L’Histoire du Professeur Procyon

Chapitre 9 : La nuit de la lune rouge

3127 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 10/08/2026 00:00

Sur Stykadès, les préparatifs commencèrent directement après la décision du Grand Stratéguerre. Horos avait fait transférer les relevés recueillis par le Camp de la Lune Noire dans une salle de briefing tactique. Un plan du manoir et des chemins aux alentours occupait l’écran principal. L’opération devait être rapide. Horos écarta immédiatement l’emploi d’appareils de combat imposants qui pourraient être repérés par les installations terrestres. Un seul transporteur acheminerait le matériel nécessaire à l’intervention. Il contenait un générateur de brouillage et de camouflage assez puissant pour isoler temporairement l’ensemble du domaine. Des charges explosives furent ajoutées au matériel. Elles ne seraient utilisées qu’après l’évacuation des trois occupants, afin de faire disparaître les dernières traces du message qui auraient pu échapper à leurs recherches faute de temps. Sa soute avait été aménagée pour recevoir les prisonniers au retour.

Deux petites navettes complétaient le dispositif. Elles déposeraient les soldats de part et d’autre du domaine, puis se mettraient en retrait, prêtes à les récupérer. Le transporteur, plus lourd, se poserait à environ cinq cents mètres du manoir. Cette distance permettrait de maintenir le générateur à proximité de la zone à brouiller et de transférer rapidement les prisonniers.

Horos parcourut une dernière fois les différents secteurs affichés devant lui. L’intervention ne présentait aucune difficulté particulière. Le domaine était isolé, les trois cibles réunies au même endroit et rien n’indiquait une surveillance particulière dans les environs. Il suffisait d’attendre que les unités aient pris position autour du manoir, d’activer le brouillage, puis d’intervenir avant que les occupants aient le temps de comprendre ce qui se passe.

Une vingtaine de soldats avaient été désignés. Horos les accompagnerait jusqu’au Camp de la Lune Noire. Il superviserait ensuite l’opération à distance depuis la base lunaire. Cette position lui permettrait d’analyser les informations transmises par les systèmes de surveillance et de coordonner les mouvements des soldats.


Quelque temps plus tard, Horos et l’unité atteignirent le Camp de la Lune Noire. Tandis que les soldats préparaient les trois appareils pour leur descente vers la Terre, Horos rejoignit la salle de contrôle d’où il suivrait l’opération. Sur les écrans de la base lunaire, le domaine du Bouleau Blanc apparut bientôt au milieu d’une région montagneuse du Japon. Lorsque les appareils quittèrent la Lune, tout avait été calculé pour que leur présence sur Terre ne dépasse une vingtaine de minutes.


Au Bouleau Blanc, la nuit était tombée depuis plusieurs heures. Les collines n’étaient plus que des masses sombres sous un ciel dégagé. Au-dessus des lacs, une petite brume s’élevait légèrement dans l’obscurité. Dans le ciel, la lune avait pris une étrange teinte rougeâtre qui donnait au paysage une lumière inhabituelle. Rien, pourtant, ne semblait troubler le calme du domaine. À l’intérieur, tout le monde dormait. Les premiers signes de l’approche ne vinrent pas des instruments de Genzo. Ils vinrent des écuries.


Dans les écuries du manoir, un cheval releva brusquement la tête. Ses oreilles pivotèrent vers l’extérieur. Il resta quelques secondes immobile, le corps tendu, puis souffla bruyamment. Dans le box voisin, une jument frappa le sol avec son sabot. Un autre cheval hennit. Peu à peu, les autres relevèrent à leur tour la tête et l’agitation se propagea d’un box à l’autre. Le bruit s’intensifia jusqu’à réveiller Genzo. Il resta un instant allongé à écouter les bruits qui venaient de l’extérieur. Depuis son enfance, il avait appris à distinguer les bruits ordinaires du domaine de ceux qui annonçaient quelque chose d’inhabituel. Les chevaux pouvaient réagir à un animal qui rôdait près de l’écurie, mais il était rare qu’ils s’agitent presque tous au même moment. Il se leva sans réveiller Elena et descendit dans le noir jusqu’au rez-de-chaussée. Il ouvrit la porte de la cuisine qui donnait sur la cour et resta quelques secondes sur le seuil.


La lueur de la lune lui permettait de distinguer les têtes des chevaux qui s’agitaient dans leur box ainsi que les contours des dépendances et de l’entrée. Le vent était faible et rien ne semblait bouger. Soudain, il aperçut une silhouette traverser brièvement un espace entre deux bâtiments. Genzo fronça les sourcils. Il pensa d’abord à l’un des hommes qui travaillaient parfois dans l’exploitation, mais personne n’avait de raison de se trouver là à cette heure. L’inconnu s’arrêta un instant contre un mur, presque confondu avec son ombre, puis disparut derrière la grange. Quelques secondes plus tard, une seconde silhouette apparut plus loin. Une troisième suivit presque aussitôt. Toutes progressaient dans la même direction, sans lampe, en profitant de l’ombre des bâtiments pour dissimuler leur progression. Genzo recula lentement à l’intérieur et referma la porte sans bruit.

Il remonta dans la chambre.

Elena s’était réveillée.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a des hommes dehors.

Elle se redressa.

— Des hommes du domaine ?

— C’est peu probable… Va chercher Heiwa dans sa chambre et descendez tous les deux dans l’ancienne partie du sous-sol.

Elena resta un instant silencieuse.

— Et toi ?

— Je vais essayer de prévenir Rigel et d’appeler de l’aide.

Elle observa son visage et comprit qu’il avait vu quelque chose qui l’inquiétait réellement.

Genzo alluma la lumière de la chambre, puis celle du couloir. Elena alla chercher leur fils pendant qu’il descendait vers le bureau pour appeler Rigel.


Sur la face cachée de la Lune, les systèmes d’observation détectèrent immédiatement plusieurs fenêtres du manoir qui venaient de s’éclairer. Horos releva les yeux vers l’écran. Les soldats n’avaient pas encore terminé leur déploiement. Une partie de l’unité qui devait approcher par les bois n’avait pas encore atteint sa position.

— Ils sont réveillés, annonça un opérateur du Camp de le Lune Noire.

Horos regarda les positions. S’il attendait davantage, les occupants risquaient de donner l’alerte avant que le brouillage ne soit activé.

— Faites descendre le transporteur. Commencez l’intervention.

L’ordre fut transmis alors que plusieurs unités n’avaient pas encore rejoint leur position. Le transporteur se posa dans une clairière située à environ cinq cents mètres du manoir derrière plusieurs rangées d’arbres. Plusieurs soldats en sortirent et mirent immédiatement en service le générateur.

Genzo décrocha le téléphone du bureau. La ligne était hors service. Il actionna plusieurs fois le contacteur, puis raccrocha. Il alluma aussitôt le poste radio-émetteur installé près des anciens appareils de son père. Un grésillement continu emplit la pièce. Il changea de fréquence. Même résultat. Le téléphone et le radio-émetteur avaient cessé de fonctionner au même moment. Cela ne pouvait être une coïncidence.

Elena apparut dans l’encadrement de la porte avec leur fils.

— Tu as réussi à joindre Rigel ?

— Non. Impossible de communiquer avec l’extérieur.

Il emmena sa femme et son fils jusqu’à la porte étroite située au fond du couloir. Genzo souleva un vieux tapis qui recouvrait une partie du plancher. Dessous se trouvait une trappe. Il l’ouvrit. Un escalier de pierre descendait vers les anciennes fondations du manoir.

— Descendez deux niveaux. Mettez-vous à l’abri dans la cave des archives.

Le garçon regarda son père.

— Tu ne viens pas ?

Genzo s’accroupit devant lui.

— Je vais prévenir Rigel et je reviens avec du renfort.

Il se releva et regarda Elena.

— Ne remontez pas tant que je ne suis pas revenu.

Elle acquiesça. Elle conduisit leur fils jusqu’à une petite pièce voûtée.

Cette partie ancienne du sous-sol se trouvait sous la grande tour. Les murs y étaient beaucoup plus épais que dans le reste du manoir. Certains remontaient aux premières constructions du domaine et étaient constitués de blocs de granite serrés les uns contre les autres. Lorsqu’ils eurent disparu dans l’escalier, Genzo referma la trappe et remit soigneusement le tapis en place. Kenshiro utilisait cette cave pour conserver ses archives.


L’épaisseur des murs perturbait de plus en plus les détecteurs végiens à mesure qu’Elena et son fils s’enfonçaient dans le sous-sol. Sur l’écran du Camp de la Lune Noire, leurs deux signaux s’effaçaient progressivement.

— Nous perdons deux cibles, annonça un opérateur.

Horos s’approcha de l’écran.

— Elles se déplacent ?

— Impossible à déterminer. Les signaux deviennent trop faibles.

Quelques secondes plus tard, les deux repères avaient complètement disparu.


Genzo quitta le manoir par une porte latérale et se mit à courir en direction des écuries. Pour rejoindre Rigel, il devait traverser une partie de la cour avant de contourner les bâtiments. Il n’avait parcouru qu’une trentaine de mètres lorsqu’un homme surgit d’une embrasure à mi-chemin pour lui barrer le passage.

— Arrêtez-vous ! somma-t-il.

Dans la lumière de la lune, Genzo distingua un uniforme sombre, une protection qui recouvrait une partie de son visage. Son regard s’arrêta surtout sur l’objet qu’il tenait entre ses mains. Il n’en avait jamais vu de semblable. Genzo poursuivit sa course et obliqua vers les écuries. L’homme leva son arme. Une lumière jaillit. Le rayon frappa le sol juste devant Genzo et fit éclater plusieurs pavés sur sa trajectoire. Le tir semblait surtout destiné à lui couper la route. Il eut tout juste le temps d'éviter ce nouvel obstacle. Genzo ne ralentit pas sa course. Deux autres soldats alertés par le tir sortirent du bois à une centaine de mètres. Une seconde décharge frappa le sol derrière lui. Genzo prit l’ancien passage dissimulé derrière des feuillus. Lorsqu’il était enfant, Rigel et lui l’utilisaient souvent pour rejoindre plus rapidement les pâturages situés en contrebas. Derrière lui, ses poursuivants n’avaient pas vu qu’il avait emprunté le passage caché et continuèrent sur le sentier. Il poursuivit sa course vers la maison de Rigel et tenta de remettre de l'ordre dans les événements qui venaient de se produire. Ces hommes apparus autour du manoir, leurs armes qui ne ressemblaient à rien de connu, le téléphone et la radio devenus inutilisables au même moment… Tout cela avait quelque chose d’aussi inexplicable que les signaux qu’il avait étudiés pendant tant d’années.


Dans la salle de contrôle du Camp de la Lune Noire, Horos suivait l’évolution de l’opération. Le dernier repère encore visible s’effaça à son tour de l'écran de surveillance. Au même moment, les unités transmettaient leurs informations depuis le manoir. Les images reçues montraient plusieurs soldats en train de fouiller le bâtiment, tandis qu’une autre équipe progressait dans la tour. Ils inspectèrent également les niveaux inférieurs, sans remarquer la trappe dissimulée sous le tapis.

— Le bâtiment est vide, annonça finalement le chef de l’unité.

Horos fixa les écrans.

— Les deux autres cibles ?

— Aucune trace.

Horos observa les dernières données.

— Elles sont probablement hors de portée de nos détecteurs.

— Arrêtez les recherches, ordonna Horos. Nous sommes restés trop longtemps sur place. Chaque minute supplémentaire augmente le risque d’être repérés.

L’officier hésita.

— Et les appareils ?

Horos regarda les images transmises depuis le manoir. Le matériel du professeur Procyon occupait plusieurs pièces et une partie de la tour.

— Nous n’avons pas le temps de l’emporter. Détruisez-le avec le reste.

Les ordres furent immédiatement transmis aux unités.

Les charges transportées depuis Stykadès furent réparties dans la tour et autour des installations scientifiques. Plusieurs furent placées près des alimentations électriques afin de provoquer un incendie suffisamment important pour rendre difficile toute analyse ultérieure des appareils.


Dans la petite pièce voûtée, Elena avait entendu les soldats passer au-dessus d’eux. Depuis quelques minutes, les bruits de pas s’étaient éloignés.

Leur fils était assis contre le mur.

— Tu crois qu’ils sont partis ?

Elena tendit l’oreille.

— Je ne sais pas.

Elle s’assit près de lui.

— Nous attendons ton père.

Au-dehors, les dernières unités commençaient à se retirer.


Genzo avait déjà parcouru les deux tiers du chemin vers la maison de Rigel lorsqu’une explosion retentit derrière lui. Il se retourna aussitôt. Le manoir était caché par les arbres, mais une violente lueur avait éclairé le ciel au-dessus du domaine. Genzo comprit aussitôt que sa maison venait d’être frappée. Il resta immobile une fraction de seconde. Puis son visage changea.

— Elena !

Sa femme et son fils étaient toujours à l’intérieur. Il repartit immédiatement vers le domaine. Il ne chercha plus à éviter les chemins découverts. Une deuxième détonation beaucoup plus importante retentit. Genzo accéléra encore.


La première explosion avait déclenché une réaction en chaîne dans les batteries et les systèmes d’alimentation auxiliaires du manoir. Le générateur de brouillage avait continué de fonctionner malgré le choc, mais plusieurs de ses circuits électriques avaient été endommagés. En quelques secondes, son alimentation devint instable et une importante surcharge se propagea jusqu’aux accumulateurs du transporteur. Les soldats n’eurent pas le temps d’intervenir. L’appareil explosa dans une déflagration bien plus violente que la précédente. L’explosion avait creusé un cratère gigantesque qui s’étendait jusqu’aux bâtisses. Le manoir et l’ensemble des dépendances avaient été entièrement rasés.


Horos observa quelques secondes les images du domaine ravagé. Il consulta les données de l’unité. Depuis l’explosion, aucune des balises des soldats au sol ne répondait encore. Il n’y avait plus personne à évacuer.

— Faites revenir les navettes immédiatement.

Le rapport adressé au Grand Stratéguerre fut bref.

Horos se tenait devant l’écran principal du Camp de la Lune Noire lorsque le visage du souverain apparut. Dantus et Hydargos se trouvaient à ses côtés. Horos exposa les faits sans chercher à atténuer l’échec.

L’intervention avait dû commencer avant la fin du déploiement lorsque les occupants du manoir s’étaient réveillés. Les trois cibles avaient ensuite échappé aux détecteurs. Faute de pouvoir les retrouver sans prolonger dangereusement l’opération, il avait ordonné la destruction du domaine. Le manoir et ses installations avaient été entièrement anéantis. Mais la seconde explosion avait également détruit le transporteur et tué tous les soldats restés au sol. Seules les deux navettes avaient pu regagner le Camp de la Lune Noire.

Lorsque Horos eut terminé, le Grand Stratéguerre le considéra avec mépris.

— Voilà donc le résultat de votre opération. Aucun prisonnier, un transporteur détruit et une unité entière anéantie.

Horos inclina légèrement la tête.

— Oui, Votre Grandeur.

— Et après un tel désastre, vous n’êtes même pas capable de me garantir que Procyon est mort.

— Nous n’avons pas pu le vérifier.

Le Grand Stratéguerre frappa l’accoudoir de son trône.

— Je vous avais ordonné de me ramener ces Terriens, pas de sacrifier mes hommes dans une opération aussi lamentable !

Personne ne répondit. Dantus et Hydargos gardèrent le silence.

— Les installations ont été détruites, reprit Horos. Tout ce qui se trouvait dans le domaine a été pris dans l’explosion.

— Cela ne rachète en rien votre échec.

Son regard demeurait fixé sur Horos.

— Cette opération devait être rapide, discrète et sans laisser la moindre trace de notre présence. Vous avez échoué sur chacun de ces points.

Horos baissa la tête.

— Oui, Votre Grandeur.

Le souverain resta silencieux un instant.

Puis son regard se durcit encore.

— Le Camp de la Lune Noire reprendra sa mission initiale. Je ne veux aucune nouvelle intervention sur Terre sans mon ordre personnel. Quant à vous, Horos, regagnez Stykadès immédiatement. Nous reparlerons de cet échec à votre retour.

La communication s’interrompit.


Genzo poursuivait sa course vers le domaine. À mesure qu’il approchait, les traces de l’explosion devenaient de plus en plus visibles. Des branches et des débris jonchaient le chemin. Plusieurs arbres avaient été arrachés. Il s’arrêta lorsqu’il atteignit les pâturages. Le manoir avait disparu. Un immense cratère occupait une partie du domaine et s’étendait jusqu’aux écuries. Le manoir et les dépendances n’étaient plus que des ruines. Quelques foyers brûlaient encore parmi les débris. Genzo resta un instant sidéré, puis reprit aussitôt sa course. Il rejoignit l’emplacement du manoir et chercha à se repérer au milieu des pierres et des poutres effondrées. La cave des archives se trouvait sous l’ancienne tour.

— Elena !

Il commença à dégager les premiers débris.

— Heiwa !

Aucune réponse.

Genzo continua. Les pierres étaient nombreuses et certaines étaient trop lourdes pour être déplacées seul. Il tenta malgré tout d’en retirer le plus possible.

Quelques minutes plus tard, Rigel arriva à son tour. La première explosion l’avait réveillé.

Il aperçut Genzo au milieu des ruines.

— Genzo !

Celui-ci se retourna.

— Elena et Heiwa sont dans la cave des archives.

Rigel vint immédiatement l’aider.

Ils dégagèrent ensemble plusieurs pierres et morceaux de charpente, mais l’accès aux niveaux inférieurs restait enseveli sous une masse impressionnante de gravats.

Genzo finit par s’arrêter. Sa voix était tremblante.

— C’est moi qui leur ai dit de descendre là.

Rigel posa une main sur son épaule.

— Tu voulais les mettre à l’abri.

Genzo regarda les ruines.

— Je leur ai dit que je reviendrais.

Rigel ne répondit pas.

Genzo tomba sur ses genoux et couvrit son visage avec ses mains.

Laisser un commentaire ?