L’Histoire du Professeur Procyon

Chapitre 8 : L’envers du signal

2531 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 06/08/2026 18:48

À près de quatre cent mille kilomètres de là, le signal qui avait brièvement fait frémir l’ampèremètre de l’émetteur venait d’être détecté. Sur la face cachée de la Lune, enfoui au fond d’un cratère que les astronomes terrestres ne pouvaient jamais observer directement, un poste automatique dressait ses antennes vers le vide. L’installation était encore modeste. Quelques galeries pressurisées couraient sous la roche lunaire et reliaient une salle de contrôle, un hangar étroit, des réserves d’énergie. Aucune tour ne dominait l’horizon. Aucun emblème ne signalait sa présence. De l’extérieur, seuls quelques dômes, presque entièrement recouverts d’une couche de poussière lunaire, trahissaient la présence du poste de surveillance au milieu des roches et des cratères. Dissimulé dans ce paysage stérile, il observait la Terre depuis de nombreuses années. La mission première de ses capteurs était de repérer les principaux gisements de minerais de la planète. Ils recueillaient également des données sur les activités militaires, les satellites, l’atmosphère et les progrès technologiques des peuples de la Terre. D’autres programmes répertoriaient leurs langues, leurs infrastructures et leurs divisions politiques. L’humanité ignorait tout de cette surveillance. Selon les analyses de la station lunaire, l’humanité formait encore une civilisation primitive, violente et morcelée, dont les capacités spatiales ne dépassaient guère les abords de sa propre planète.


Cette nuit-là, pourtant, le poste lunaire enregistra une anomalie. Une brève séquence venait d’apparaître sur une fréquence habituellement encombrée par les émissions terrestres. Le phénomène n’avait duré qu’une fraction de seconde. Trop bref pour attirer l’attention d’un observateur humain. La séquence fut isolée, amplifiée, décomposée. L’analyse révéla une suite de cinq impulsions, suivies de trois autres, puis d’une dernière, plus faible, qui s’effaça presque aussitôt. Les systèmes de surveillance interrompirent leurs analyses ordinaires. Plusieurs circuits jusque-là en veille furent activés. Dans le silence de la salle de contrôle, des rangées de voyants rouges s’allumèrent les unes après les autres. La structure venait d’être reconnue. Elle appartenait à un ancien protocole de communication impérial. Le calculateur consulta ses archives. Cinquante années de transmissions furent parcourues en quelques secondes, jusqu’à ce qu’un message ancien reparaisse sur les écrans. Il avait été envoyé entre le poste lunaire et Stykadès, une planète dans le système de Véga, à une époque où les installations terrestres semblaient encore incapables d’en distinguer l’existence. La comparaison ne laissait aucune place au doute. Le poste lunaire orienta ses antennes vers l’archipel japonais. Il recoupa la direction du signal avec les relevés électromagnétiques, les cartes d’activité humaine et les archives accumulées depuis des années. Une région montagneuse apparut. Puis un domaine isolé. Enfin, un nom s’afficha : le Bouleau Blanc. Le calculateur classa l’anomalie au niveau le plus élevé. Le rapport fut compilé, crypté, puis transmis à Stykadès.


Bien loin de la Lune et de la petite planète bleue qu’elle surveillait, le rapport atteignit Stykadès. La séquence apparut sur les écrans du centre scientifique impérial de Véga. Au-dehors, d’immenses tours métalliques dominaient des plaines couvertes d’installations industrielles. De longues conduites d’énergie reliaient les chantiers spatiaux aux fabriques d’armement. Plus haut, sous un ciel aux lueurs pourpres, des escadrilles d’appareils militaires traversaient les nuages artificiels. Tout, sur ce monde, semblait témoigner de la puissance de Véga. Pourtant, sous cette démonstration de puissance, les premiers signes du déclin apparaissaient déjà. L’exploitation intensive du Végatron avait assuré la puissance de l’Empire. Grâce à cette énergie, Véga avait construit ses flottes, soumis des peuples et transformé des planètes entières en colonies minières. Mais les radiations produites par son exploitation contaminaient désormais certaines régions de Stykadès. Des zones industrielles avaient dû être évacuées, tandis que les gisements les plus accessibles s’épuisaient plus rapidement que ne l’admettaient les estimations officielles. Le peuple n’en savait presque rien. Le Grand Stratéguerre, lui, connaissait parfaitement l’ampleur de cette lente dégradation. Dans une vaste salle aux parois sombres, il siégeait au sommet d’une estrade. Son trône semblait taillé dans une masse de métal noir, hérissée de pointes et traversée de faisceaux lumineux. Au-dessus de lui flottait l’emblème de Véga, immense et menaçant.

Devant l’estrade se tenaient trois des plus hauts responsables de l’Empire.

Dantus occupait la première place. Ministre et commandant suprême, il affichait une assurance imperturbable. Ses mouvements étaient mesurés, comme si chacun de ses gestes répondait à un calcul précis. Son attitude trahissait l’autorité d’un homme habitué à voir ses décisions exécutées sans discussion.

À ses côtés se trouvait Horos, général et ministre des Sciences. Grand et mince, il avait le visage anguleux et les traits sévères. Sa posture impassible contrastait avec l’arrogance de Dantus. Son regard semblait tout analyser, sans que son expression laisse transparaître la moindre inquiétude ni le moindre empressement.

Un peu en retrait, Hydargos, commandant en second et chef des forces d’avant-garde, se tenait droit dans son uniforme. Massif, les poings serrés derrière le dos, il affichait l’impatience d’un soldat peu disposé à supporter de longues discussions.

Une représentation de la Terre tournait lentement au centre de la salle. Les océans occupaient la majeure partie de sa surface. Des zones colorées indiquaient les réserves de minerais, les régions fertiles, les réseaux hydrographiques et les concentrations de population.

Le Grand Stratéguerre contempla la planète.

— L’expansion de notre empire exige désormais plus de ressources que nos colonies ne peuvent nous en fournir, déclara-t-il enfin.

Sa voix résonna contre les parois. Personne ne l’interrompit.

— Nos flottes ont besoin d’énergie. Nos cités ont besoin de ressources. Chaque conquête doit désormais alimenter la suivante. Et pendant ce temps, certains de mes savants osent m’annoncer que Stykadès elle-même pourrait un jour devenir indigne de porter mon trône.

Dantus inclina légèrement la tête.

— Les projections les plus alarmantes reposent encore sur des hypothèses, Votre Grandeur. La production de Végatron peut être maintenue pendant plusieurs cycles, à condition d’ouvrir de nouveaux sites d’extraction.

— Sur quelles planètes ? gronda le Grand Stratéguerre. Celles que nous avons vidées ? Celles dont les peuples résistent encore ? Ou celles que tes machines ont rendues inhabitables ?

Dantus ne répondit pas.

Hydargos fit un pas en avant.

— Donnez-moi une flotte, Votre Grandeur. Je vous apporterai autant de mondes qu’il en faudra.

Un sourire bref passa sur le visage du souverain.

— Tu m’apporteras des ruines, Hydargos. Tu sais vaincre des armées. Tu sais incendier des villes. Mais un empire ne se nourrit pas de cendres.

Hydargos baissa les yeux, incapable de dissimuler son humiliation.

Horos leva alors une main vers la projection de la Terre. Les données changèrent. L’atmosphère, la température moyenne et la répartition des eaux apparurent autour du globe.

— Cette planète ne ressemble pas aux territoires que nous avons conquis jusqu’à présent, dit-il. Son atmosphère est directement compatible avec notre physiologie. Ses océans constituent une réserve presque inépuisable. Son climat est stable et sa biosphère pourrait accueillir nos populations sans adaptation majeure.

Il agrandit certaines régions.

— Les données de localisation recueillies depuis plus de cinquante ans ont révélé que son sous-sol renferme les minerais indispensables à nos industries. Son étoile est stable et sa gravité ne nécessiterait aucune adaptation importante. La population locale dispose déjà d’infrastructures exploitables, mais ses capacités spatiales demeurent rudimentaires.

Hydargos eut un rire méprisant.

— Des êtres incapables de quitter leur propre planète. Il suffirait de quelques Golgoths pour les mettre à genoux.

— Les détruire ne serait pas difficile, répondit Horos sans le regarder. Préserver intact ce que nous voulons leur prendre le sera davantage.

Dantus se tourna vers lui.

— Tu surestimes ces créatures. Leurs armes sont primitives. Leurs nations se combattent pour des frontières qu’elles ont elles-mêmes tracées. Elles seraient incapables de s’unir avant que nous ayons occupé leurs centres de pouvoir.

— Je ne les surestime pas, répliqua Horos. Je mesure ce qu’elles pourraient devenir si elles disposaient du temps nécessaire.

Le Grand Stratéguerre se pencha sur son trône.

— Elles n’en disposeront pas.

La Terre continua de tourner au centre de la salle. Aux yeux du souverain, elle n’était ni un refuge ni une promesse de salut pour son peuple. Elle représentait un monde riche, dont la conquête lui permettrait d’asseoir davantage sa domination. Un territoire capable de remplacer les colonies épuisées, d’accueillir ses armées et de devenir le nouveau centre de son empire. Stykadès pourrait alors décliner. Son règne, lui, survivrait.

— Nous n’attaquerons pas la Terre avant d’en connaître chaque faiblesse, reprit-il. Nous étudierons ses défenses et exploiterons les rivalités entre ses peuples jusqu’au jour où nous les soumettrons. Lorsque nous frapperons, aucune force ne devra pouvoir s’opposer à nous.

Un signal retentit alors dans la salle. Un avertissement rouge se mit à clignoter sur l’un des écrans.

Horos releva la tête.

— Une transmission prioritaire du Camp de la Lune Noire, annonça une voix mécanique.

— Qu’elle soit affichée, ordonna le Grand Stratéguerre.

Le rapport de la station lunaire sur le signal intercepté remplaça les cartes de ressources. La séquence 5-3-1 y figurait clairement.

Hydargos fronça les sourcils.

Dantus s’approcha aussitôt.

— Ce code appartient à nos anciens protocoles.

— En effet, répondit Horos.

Il parcourut rapidement le rapport. Plus il avançait dans sa lecture, plus son visage se fermait.

— Cette séquence vient-elle du Camp de la Lune Noire? demanda le Grand Stratéguerre.

— Non, Votre Grandeur. Elle provient de la Terre.

Un silence pesant envahit la salle.

Hydargos se retourna brusquement vers la planète bleue.

— Impossible.

— Le Camp de la Lune Noire a confirmé l’origine, poursuivit Horos. Un appareil terrestre a reproduit une partie d’une communication impériale transmise il y a quinze ans.

Dantus fit apparaître les données techniques.

— Une émission volontaire ?

— Probablement pas. La puissance était trop faible. Il pourrait s’agir d’une fuite produite par un appareil d’analyse.

— Dans ce cas, dit Dantus, les Terriens possèdent un enregistrement de notre message.

— C’est également ma conclusion.

Hydargos frappa du poing contre sa cuirasse.

— Alors cessons de perdre du temps. Que le Camp de la Lune Noire envoie une unité et réduise l’endroit en poussière.

Horos se tourna vers Hydargos, le visage fermé.

— Et avec le domaine disparaîtraient aussi les réponses que nous cherchons, objecta-t-il.

Hydargos haussa les épaules.

— Les morts ne parlent pas. Si ces Terriens ont découvert quelque chose, leur disparition empêchera au moins qu’ils ne poursuivent leurs recherches.

— Nous ignorons combien de copies existent, qui les a consultées et à qui les résultats ont été transmis, répliqua Horos. Détruire le lieu sans interroger ses occupants ne ferait qu’effacer la seule piste dont nous disposons.

De nouvelles informations s’affichèrent. Une carte du Japon apparut, puis l’image du domaine du Bouleau Blanc. Des photographies aériennes s’affichèrent : le manoir, les antennes, la tour d’observation, les bâtiments agricoles et les chemins qui disparaissaient entre les arbres. Un dossier d’identification s’ouvrit. Le visage de Genzo Procyon apparut.

— Astrophysicien, lut Horos. Spécialiste de l’analyse des structures informationnelles dans les rayonnements cosmiques. Il a poursuivi ses études et ses recherches à l’université de Berkeley avant de revenir récemment dans son domaine familial.

Une seconde fiche remplaça la première. Le visage d’Elena apparut à son tour.

— Elena Procyon, poursuivit Horos. Elle a étudié la physique et la philosophie à l’université de Berkeley, avant d’intégrer plusieurs programmes de recherche. Elle a travaillé pendant des années aux côtés de son époux. Elle connaît probablement l’ensemble de ses découvertes.

D’autres images suivirent, parmi lesquelles celles de leur fils.

— Des primitifs, répéta Hydargos. Que peuvent-ils comprendre à nos communications ?

Horos observa longuement le portrait de Genzo.

— Assez pour comprendre que ce signal n’a rien d’ordinaire.

Dantus tourna lentement la tête vers Horos.

— Ces Terriens devront être conduits sur Stykadès. Mes services se chargeront de leur interrogatoire.

— Ce serait prématuré, répondit Horos. Nous ignorons encore l’étendue de leurs découvertes et l’identité de ceux qui pourraient les partager.

— Tu cherches surtout à les placer sous ton autorité.

— Je cherche à éviter que ton empressement ne compromette l’opération.

Le Grand Stratéguerre frappa soudain l’accoudoir de son trône.

— Assez !

Sa voix résonna dans toute la salle. Les trois officiers s’inclinèrent.

— Je ne tolérerai pas qu’une poignée de Terriens compromette les projets de Véga. Ceux qui ont intercepté nos communications seront capturés. Si leurs connaissances ont été transmises, tous leurs complices seront retrouvés.

Son regard se posa sur Horos.

— Tu conduiras cette opération.

Hydargos releva brusquement la tête, mais n’osa protester.

Dantus demeura impassible.

— Je les veux vivants, poursuivit le Grand Stratéguerre. Du moins jusqu’à ce que nous sachions ce qu’ils ont compris.

Horos inclina la tête.

— Il sera fait selon votre volonté, Votre Grandeur.

— Lorsque les interrogatoires seront terminés, le domaine sera détruit. Aucun appareil, aucun document, aucun témoin ne devra subsister. Les autorités terrestres devront croire à un accident.

Hydargos esquissa un sourire.

— Et si les Terriens résistent ?

Le Grand Stratéguerre contempla une dernière fois l’image du Bouleau Blanc.

— Alors ils apprendront que ceux qui découvrent les secrets de Véga ne vivent jamais assez longtemps pour les révéler.

La projection de la Terre s’éteignit.


Sur la face cachée de la Lune, le poste d’observation reçut les premiers ordres de mobilisation. Des galeries maintenues dans l’obscurité depuis des années furent éclairées. Des portes blindées s’ouvrirent lentement sur un hangar enfoui sous la roche. Pour la première fois, l’installation ne se contentait plus d’observer la Terre. Elle se préparait à lancer sa première opération sur le sol terrestre.

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