture derrière elle. Elle revint chez elle.
***
À l’entrée de la grotte Atta, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Allemagne.
Loki, agitant les deux bols en plastique vert, s’exclama d’un air enjoué :
— Sigyn, regarde ce que j’ai trouvé ! Tout en m’amusant de la médium Melina Göritz-Karrillon ! Elle est incroyablement naïve ! Ah ! Ah !
Sa femme en voyant les deux objets, les prit ausitôt et les observa de tous les côtés. Les yeux bleus brillant d’une lueur joyeuse, elle commenta d’une voix douce :
— Tu es vraiment génial ! Toujours aussi ingénieux…
— Comme toujours, répliqua-t-il avec un sourire coquin.
Sigyn l’embrassa sur les lèvres, puis murmura :
— Au moins, ça me permettra d’avoir des récipients pour contenir le poison du serpent… Tu peux être tranquille de ce côté-là… Tu sais que je suis toujours aussi rapide pour pouvoir vider un bol plein…
— Je le sais…
Il l’embrassa sur les joues.
Elle dit d’une voix très douce, en caressant son bras :
— Reviens à ta place habituelle et attends ta délivrance finale le jour du Ragnarök…
Il approuva d’un geste de tête et se dirigea vers la paroi de la grotte. Dans un repli, un peu en hauteur, un serpent était enroulé. Sa femme l’attacha à nouveau, comme si Loki ne s’était pas échappé de sa prison.