✨ Soho by night ✨

Chapitre 1 : Nights in white satin

6591 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 01/12/2025 11:12

✨ Soho by night ✨


chapitre 1 : Nights in white satin 


Les rues de Soho se vidaient rapidement après la débauche depuis le changement d’heure !  


La nuit prenait désormais ses quartiers dès l’heure du thé et la foule travailleuse de Londres se regroupait davantage dans les pubs que sur le pavé glacial et humide de l’automne qui touchait à sa fin. Bientôt, les fêtes de fin d’année les obligeraient à braver les éléments pour dénicher présents et bonnes bouteilles, mais l’heure n’était pas encore venue, n’en déplaise au matraquage publicitaire… L’entre-deux fêtes, une fois passé Halloween, était plutôt calme, pour ne pas dire déprimant.


Cela faisait trois heures que Crowley arpentait Whickber Street, les mains dans les poches de son jean super skinny et la tête enfoncée dans ses frêles épaules, dans l’espoir vain de se réchauffer… Son blazer en cuir léger ne le protégeait aucunement des gouttes glaciales portées par le vent mordant de ce début de nuit, mais outre le fait qu’il n’était pas du genre à porter une doudoune, son activité ne permettait pas de trop se couvrir, comme lui avait précisé Madame Sandwich. 


Il était ivre cette nuit-là. 

Comme toutes les autres, depuis que l'ascenseur avait fait disparaître Aziraphale et tous ses rêves, quatre mois plus tôt. Madame Sandwich - Donna - l’avait trouvé écroulé devant la porte de son établissement, une bouteille de Talisker aux trois quarts vide entre les mains. Elle lui avait proposé un job, comme elle l’avait fait tant d’autres fois en seulement quelques mois. Sauf que cette fois-ci, il avait accepté !

L’alcool n’avait pas suffit à calmer la douleur qui lui déchirait le cœur. Le démon s’était donc dit que le sexe pourrait, au mieux, combler le vide abyssal laissé par ce foutu angelot, au pire, passer le temps et lui procurer un peu de plaisir. Eh puis bon… Depuis la mise en route du Second Avènement, il était pourchassé par l’Enfer et avait dû abandonner ses pouvoirs, afin de passer sous les radars de Shax et, accessoirement, ceux du Métatron. Vivre dans la Bentley n’était plus une option. Trop voyant. Trop prévisible. Sans parler du prix de l’essence… 

Il lui avait fallu adopter une vie de mortel. Or, la vie mortelle s’avérait chère. Horriblement chère ! Au départ, Crowley avait troqué quelques-unes de ses possessions pour payer le loyer de son nouvel appartement et l’alcool - au prix exorbitant - qu’il consommait quotidiennement. Mais bientôt, il n’eut plus rien à troquer ! La proposition de Donna avait donc fini par s’imposer d’elle-même pour survivre… Qu’aurait-il pu faire d’autre de toute façon ? Devenir fleuriste ? Douce utopie. Ça ne marchait pas comme ça chez les humains. Il fallait des diplômes. De l’argent. Un garant pour le bail d’une boutique. Quel garant aurait-il bien pu proposer ? Le Diable ? “Pour le garant, veuillez écrire à Satan - Prince des Ténèbres - madame, il viendra signer plus tard. Avec votre sang.” 

Ouais… Pas très réaliste comme projet. Alors que celui de madame Sandwich… Vendre son corps, représentait une alternative bien plus crédible ! Il était plutôt joli, comme on lui avait souvent fait la remarque. Certains Ducs de l’Enfer, sans parler de Satan en personne, aimaient jouer avec son corps pendant ses séjours prolongés en Enfer. Les humains pouvaient bien jouer avec lui eux aussi ! Après tout, il ne méritait pas mieux, s’était-il dit, tandis que Donna lui avait expliqué sans détours les “risques du métier”. 

Crowley se souvenait d’avoir bien rigolé aux évocations de Donna. Les risques du métier… Il en avait connu d'autres ! Les viols ? Les coups ? Sans commentaires… Les mutilations ? Sûrement des chatouilles en comparaison de celles infligées par Hastur, avait-il pensé. 

La drogue ? Les maladies sexuellement transmissibles ? Des inventions de son camp ! Non vraiment, rien n’avait affolé l’épave qu’il était à l’époque. Qu’il était toujours… 



Deux ans plus tard, Crowley n’était toujours pas inquiet. Malgré tout ce qu’il avait connu depuis - et Satan savait qu’en tant qu’escort-boy, il n’avait pas été épargné - il ne redoutait aucun client, habitué ou novice. Pire encore, Donna se lamentait qu’il en accepte encore, qu’elle savait lui avoir fait du mal… Naturellement, il aurait pû se défendre un minimum, même sans pouvoirs, sauf qu’il n’en faisait rien. Donna elle-même, alertée par des bruits sourds entendus depuis la chambre de passe de Crowley, avait fini par défoncer sa porte un soir. Accompagnée par quelques-unes de ses filles, elle avait empoigné le client et lui avait envoyé un violent coup de genou dans les parties avant de le raccompagner à la sortie. Elle avait ensuite soigné Crowley - qui avait refusé d’aller à l’hôpital - et l’avait reconduit à son appartement. Pendant une bonne semaine, elle était venue chaque jour s’assurer de son rétablissement et lui faire les soins. Elle avait même participé à son loyer cette fois-ci, pour qu’il puisse rester au repos le temps nécessaire. La patronne du lupanar n’avait pas été la seule à lui rendre visite à cette occasion ! Nina et Maggie s’étaient inquiétées de ne plus voir leur ami arpenter Whickber Street et lui avaient apporté son “Six for the Bitch” quotidiennement à domicile, tout en promettant les pires représailles à son assaillant.

Crowley, lui, ne s’était pas formalisé de ce connard libidineux et des actes non consentis qu’il lui avait imposés. Il avait appris à se dissocier de son enveloppe humaine depuis trop longtemps. Cette coquille vide et dépourvue d’âme, qui n’abritait plus qu’un cœur brisé. Ce même corps et ce même cœur qu’Aziraphale avait rejetés sans cérémonie, au profit d’une promotion aussi surprenante que suspecte. Si l’ange n’en avait que faire de lui, pourquoi empêcher qui que ce soit d'abîmer son corps ? Le nouvel Archange Suprême avait bien piétiné son cœur… Nul n’avait jamais accordé la moindre importance à Crowley. Il avait eu tort de se rapprocher d’Aziraphale. Tort de penser que l’ange était son ami. Encore plus tort d’imaginer qu’il pouvait être autre chose qu’un ami. 


Non. Crowley était seul, comme il l’avait toujours été. La compagnie d’Aziraphale ne s’était finalement bornée qu’à ce putain d’Arrangement foireux. Au mieux, l’ange n’avait fait que fraterniser, au pire, il s’était bien foutu de sa gueule. Une plaisanterie de plus de six-mille ans tout de même ! Et dire que c’était lui qui travaillait à la Tour de Passe-Passe. La blague…       


Machinalement, ses pas l’avaient mené devant la librairie. 


Les fenêtres à croisillons laissaient filtrer une douce lueur en provenance du bureau d’Az… De l’intérieur. Attiré par la lumière comme un papillon, il s'approcha du perron d’un pas lourd. Au milieu des étagères, désormais impeccablement rangées, déambulait Muriel, une tasse à la main. La jeune ange finit par s’asseoir sur le fauteuil d’Az… Sur le fauteuil devant le secrétaire, et posa sa tasse au sommet d’une pile de livres, avant de se concentrer sur le journal, probablement le Celestial Observer. Elle en feuilleta distraitement quelques pages, tandis que le regard du démon se promenait avec nostalgie sur la pièce. Le gramophone, le comptoir, le canapé. Toutes les plumes et les petits accessoires d’écriture et de dessin. L'énorme Bible, posée sur son pupitre. Les escaliers menant à la chambre de Jim. Le lustre qui avait illuminé le bal de l’Association des Commerçants de Whickber Street. Le nombre incalculable d’extincteurs que lui-même avait offert à l’ange après l’incendie de la librairie. 

Chaque objet lui rappelait un moment partagé avec Aziraphale et lui faisait l’effet d’une lame chauffée à blanc qui labourait un peu plus son pauvre cœur. 


Comme à chaque fois qu’il passait devant la librairie, il ne pouvait s’empêcher d’imaginer ce que serait sa vie s’il avait suivi l’autre imbécile au Paradis… Certes, il ne ferait pas le tapin pour payer le loyer de son appartement minable, sa sous-marque de Talisker et le box de stockage qu’il louait pour abriter sa fidèle Bentley, qu’il n’avait plus les moyens de faire rouler. Il serait certainement drapé dans sa tenue d’apparat de Séraphin, comme autrefois, ou dans n’importe quel costume plus moderne qu’ils devaient désormais porter Là-Haut. Il serait le bras droit d’Aziraphale, ça oui, mais à quel prix ? Les humiliations de Michaël et d’Uriel ? La surveillance constante virant au harcèlement du Métatron ? Sans parler de devoir ramper devant Dieu… Non merci. Il préfèrait encore être un travailleur du sexe ! Donna était cool avec lui, plus qu’aucun de ses anciens patrons. Ils faisaient 30/70 sur ses gains et elle lui apportait son café tous les matins ! Elle fournissait en outre une chambre pour ses passes, ce qui lui évitait de travailler à domicile ou ailleurs, enfin sauf pour… Peu importe. La Tour de Passe-Passe était un endroit propre, qui offrait un cadre de travail à peu près sécurisé, même si les clients étaient de plus en plus borderline avec les forces de l’Enfer qui se déchainaient sous le règne de Shax. 


Et si Aziraphale avait accepté son offre à lui ? S’ils avaient fui vers Alpha du Centaure ou ailleurs ? S’ils s’étaient fait oublier dans un petit cottage au fin fond de la campagne anglaise ? 


Son corps serait le Temple d’Aziraphale et non un hall de gare aux heures de pointe…  


Tandis qu’il portait une main à sa poitrine douloureuse, Muriel sembla ressentir sa présence et tourna son visage juvénile vers la porte. Un sourire triste ourla ses lèvres l’espace d’un instant et elle l’invita à entrer d’un amical geste de la main, comme elle le faisait toujours. Et comme il le faisait toujours, Crowley refusa en secouant énergiquement sa tête, faisant virevolter quelques mèches auburn sombres sur ses lunettes de soleil. 

Techniquement, il aurait pu ouvrir la porte, car malgré qu’Aziraphale ne soit plus le maître des lieux, Muriel l’avait plusieurs fois invité à entrer. Mais ce que la jeune ange prenait pour un refus plein de ressentiment, n’était en fait qu’une mesure de sécurité évidente, à la fois pour le démon fugitif, mais aussi pour épargner à Muriel de passer pour une renégate… Crowley était pourchassé par tout l’Enfer, mais aussi traqué par le Métatron, comme il l’avait appris de la bouche de… Peu importe. Sa situation n’avait jamais été aussi précaire ! Il prenait déjà bien trop de risques à tourner ainsi autour de la librairie, même si la surveillance de l’Ambassade du Paradis se faisait de plus en plus légère, comme il l’avait constaté depuis quelques mois déjà. Les Archanges devaient penser que le démon s’était évaporé dans la nature, loin, très loin de Soho. Apparemment, ils ignoraient l’adage selon lequel il fallait garder ses amis près de soi, mais ses ennemis encore plus près… 


La vitre lui renvoya un instant le reflet de son visage émacié, couvert de longues mèches, le long desquelles ruisselaient les gouttes de pluie qui avaient réussi à s’infiltrer sous ses lunettes, faisant couler son mascara. A moins que ce ne soient des larmes. Se pouvait-il qu’il lui en reste ? Quoi qu’il en soit, il essuya les traînées sombres sur ses joues d’un revers de main et s’ébroua. La nuit débutait juste, il s’agissait de rester présentable !  


Après un soupir résigné, il remit ses lunettes et offrit à Muriel un signe de main avant de s’écarter de la librairie la mort dans l’âme, enfin… Façon de parler. 


Toutes les places de stationnement étaient prises, cependant il ne croisa personne dans la rue. Saloperie de temps de merde ! Si seulement il pouvait encore commander la météo…

Un connard avait garé sa Porsche juste devant la librairie, sur la place qui revenait de droit à la Bentley… Crowley résista à l’envie irrépressible de rayer son aile avec la clé de sa chambre de passe, tel un voyou. Il fallait dire que le porte-clé de son trousseau - une grosse pêche estampillée “dans le cul Lulu” - ne le rendait pas très crédible en racaille… Il préféra donc s’éloigner en étouffant sa haine. Il avait de l'entraînement. 

 

Il se tint appuyé contre un lampadaire pendant une bonne demi-heure, en s’obligeant à sortir les mains de ses poches et à plaquer un sourire lascif sur ses lèvres à chaque fois qu’une voiture ralentissait, mais ces abrutis ne faisaient que chercher une place. Il était presque minuit et pour l’instant, il avait fait chou blanc… Pas tellement étonnant pour un soir de semaine, mais il n’avait vraiment pas envie de passer la nuit sous ce lampadaire, alors il se dirigea vers le seul endroit qui semblait attirer les humains ce soir, le pub ! 

De toute façon, il avait soif alors autant joindre l’utile à l’agréable. Il se dirigea donc vers le Dirty Donkey. Le pub était bondé ce soir ! Toutes les tables étaient prises, mais il restait un peu de place au bar. Crowley joua des coudes et parvint à héler le patron, un client de la Tour de Passe-Passe. Un client hétéro.


— Salut, A.J ! le salua-t-il, avec un sourire. 

— ‘Soir. Un Talisker s’il te plaît. 


Avec un signe de tête, le patron s’éloigna pour verser le breuvage dans un élégant verre à whisky, qu’il tendit ensuite au démon. Crowley sortit de sa veste une petite carte noire, portant le monogramme doré TPP au sommet de l’esquisse d’une tour crénelée, et la tendit au barman en échange de son verre. Un petit système mis en place entre Donna et le patron du pub pour que la Tour paye les consommations de ses prostitué.e.s, afin de leur éviter de se promener avec du liquide. 

Il fallait bien que les réunions de l’Association des Commerçants de Whickber Street servent à quelque chose, comme le répétait souvent Madame Sandwich…


— Sois discret, A.J… Les flics passent de plus en plus ici, lui chuchota le barman, en rangeant la carte dans la poche de son tablier. 


Crowley acquiesça sans mot dire. Les lois contre la prostitution s’étaient durcies ces derniers mois, la faute au gouvernement, qui comptait de plus en plus d’adeptes de ce que Donna nommait “la fausse pudibonderie”. 


Tandis qu’il sirotait tranquillement son Talisker, Crowley promena son regard sur la pièce. Déjà deux-trois regards appuyés s’attardaient sur lui. Finalement, cette nuit ne s’annonçait pas si mal. Bien pris, il pourrait peut-être même s’acheter une veste plus chaude… 


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Le Dirty Donkey était noir de monde. Tant mieux. Personne n’avait fait attention aux portes de l'ascenseur qui s’étaient brièvement ouvertes sur un Aziraphale essoufflé, aux yeux écarquillés. Après la lumière divine régnant au Paradis, sa vue mit quelques instants à s’accoutumer à celle, beaucoup plus tamisée, du pub. Il jeta des regards de bête traquée tout autour de lui, mais seuls les clients de l’établissement l’entouraient, dans l’insouciance la plus totale. Personne ne lui accorda le moindre regard, malgré le costume blanc aux arabesques dorées qu’il portait. L’alarme avait déjà dû sonner, Là-Haut, mais maintenant qu’il s’était rendu mortel - et indétectable - grâce à un dernier miracle, Aziraphale ne l’entendit pas. 


Par mesure de précaution, il préféra ne pas s’attarder sur place et fendit la foule de badauds pour se précipiter dans la rue. La température était toujours la même au Paradis - parfaite - aussi un frisson lui parcourut le corps lorsqu’un vent humide et glacial lui fouetta le visage, une fois sur le trottoir. Il l’accueillit néanmoins avec gratitude et l’ombre d’un sourire se dessina sur ses lèvres. Depuis quand était-ce douloureux de sourire ? C’était comme si les muscles de son visage avaient oublié de s’étirer de cette manière. Aziraphale s’ébroua :  

pas le temps de savourer le parfum de la pluie, ni les odeurs familières de Soho. Il fallait qu’il se cache, le temps de réfléchir à un plan. Pas le Plan. Son plan. 

Et pour le moment, celui-ci n’avait rien de Grand, ni d’Ineffable. Il fallait trouver un endroit où dormir. Parce qu’il faisait nuit ici… Il n’avait pas pensé à vérifier ce détail dans la précipitation de son départ. Il n’avait pas spécialement attendu le bon moment, il avait agi au moment le plus opportun pour lui et après bien des hésitations. 


Lorsqu’il avait quitté la Terre, sa séparation avec Crowley avait été horrible. Maintenant qu’il s’était échappé du Paradis, c’était sa séparation d’avec un autre être qui lui pesait. Ce poids de la culpabilité, qu’il ne connaissait que trop bien. Mais contrairement à Crowley, il avait pu formuler une promesse à celui qui n’avait plus d’autre choix que de l’attendre au Paradis. Décidément, quoi qu’il fasse, l’ange était toujours déchiré. Lui qui avait passé six-mille ans somme toute, assez calmes… Pourquoi tant d’acharnement contre lui en l’espace de moins de trois ans ? Tandis qu’il se posait cette question, il se souvint qu’il avait plusieurs fois contrarié Dieu après tout, et que c’était exactement ce qu’il continuait à faire…


Retrouvant ses anciennes habitudes, il traversa pour se retrouver devant sa librairie. Enfin… Son ancienne librairie. Avec un pincement au cœur, il remarqua l’odieuse Porsche garée devant, sur la place de la Bentley. La voiture de luxe n’avait pas sa place ici. Il l’aurait bien fait disparaître, mais il n’en avait plus le pouvoir. Il s’en détourna donc pour s’approcher des fenêtres. A l’intérieur, le calme régnait en ce milieu de nuit. Avec un faible sourire, il discerna Muriel dans la pénombre, endormie sur son fauteuil, un journal chiffonné sur sa poitrine. Son regard s’attarda alors sur le canapé non loin. Celui sur lequel Crowley s’asseyait toujours d’une manière bien à lui, malgré ses protestations. A vrai dire, celà n’avait jamais dérangé Aziraphale que Crowley passe ses longues jambes par-dessus les accoudoirs ou encore le dossier, bien au contraire. Le démon incarnait la légèreté et l'insouciance qui lui avaient toujours fait défaut à lui, le loyal et obéissant Chérubin-rétrogradé Principauté-upgradé Archange Suprême. 


Pourquoi cet imbécile de démon avait-il refusé sa proposition ? Une occasion inespérée de revenir dans les bonnes grâces de Dieu. Bon… Ce même Dieu qu’il venait lui-même de duper et de fuir à toutes jambes… Pourtant les choses auraient peut-être évolué différemment si Crowley l’avait secondé. Il l’avait imaginé tant de fois se tenant à ses côtés, éminence grise drapée de blanc et d’or. Aziraphale lui aurait tout offert. 

Il aurait usé de tout son pouvoir d’Archange Suprême pour combler le moindre de ses désirs. Mais que savait-il de ses désirs après tout ? Manifestement rien, s’il en croyait l’échange qui avait précédé leur séparation. Certes, le démon l’avait embrassé. Mais même à ce moment-là, ils n’avaient pas été sur la même longueur d’ondes… 

Crowley avait fait son choix. Parce qu’il avait eu le choix, lui. C’avait été la seule consolation d’Aziraphale ! Savoir que Crowley avait choisi en son âme et conscience, tandis que lui avait sacrifié l’une, comme l’autre. 


Malgré les menaces à peine voilées du Métatron, Aziraphale avait pensé pouvoir faire la différence. Apporter un peu de bon sens au Plan. Injecter toute son empathie envers l’Humanité pour euthanasier cette Apocalypse dans l'œuf. Il aurait étouffé le Second Avènement et serait revenu victorieux du Paradis ! Peut-être même aurait-il exigé une danse de l’excuse. Peut-être même qu’ils en auraient ri. Peut-être même se seraient-ils embrassés à nouveau…   


Ça ne s’était pas passé comme ça. Il n’avait jamais été question de lui demander son avis, encore moins de lui confier le Plan ! Il avait été fait Prince du Paradis, certes, mais cette manipulation n’avait servi qu’à le garder sous contrôle, pour empêcher un nouveau sabotage de l’Apocalypse. Depuis le départ, le Plan comprenait, soit de les séparer, Crowley et lui, soit de les réunir pour les tenir enchaînés à la même laisse. 

S’il avait fallu résumer la situation, Aziraphale préférait la laisse, Crowley avait opté pour la séparation. Et voila le résultat. L’ange s’était planté dans des proportions… Ineffables ! 

Jadis, Aziraphale ne vivait que pour se mettre faussement en danger et être secouru par Crowley. Désormais, il était réellement dans la merde et le démon était… Dieu sait où ! Aziraphale avait eu beau le chercher en secret sur la réplique miraculeuse du globe terrestre, Crowley avait tout simplement disparu des radars. Il avait même usé de son pouvoir pour sonder Alpha du Centaure, mais n’y avait trouvé que Gabriel et Beelzebub, dans une position des plus compromettantes, ceci-dit au passage… Ce faisant, il s’était fait surprendre par Michaël, qui avait levé les yeux au ciel : “ne perds pas ton temps, Aziraphale, ces deux-là sont irrécupérables ! Toutefois, ils ne quittent pas Alpha du Centaure et ne représentent aucune menace. Concentre-toi sur le Plan”, avait-elle martelé, avant de tourner les talons. 


Et c’est ce qu’il avait fait. Il en avait saisi toutes les implications et en avait été horrifié. Et voilà le résultat. Il était planté devant une librairie fermée, au beau milieu de la nuit, et vêtu comme un parrain de la mafia. Ou du moins, un parrain de la mafia d’un de ses romans…  


Mais Crowley ne pouvait pas s’être évaporé ! Et il ne pouvait pas non plus avoir été capturé par l’Enfer, sinon il l’aurait su via la communication inter-services mise en place par Michaël. Sauf si on le lui avait caché. Aziraphale avait pensé à cette éventualité bien sûr. Il s’était imaginé Crowley, prisonnier de Shax et jeté aux pieds du trône de Satan… Non. C’était impossible ! Déni. Crowley était bien trop malin, il ne se serait pas laissé capturer. 

1827… Lui soufflait son esprit. C’était déjà arrivé. Crowley avait été aspiré en Enfer et y était resté pendant une trentaine d’années. Ce qu’il y avait subi ? Ils n’en avaient jamais parlé ! L’imagination d’Aziraphale était suffisante, il n’avait pas besoin de détails. 

Sauf que le Prince du Paradis avait rencontré le Prince de l’Enfer pour les détails inhérents au Plan, comme cela s’était toujours fait en vue de planifier tel ou tel Fléau. Une fois seuls à seuls, Aziraphale avait osé poser la seule question dont il se souciait vraiment de la réponse : l’Enfer avait-il retrouvé son fugitif ? 

Shax avait hésité avant de répondre, elle avait semblé le jauger, mais avait fini par répondre que non, Crowley était toujours dans la nature. En “cheffe d’Etat” avisée, elle lui avait aussi demandé si sa capture éventuelle aurait pû faire l’objet d’une quelconque tractation avec le Paradis. Et ça avait été au tour d’Aziraphale d’hésiter… 


Oui. Oui, le Paradis aurait trouvé une monnaie d’échange contre son ancien Séraphin. Tout ce que vous voudrez, s’était-il entendu répondre, d’une voix brisée. Shax lui avait souri de son sourire carnassier. Entendu, avait-elle rétorqué. La simplicité de cette réponse ne constituait toutefois aucune garantie, surtout venant d’elle. Quel serait le prix à payer pour récupérer Crowley ? Aziraphale n’en avait aucune idée et il ne savait même pas s’il aurait le pouvoir nécessaire pour satisfaire l’Enfer, mais à ce moment-là, il s’en foutait royalement. Archangéliquement, même ! De toute façon, l’occasion ne s’était pas présentée tant qu’il assurait ses fonctions. Shax ne s’était pas manifestée et maintenant qu’il s’était enfui et que Michaël assurait très certainement son poste par intérim, aucune tractation ne se ferait, sauf par l’intermédiaire du Métatron. Le Livre de la Vie. La Voix de Dieu oserait-elle effacer Crowley du Livre si le démon était rendu au Paradis ? Serait-ce cela le prix à payer, qui apaiserait les deux camps, leur permettant de se débarrasser d’un élément perturbateur commun ? Aziraphale n’osait penser plus longtemps à cette hypothèse et laissa son ami le déni balayer l’idée sous le tapis. Il tenta de se rasséréner en songeant que le démon n’avait pas fait parler de lui durant ces deux ans et demi. Il n’avait pas tenté de torpiller la mise en place du Second Avènement et n’avait pas tenté, non plus, d’entrer en communication avec lui. Il ne représentait donc, pour le moment en tout cas, aucune menace. A peine une ombre sur un monochrome blanc…


Muriel remua dans son sommeil et cela mit fin à la transe d’Aziraphale. 

Hors de question de dormir ici ! Mais où alors ? Il y avait bien des hôtels à Soho, et il s’était miraculé de quoi survivre avant de partir, mais il savait que l’argent était une denrée très volatile sur Terre et il ne savait pas combien de temps il allait devoir se cacher, or les hôtels étaient hors de prix dans tout Londres. Il songea un instant à demander l’hospitalité à Nina, mais le café était naturellement fermé à cette heure tardive. Tout comme la boutique de disques. Sans parler du fait qu’il ne savait pas comment il serait accueilli par ses anciennes amies… Il observa toute la longueur de la rue. La boutique de magie, le restaurant de Juliette, la boutique de tapis… Aucun de ces endroits n’offrait d’option envisageable. Son regard fut attiré avec espoir par la lumière émanant du pub qu’il venait de quitter, mais là non plus, pas d’option de couchage. 

Son costume était trempé et il prit soudain conscience du fait qu’il était gelé jusqu’aux os. Tout en grelottant, il vit au loin la porte bleue de chez Madame Sandwich s’ouvrir, laissant brièvement filtrer une lumière douce dans l’obscurité de la nuit. Deux silhouettes venaient de s’y engouffrer et la porte se referma aussitôt. 


La maison d’hôtes ! 

Parfait, songea Aziraphale, en se dirigeant d’un pas déterminé vers la porte… L’heure était indécente, mais si quelqu’un venait d’entrer, il y avait un mince espoir qu’il puisse, lui aussi, y trouver refuge ! Avec soulagement, il entendit des petits pas s’approcher dès qu’il frappa à la porte. 


Madame Sandwich en personne lui ouvrit la porte avec un grand sourire, surplombant un décolleté pigeonnant : 


— Bonsoir, mon mignon, l’accueillit-elle d’une voix lascive. Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi, mon chou ? Tu es plutôt fille, garçon ou les deux ? demanda-t-elle, avec un sourire commerçant. 

— Hum… Bonsoir, Madame Sandwich ! répondit l’ange, surpris. 


La femme se pencha pour le reluquer de la tête aux pieds avant d’écarquiller ses yeux, lourdement maquillés, de stupeur : 


— Monsieur Fell ? C’est vous ? 

— Il semblerait, coassa Aziraphale, nerveux, en se frottant les mains.   


Madame Sandwich le dévisagea avec un air indéchiffrable, subtil mélange de colère et d’incompréhension. Son sourire affable se mua en un rictus circonspect : 


— Qu’est-ce que vous foutez là ? 

— Hum… Eh bien… Il se trouve que… Je cherche un endroit où dormir… balbutia Aziraphale, le regard fuyant. 

— Ben retournez dans votre librairie ! L’étrange gamine sera ravie de vous revoir, elle…  


L’ange marqua un temps d’arrêt devant le ressentiment évident de son ancienne voisine, qu’il n’arrivait pas à s’expliquer, malgré ses efforts. 


— Ce, hum… C’est impossible ! C’est… Compliqué. 

— Ben voyons… répondit la femme d’une voix traînante, en s’appuyant contre le chambranle. 

— Vous… Je me disais que vous pourriez me louer une chambre… formula l’ange, en observant le couloir, par-dessus l’épaule de Madame Sandwich. 


La femme se redressa lentement en lissant sa courte robe, puis toussota en plongeant ses yeux dans ceux de l’ange : 


— Vous avez compris que ce n’était pas réellement des chambres d’hôtes que je tenais, n’est-ce pas ? 


Pour toute réponse, Aziraphale la fixa, éberlué. Madame Sandwich soupira.


— Bon alors je vais être plus claire, vu que vous n’avez pas l’air d’avoir la lumière à tous les étages… C’est un bordel ici ! 

— Un bordel ? répéta Aziraphale, hébété. La Tour de Passe-Passe ? insista-t-il. 

— Incroyable, non ? se moqua la courtisane, en plaquant ses mains sur ses hanches. 

— Mais… Mais… gesticula nerveusement l’ange. Vous avez bien des chambres ? finit-il par demander, d’un air lamentable. 

— Ouais, pour baiser. Vous cherchez un nouveau travail ? demanda Madame Sandwich, avec intérêt. Vous n’avez pas trop le profil, mais ça se travaille… ajouta-t-elle, en le jaugeant à nouveau, mais d’un œil différent. 

— Quoi ? Non ! s’offusqua l’ange. Je me disais juste que… Vous pourriez me louer une chambre, tout simplement ! Pour dormir, précisa-t-il. 

— C’est pas un Airbnb ici ! Plutôt un AirBaise&Breakfuck… M’enfin oui, dans l’absolu je peux vous louer une chambre… Le loyer ne sera pas excessif, mais je vous préviens, y aura de la nuisance sonore ! 

— Pas de problème ! Merci, oh merci ! s’enthousiasma l’ange. Hum… Par contre, je suis ici, hum… De façon discrète ! Si vous pouviez noter un autre nom que le mien sur vos, euh… Registres, je vous en serais reconnaissant ! 

— Mes registres ? sourit avec ironie la courtisane. Ouais, bien sûr, mon chou… Allez venez, suivez-moi, vous faites vraiment pitié ! 


Aziraphale la suivit et essuya soigneusement ses chaussures sur le paillasson de l’entrée, puis observa un instant le hall. Le rez-de-chaussée - d’allure vétuste malgré une décoration moderne et chaleureuse - se composait d’un large couloir peu profond où quatre portes se faisaient face, deux d’un côté, deux de l’autre, tandis qu’un escalier en colimaçon, disposé en plein milieu, menait aux étages.  


— C’est… C’est grand ici ? demanda timidement l’ange, tandis que la femme le conduisait vers l’escalier. 

— Douze chambres réparties sur trois étages ! Le quatrième étage, c’est mon appartement privé. Mais actuellement, je n’ai que onze filles qui travaillent, vous avez de la chance, répondit-elle, en grimpant les marches. Je peine à recruter… 

— Il faut dire que ce n’est pas… Sans vous offenser, une carrière qui fait rêver… Contrairement aux chambres d’hôtes, ajouta Aziraphale, avec malice. 

— Vous m’offensez, mon chou ! Vous croyez peut-être que libraire ça vend du rêve ? Disons plutôt que… Eh bien, les gens deviennent bizarres depuis quelques temps… ajouta Madame Sandwich, en arrivant au premier palier.  

— Bizarres ? Vous voulez dire… Plus que d’habitude ? 

— Ouais, bien plus que d’habitude ! Les clients sont… Pffff… hésita la courtisane. Exigeants, irascibles… Intolérants à la frustration ! Ils se croient dans un drive, c’est pas croyable ! Ils ont une ou plusieurs prestations en tête et si mes filles refusent, ils… Ben disons qu’ils forcent la main. C’est pas que les clients, notez ! Les gens en général sont devenus un peu timbrés ! Déjà que la COVID n’avait pas fait du bien, mais là… Ça a commencé pas longtemps après votre départ, tiens, maintenant que j’y pense. Enfin bref… 


Ils étaient arrivés au troisième palier et Madame Sandwich se figea en sortant un trousseau de clés de sa poche. Plantée devant la deuxième porte à droite, elle se retourna brusquement pour fixer la chambre d’en face, de l’autre côté de l’escalier, et son parfum capiteux chatouilla les narines de l’ange, juste à côté d’elle. 


— Merde, j’avais pas pensé à ça, marmonna-t-elle. 

— A quoi ? 

— A rien ! Rentrez là-dedans ! 


Elle déverrouilla la porte et le poussa à l’intérieur de la chambre en refermant doucement la porte derrière eux. 


— Toutes les chambres sont sur le même modèle, commença à expliquer Madame Sandwich. Lit King size à droite, canapé en face et coin salle de bains à gauche ! Vous allez rester longtemps ? 

— Hum… Aucune idée ! 

— Ouais… Sur la commode, il y a une bouilloire et une machine à café. En dessous y a un petit frigo avec de l’alcool et des sodas. Si vous devez rester un moment, vous pouvez ajouter une plaque de cuisson et un micro-ondes, mais je vous préviens, je veux pas d’odeur de bouffe dans le vestibule, compris ? 

— Compris ! 


De toute façon, l’ange n’avait aucune idée de comment fonctionnaient ces engins… Madame Sandwich lui jeta un dernier regard mécontent en plissant les yeux et lui envoya les clés, qu’il attrapa de justesse.


— Et changez de fringues pour l’amour de Dieu ! 


Sur ce, elle sortit et claqua la porte derrière elle. 


— Et pour… 


Le prix, allait demander Aziraphale, mais les pas de la courtisane s’éloignaient déjà de l’autre côté de la porte. L’ange examina un instant le trousseau, composé de deux clés - celle de la chambre et celle du hall - reliées à un porte-clés en forme de sexe masculin ailé, accompagné d’une médaille dorée portant l’inscription Bad Ass. Avec un haussement de sourcil intrigué, il déposa les clés sur la console près de la porte, et promena son regard sur son nouveau domaine, à la décoration baroque, bien différente de celle qu’il venait de quitter… Deux fenêtres aux volets fermés étaient encadrées de lourds rideaux aux teintes cerise, légèrement plus sombres que le rouge des murs. Un canapé en cuir capitonné noir lui faisait face, devant lequel était disposée une petite table basse circulaire de la même couleur. En son centre, un élégant bol en cristal de bohême était rempli de préservatifs en tous genres et de sachets unidoses de lubrifiant. Disposé sur un énorme tapis, le lit King Size aux draps blancs contrastait avec l’ambiance feutrée du lieu, rehaussée toutefois par des touches dorées ici et là, comme la petite penderie trônant entre les fenêtres, les bougies ou encore les cadres, suspendus au-dessus du lit. 


Aziraphale repéra deux peignoirs en satin noir, suspendus dans la penderie et en saisit un, bien décidé à se débarrasser de son costume trempé, qu’il suspendit au porte-manteau, près du radiateur. Rompu de fatigue, il réussit tant bien que mal à mettre en route la bouilloire électrique - que Dieu leur pardonne - et s’engouffra dans la minuscule salle de bains afin de prendre une douche brûlante. Il en sortit un bon quart d’heure plus tard et s’enveloppa d’un épais drap de bain, avant d’enfiler le mince peignoir sur son corps nu. Il versa ensuite l’eau chaude dans un des deux seuls mugs et y plongea un sachet d’English breakfast, avant de se diriger vers le lit. Il posa sa tasse sur le chevet et écarta l’épaisse couette avant d’examiner distraitement le contenu des deux tables de chevet, qu’il referma bien vite en constatant qu’elles regorgeaient d’objets sexuels, de menottes ou encore de baillons… 


Il préféra prendre place dans l’énorme lit et se couvrit de la couette douillette avant de saisir sa tasse fumante. Un soulagement, qu’il savait passager, s’invita néanmoins au creux de son estomac, en même temps que la boisson réconfortante. La pendule au-dessus du canapé indiquait deux heures sept. Après un énième bâillement, Aziraphale reposa le mug vide sur la table de chevet et éteignit les lumières. Désormais plongé dans l’obscurité, il fut bientôt dérangé par des gémissements et des grognements en provenance de la chambre voisine, à moins que ce ne soit de celle d’en face. 


Epuisé, ces bruits n’empêchèrent toutefois pas son enveloppe humaine, désormais mortelle, de sombrer dans un sommeil animé, où des images inquiétantes de fin du Monde se superposaient à une silhouette dégingandée aux cheveux auburn…        




NDA : Le titre de ce chapitre est inspiré par la chanson du même nom des Moody Blues 💕. Cette fic va faire l'objet d'un petit topic côté forum ;)


























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