✨ Soho by night ✨
chapitre 3 : I do it for you
Aziraphale aurait bien voulu prier, mais cela aurait été déplacé dans sa situation.
Il se ravisa donc et termina son thé, avant de laisser la petite fiole en sécurité dans le tiroir de sa table de chevet (après avoir soigneusement ôté tout ce qui s’y trouvait). Résolu à retrouver Crowley, il se frotta les mains et attendit de ne plus entendre aucun bruit avant de quitter son appartement. Dieu savait combien de prostituées il risquait de croiser s’il ne se montrait pas prudent ! Après avoir rincé son mug, l’ange remarqua une pile de petites cartes de visite noires. Elles portaient toutes le monogramme doré TPP au sommet de l’esquisse d’une tour crénelée. Intrigué, il les examina plus en détail, mais elles étaient toutes identiques. Aucun numéro de téléphone, aucune adresse. C’était pour le moins curieux pour des cartes de visite, aussi les mit-il dans sa poche afin de les rendre à Madame Sandwich s’il la croisait. Un client avait dû les oublier là et peut-être allaient-elles lui manquer. L’ange avait quitté le Paradis, mais il n’en oubliait pas pour autant ses bonnes manières, c’est ainsi que Dieu l’avait créée après tout !
Au bout d’une bonne heure, il avait entendu les trois autres portes de son palier se refermer et se décida donc à sortir prudemment. Si dans la rue, l’agitation du nouveau jour se faisait bruyamment remarquer, plus aucune vie ne semblait animer le petit immeuble, au plus grand soulagement d’Aziraphale. Tandis qu’il verrouillait sa porte, il sursauta en entendant quelqu’un descendre les marches dans son dos et essaya de se dépêcher, mais ne réussit qu’à faire tomber ses clés par terre. Lorsqu’il se pencha pour les ramasser, il se retrouva nez à nez avec des bottines rouge vif. Il se redressa lentement et reconnut sans peine Madame Sandwich, bien que sa tenue ait changé au profit d’un simple jean, surmonté d’un épais manteau en fausse fourrure, assorti à ses chaussures.
La maquerelle l’observait avec un haussement de sourcils dubitatif :
— Mais enfin, qu’est-ce que vous foutez ?
— J’ai… J’ai échappé mes clés, expliqua l’ange en se redressant, le feu aux joues.
Pour se donner une contenance, il les rangea dans sa poche et en sortit la poignée de cartes, qu’il lui tendit :
— J’ai, hum… Je les ai trouvées sur ma commode. Quelqu’un a dû les oublier ! Je préfère vous les rendre, je ne voudrais pas… Je ne voudrais pas que leur propriétaire vienne me les réclamer…
Madame Sandwich les observa, mais sans les prendre :
— Ce sont les cartes d’ici. TPP, c’est pour la Tour de Passe-Passe. C’est le nom du bordel, précisa-t-elle, devant le regard confus de l’ange.
— Le nom du… La Tour de…
— De Passe-Passe, oui ! Vous avez compris le jeu de mots ou il faut que je vous fasse un dessin ? s’impatienta Donna.
— N… Non, surtout pas, merci ! Mais je, hum… Je n’en aurai pas besoin donc…
— Gardez-les ! Elles servent de monnaie virtuelle chez certains commerçants du quartier. Genre pour vous payer à boire au pub ou un café chez Nina… Vous avez pas un rond, je suppose ? ajouta-t-elle, avec un soupir blasé.
— Je vais, hum… Je vais arranger ça dans la journée… bredouilla Aziraphale, en replaçant les cartes dans sa poche.
— Ben ça, c’est à vous de voir, sinon vous pourrez toujours travailler pour moi, Monsieur Fell ! Ce serait marrant… gloussa-t-elle.
— Pas pour tout le monde… Eh bien en attendant, merci pour… Pour les cartes. Dieu vous bénisse, ajouta l’ange, presque machinalement.
Donna fit claquer sa langue et grimaça :
— Ouais… Mais non ! On se débrouille très bien sans son aide et vous aussi, vous verrez ! Allez, bonne journée, monsieur Fell… ajouta-t-elle, en tournant les talons.
Tandis qu’Aziraphale l’observait repartir en direction des marches, Donna se retourna soudain :
— Au fait, vous… Vous n’avez croisé personne depuis votre arrivée ? A part notre chère Maddy, bien sûr…
— Dieu soit louée, non ! se hâta de répondre l’ange, dont le soulagement était évident. Pourquoi ? ajouta-t-il, avec un brin d’inquiétude.
— Pour rien ! J’ai oublié de vous dire, mais les filles font le ménage des chambres chacune leur tour. Aujourd’hui c’est Krystal qui s’en charge ! Si vous avez besoin qu’elle passe dans votre chambre, faut juste la laisser ouverte ! Ça ne risque rien de toute façon, la journée la porte de l’immeuble est verrouillée, je ne l’ouvre qu’à partir de dix-sept heures !
— A dix-sept heures vous dites ? Pour… Pour le thé ? demanda Aziraphale, légèrement confus.
— Pour les cinq à sept voyons ! Faites un effort, monsieur Fell…
Aziraphale s’empourpra et bafouilla une réponse inintelligible tout en emboîtant le pas de Donna. Une fois sur le trottoir, Madame Sandwich s’éloigna sans ajouter un mot et l’ange se retrouva planté là, sans savoir par où commencer, plus seul que jamais…
Lui qui s’était toujours senti chez lui à Whickber Street ressemblait désormais à un touriste un peu perdu, partagé sur l’itinéraire à suivre. Il faisait toujours aussi froid, aussi se mit-il en quête d’un magasin de vêtements ! Heureusement pour lui, Soho n’en manquait pas et après un arrêt dans une supérette pour s’acheter des chaussettes et des caleçons, il se retrouva bientôt sur Argyll Street, dans un magasin de vêtements d’occasion, le Beyond Retro. Il y trouva sans mal un pantalon à pinces marron, ainsi qu’une chemise bleu pâle, un gilet sans manches en velours marron foncé et une paire de chaussures Oxford en cuir marron clair. Il ne trouva, en revanche, aucun nœud papillon, mais un épais cardigan en laine beige lui rendit le sourire. Il demanda à se changer avant de quitter la boutique et y abandonna son ancienne tenue, non sans en acheter une de rechange, beaucoup moins à son goût : un jean navy avec une chemise beige et un caban Prince de Galles en laine.
Sa carte bleue, estampillée Silver City, se montra des plus coopératives et valida le paiement sans l’ombre d’un souci dès que l’ange eut tapé le code secret, à savoir 7777.
Une fois chaudement habillé et d’une manière bien plus discrète pour un fugitif, Aziraphale s’en retourna sur Whickber Street avec une motivation renouvelée.
Il passa le plus rapidement possible devant la boutique de tapis dont le propriétaire, Monsieur Brown, astiquait la vitrine, et avisa la librairie, un peu plus loin. Il évita soigneusement de passer devant en empruntant le trottoir d’en face et s’arrêta au niveau du Donne-moi un café ou donne-moi la mort.
En cette fin de matinée, le petit café était presque désert et il repéra sans mal Nina, derrière son comptoir, en train de discuter avec Maggie, tout en lui tendant un gobelet. Aziraphale resta figé un moment, sans oser ni entrer, ni poursuivre son chemin. Dieu seule sait combien de temps il demeura ainsi immobile, mais il ne sentait plus l'extrémité de ses doigts et de ses orteils lorsque Nina s’interrompit en le dévisageant par-dessus l’épaule de Maggie. Toute trace de sourire s’effaça de ses lèvres, au profit d’un rictus haineux.
Au moment où l’ange s’apprêtait à faire demi-tour, elle lui fit signe d’entrer et vu la colère qui semblait animer la patronne du café, il préféra obtempérer, de peur qu’elle le poursuive dans la rue, attirant sur lui une attention malvenue. Maggie se tourna vers la porte en l’entendant s’ouvrir et son visage s’assombrit aussitôt.
— Mais que vois-je, Maggie ? Un revenant ? s’exclama Nina, en croisant ses bras sur sa poitrine.
— Monsieur Fell, l’accueillit Maggie, de sa petite voix aiguë, manifestement partagée entre joie et indignation.
— Mesdames… les salua timidement Aziraphale, le regard fuyant.
— On rentre au bercail la queue entre les jambes ? Qu’est-ce qui se passe, monsieur Fell ? La promotion ne s’est pas si bien passée que ça ? Ils vous ont mis de corvée de chiottes finalement ? se moqua ouvertement Nina.
Las et affamé, l’ange soupira lourdement :
— Pourrais-je avoir un thé s’il vous plaît, Nina ? Et… Et quelque chose à manger ? Ainsi nous pourrions discuter…
— Non, répondit simplement Nina. Vous allez sortir votre petit cul angélique de mon café et vite fait, bien fait ! Vous n’avez pas honte de vous pointer ici après ce que vous avez fait ?
— Nina, tenta de la tempérer Maggie.
— Je… J’ai commis une terrible erreur, admit l’ange. Mais je… J’aimerais arranger les choses… Savez-vous où je peux trouver Crowley ?
Les deux femmes échangèrent un regard et Maggie poussa un petit couinement, mais ce fut Nina qui répondit, d’une voix tranchante :
— Pourquoi faire ? Vous vous êtes torché avec ses sentiments, ça vous a pas suffi ? Vous voulez l’humilier encore un coup et disparaître deux ans de plus ? C’est quoi pour vous autres ? Un jeu ? Un sport national ?
— Non, s’offusqua Aziraphale. C’est… Je dois discuter avec lui, il est… Il est l’autre moitié de mon âme… ajouta-t-il, d’une voix chevrotante.
Maggie s’étrangla en portant une main à sa bouche, mais Nina resta inflexible :
— Il aurait fallu lui dire avant…
Tandis que l’ange s’apprêtait à ajouter quelque chose, et malgré le regard suppliant de Maggie, Nina pointa la porte.
— Très bien… Alors, hum… Bonne journée, mesdames… répondit Aziraphale, déconfit. J’espère… J’espère qu’un jour, nous pourrons avoir une discussion…
Nina étouffa un rire et lui tourna ostensiblement le dos pour mettre de l’ordre dans ses paquets de café, tandis que Maggie lui chuchota un “moi aussi” à peine audible.
Dire que cela ne s’était pas passé comme il l’aurait souhaité aurait été un euphémisme, mais Aziraphale ne pouvait pas s’empêcher de comprendre la réaction de ses anciennes amies. Qui sait dans quel état elles avaient dû voir Crowley après sa désertion. Si tant est que le démon soit resté quelques temps dans les parages après son départ, guettant peut-être avec espoir son retour… Cette pensée lui donna le vertige. A moins que ce ne soit de l’hypoglycémie ?
Le pas lourd, il traversa à nouveau la route et pénétra dans le Dirty Donkey, qui commençait doucement à se remplir pour le service de midi. Après un regard plein de ressentiment pour l'ascenseur, il se dirigea vers une petite table et s’y assit maladroitement, ses jambes refusant de le porter plus longtemps.
Le patron se présenta bientôt à sa table, un sourire aimable aux lèvres :
— Bonjour, bonjour ! Vous avez fait votre choix ?
— Bonjour, hum… Pardon, je… Je ne sais pas… hésita l’ange, qui n’avait pas encore consulté le menu.
— Puis-je vous proposer le menu du jour ? Un baked brie avec une salade et un café gourmand !
— Oh, hum… Oui, c’est parfait ! Un… Un thé gourmand pour le dessert, si c’est possible ?
— Bien sûr, Monsieur ! Vous payez par carte ?
— Je, hum… hésita l’ange, avant de fouiller dans sa poche.
Il en sortit une des petites cartes TPP et la tendit au patron :
— Avec ceci, si c’est possible ?
L’homme saisit la carte, abasourdi, avant de l’observer de la tête aux pieds :
— Oh ! Vous… Ok… Bien sûr, pas de problème ! Je ne vous avais jamais vu ici, ajouta-t-il, avec un nouveau sourire.
— Oui, je… Je viens d’arriver à Londres, pour… Pour… Le travail ? ajouta-t-il, avec hésitation.
— Je comprends ! Ça marche plutôt très bien ici, à Soho, répondit le serveur, avec un clin d'œil. Je vais vous chercher votre commande.
— Merci, mon cher !
Après plus de deux ans sans toucher de nourriture humaine, l’ange savoura son camembert rôti avec délectation jusqu’à la dernière bouchée et ne bouda pas son plaisir avec le thé gourmand. Tandis qu’il dégustait les petits choux à la crème qui l’accompagnaient, un homme élégant, d’un certain âge, vint s’asseoir en face de lui, avec un sourire charmeur. Aziraphale jeta des regards désespérés autour de lui, mais personne ne semblait s’intéresser au siège qu’il était en train de subir…
— Bonjour, le salua l’inconnu, d’une voix suave.
— Hum, bonjour… répondit Aziraphale, circonspect.
— Puis-je vous offrir un café ? demanda aimablement l’homme, en croisant ses longues jambes.
— Je ne bois pas de café, répondit nerveusement l’ange.
— Un thé dans ce cas ? sourit l’homme, en hélant le serveur. Deux thés gourmands supplémentaires, s’il vous plaît.
— Hum, c’est très gentil à vous, mais…
— Allons… Je vous ai vu dévorer vos choux, ne me dites pas que vous n’en mangerez pas deux de plus ? Ils sont délicieux ! Quelle idée de génie de fourrer ces petites boules de pâte avec une aussi succulente crème, n’est-ce-pas ? Ils ont été inventés au 16è siècle, le saviez-vous ?
— Je le sais, oui. Par un pâtissier italien - Pantanelli - un homme charmant, répondit Aziraphale, avec un sourire nostalgique.
— C’est amusant, on croirait que vous l’avez côtoyé personnellement, répondit l’inconnu. Quoi qu’il en soit, cela fait plaisir de rencontrer un homme cultivé ! Cela se fait rare, même si je dois admettre que Soho semble concentrer les spécimens tels que vous. Cela fait déjà deux fois que je converse avec un homme qui connaît l’origine des choux à la crème, s’amusa-t-il.
— C’est donc ainsi que vous abordez les inconnus ? En parlant de choux ? C’est… Original, concéda l’ange, quoique de plus en plus circonspect.
Avant que l’homme ne puisse répondre, le serveur revint avec un plateau. Tandis qu’il déposait deux thés et quatre petits choux supplémentaires, il adressa un clin d'œil mutin à Aziraphale.
— Merci. Et merci de m’avoir fait remarquer la présence de ce charmant nouvel habitant de ce beau quartier, le gratifia l’inconnu.
Avec un sourire entendu, le patron s’éclipsa aussitôt.
— Eh bien… Merci… bredouilla l’ange, en buvant une gorgée de thé, le regard fuyant.
— Tout le plaisir est pour moi ! Mais au fait, comment vous appelez-vous ?
Aziraphale paniqua l’espace d’un instant. Il n’avait pas pensé à une couverture ! Quel idiot, se réprimanda-t-il.
— Je… Je m’appelle… Monsieur… Gray !
— Oh, c’est… Très formel ! Puis-je vous demander votre prénom ? Moi, c’est John !
— Et moi, hum… Dorian ? hésita Aziraphale.
— Dorian ! Voilà qui est mieux, s’enthousiasma l’homme. Alors, hum… Est-ce que… Est-ce que vous commencez à dix-sept heures, Dorian ? demanda l’homme, sans détour.
— Commencer ? Commencer quoi ? demanda Aziraphale, en fronçant les sourcils.
L’homme posa une main brûlante sur la sienne et lui sourit d’une oreille à l’autre :
— Eh bien… Le travail !
— Le… Ahem… Le travail ? s’étrangla l’ange en fixant sa main, qu’il essayait de dégager de celle de l’inconnu.
— Oui, d’ailleurs à ce propos… Vos… Hum… Quels sont vos tarifs, Dorian ? demanda l’homme, vaguement embarrassé.
— Mes tarifs pour… répondit Aziraphale, interdit.
— Même si j’adorerais faire bibliquement connaissance avec vous, Dorian, j’ai peur que mes finances actuelles ne me permettent qu’une petite gâterie… Je fréquente un peu trop la Tour ces temps-ci, expliqua l’homme, avec une moue espiègle.
Aziraphale dégagea brutalement sa main en écarquillant les yeux :
— Seigneur, je… Il y a méprise, cher monsieur ! s’offusqua-t-il. S’il est vrai que je loge à… A la Tour… Je ne travaille pas pour Madame Sandwich ! clarifia-t-il. J’y suis juste… Temporairement hébergé…
L’homme adressa un regard noir au serveur, avant de se reprendre :
— Oh, hum… Je suis confus, monsieur Gray ! J’ai été mal… Informé… Ahem, bonne journée ! Les douceurs sont pour moi afin de me faire pardonner… ajouta-t-il, en se levant précipitamment.
— Merci… bafouilla Aziraphale.
Une fois l’homme parti, l’ange s’autorisa à respirer avec plus d’aisance et, tandis qu’il finissait les choux (lorsque le vin est tiré, il faut le boire après tout), il secoua la tête, troublé. L’idée qu’un homme puisse le trouver assez séduisant pour être prêt à payer en échange d’une faveur sexuelle était pour le moins… Curieuse. Pour ne pas dire abérrante !
Après être sorti du Dirty Donkey, Aziraphale erra sans but dans Soho à la recherche du démon. Il arpenta Whickber Street et en profita pour retirer de la monnaie afin de payer Madame Sandwich, même s’il n’avait aucune idée du prix de sa chambre… Il retira donc 500£ au guichet de la banque, se refusant à utiliser un distributeur, et poursuivit son chemin en espérant que la somme lui suffirait. Il ne trouva aucune trace du démon, ni au restaurant de Justine, ni à la boutique d’instruments de musique, ni à la boutique de magie, ni dans aucun autre commerce de la rue. Il se décida donc à marcher jusqu’à Mayfair. L’appartement de fonction de l’Enfer n’appartenait plus à Crowley depuis bien longtemps, mais l’ange désespéré n’avait pas d’autre idée. Le quartier se parait déjà de ses habits de Noël et Aziraphale eut une pensée pour la fête qui s’approchait à grands pas.
L’anniversaire de Jésus. Avec un soupir résigné, il hâta le pas jusqu’au bâtiment à la copropriété - comme bien d’autres - gérée par le Pandémonium. Il resta planté dans la rue pendant deux bonnes heures, si bien que la nuit était déjà tombée lorsqu’il se décida à rebrousser chemin.
Pas plus de cheveux roux que de silhouette dégingandée ne quitta, ni ne pénétra dans l’immeuble, à son grand désespoir, bien que cela fut prévisible…
Ramassant son sac de vêtements, il fit demi-tour et fut bientôt happé par la foule qui quittait les bureaux. Au passage de Maddox Street, il s’arrêta au Masons Arms et s’acheta un sandwich à emporter pour son dîner. Ballotté entre les passants et évitant de justesse de se faire couper en deux à chaque fois qu’il traversait la chaussée, il regagna Soho à dix-huit heures, échevelé et essoufflé !
La porte bleue était déverrouillée aussi Aziraphale, après un dernier regard désespéré dans la rue, s’engouffra dans le petit immeuble au moment où une pluie glacée commençait à tomber. A sa grande surprise, deux hommes patientaient au rez de chaussée, assis sur les premières marches de l’escalier. Ils le regardèrent vaguement s’approcher et se serrèrent contre la rambarde pour lui laisser la place de monter. Sans un mot, l’ange accéléra le pas, ne croisant toutefois personne au premier et au deuxième paliers. En arrivant au troisième étage, alors qu’il commençait à être rassuré, il fut toutefois accueilli par pas moins de six hommes ! Deux attendaient devant la chambre de Maddy, un devant la chambre en face de celle de la jeune prostituée, tandis que les trois autres se tenaient appuyés nonchalamment contre le mur de la chambre en face de la sienne.
Interdit, il observa cette faune hétéroclite de clients dont certains faisaient résolument peur, soit par leur apparence, soit par leur odeur… Il se hâta de sortir son petit trousseau de clés et de déverrouiller sa porte, mais alors qu’il s’apprêtait à s’enfermer à double tour, un homme sortit de la chambre de Maddy, qu’elle salua chaleureusement.
En le remarquant, elle lui fit signe :
— Oh, attends, mon chou ! Tu peux rentrer, j’arrive, ajouta-t-elle, à l’adresse de son prochain client.
Aziraphale poussa un couinement étouffé lorsqu’elle vint se coller à lui :
— T’as passé une bonne journée ?
— J’ai, hum… J’ai connu mieux… Que… Qui sont tous ces gens ?
Maddy balaya les hommes du regard avant de reporter son attention sur l’ange :
— Les sorties de bureau, ça se réserve sur internet, c’est Donna qui a mis ça en place ! Ca s’appelle les “cinq à sexe” sur le site. Au cas où ça vous intéresse… ajouta-t-elle, en lissant soigneusement le cardigan d’Aziraphale.
— Mhmm… J’en doute !
— Qu’est-ce qu’il y a ? Vous n’aimez pas les rousses, c’est ça ? demanda Maddy, en fronçant ses épais sourcils.
— Au contraire, mais, hum… Vous vouliez me parler ?
— Donna veut le loyer de la semaine demain matin ! Elle m’a dit de vous dire de venir lui donner au petit déjeuner demain matin, quand vous serez réveillé.
— Très bien, très bien, entendu ! s’empressa de répondre l’ange, tandis que des grognements lubriques se faisaient entendre depuis la chambre d’en face.
— Bonne nuit, trésor ! la salua Maddy, avant de tourner les talons.
L’ange referma sa porte avec soulagement et ôta son cardigan en laine. Il faisait chaud ici ! Très chaud, à en croire les bruits en provenance de la chambre voisine…
Le “cinq à sexe” ne déborda que d’un quart d’heure, avant que le calme ne revienne au troisième étage. Aziraphale en profita pour dîner ! Il posa son sandwich sur la table basse et remplit un des mugs à l’évier de la salle de bain. Il se mit ensuite pieds nus et alluma la télévision, aussi saugrenue que l’idée lui paraisse. Il n’avait ni gramophone, ni livre ici pour lui tenir compagnie et la solitude lui pesait. L’instant que le décodeur se mette en route, il s’était assis dans le canapé et avait déjà croqué dans son sandwich lorsque des bruits incongrus se mirent à hurler depuis le poste de télévision.
— Seigneur Dieu ! couina l’ange, en attrapant la télécommande, avec ses mains tremblantes.
Il s'aperçut rapidement que le lupanar captait toutes les chaînes pornographiques du Royaume-Uni, et même certainement du monde entier, en s’évertuant à trouver un programme convenable. A force d’appuyer nerveusement sur toutes les touches, l’écran devint tout noir, avec un grand N rouge en son centre.
— Netflix ? Qu’est-ce donc encore que cette invention ?
Trop heureux de ne voir aucun corps nu se livrant aux pires obscénités, il cliqua sur la série “Les chroniques de Bridgerton”, charmé par les costumes, et manqua de s’étouffer dès les premières minutes du premier épisode…
— Télécommande, télécommande… couina-t-il désespérément, en cherchant l’appareil. Satanerie ! ajouta-t-il, en éteignant la télé. Mais qu’ai-je donc fait au… Ahem… Pas besoin de télévision…
L’ange termina son sandwich dans un silence troublé par les activités de ses voisines, qu’il s’empressa de réduire au silence en restant plus longtemps que nécessaire sous la douche. Une serviette enroulée autour de ses hanches, il se réprimanda de n’avoir pas pensé à s’acheter un pyjama tout en mettant en route la bouilloire électrique.
Sa soirée s’acheva ainsi, comme la veille, avec une tasse de thé brûlant qu’il sirota lentement sous la chaleur de sa couette et l’espoir de retrouver Crowley, un jour.
Bientôt, espérait-il sincèrement, car, outre sa hâte d’implorer le pardon du démon, il ne savait combien de temps encore il allait pouvoir supporter les grognements et les gémissements qui résonnaient dans tout l’immeuble…
Il se réveilla aux premières lueurs de l’aube et resta longuement dans son lit à planifier sa journée de recherches. Il ne savait trop par où continuer, mais il songeait fortement à retourner braver la colère de Nina. Les deux femmes n’avaient pas répondu à sa question quand il leur avait demandé si elles savaient où trouver Crowley. C’était sûrement un indice !
Maggie semblait plus encline à le prendre en pitié, aussi Aziraphale opta pour faire d’abord un crochet par la boutique de disques. Outre le fait qu’il s’était montré très tolérant en tant que propriétaire, la jeune femme était une indécrottable romantique, nul doute qu’elle cèderait à une moue de désespoir et à des yeux larmoyants. L’ange était prêt à tout et s’il fallait pleurer pour émouvoir Maggie, il le ferait sans le moindre problème ! Le Prince du Paradis ne reculerait devant aucune manipulation, aussi démoniaque soit-elle…
Pour l’heure, il attendait que le mouvement en provenance des chambres voisines se tasse, signal que les courtisanes partageaient le petit-déjeuner avec Madame Sandwich. S’il comptait bien répondre à l’invitation de la maquerelle, il préférait attendre d’être seul avec elle pour éviter la terrible Maddy et ses mains baladeuses !
En entendant les filles redescendre et s’affairer dans leurs chambres, il se décida à se lever et à s’habiller. Projetant de repasser par sa chambre avant de quitter l’immeuble, il se contenta d’enfiler son pantalon, sa chemise et ses chaussures et sortit prudemment de sa chambre en oubliant de la fermer à clés.
Le palier était désert, il tendit l’oreille et, ne captant aucun mouvement dans les escaliers, s’y engagea pour gagner le dernier étage. Il frappa à la porte en s’annonçant et fut accueilli par l’odeur capiteuse du parfum de Madame Sandwich, qui lui ouvrit brutalement.
— Vous êtes en retard, Monsieur Fell ! le salua-t-elle, en s’écartant de la porte.
— Mademoiselle Maddy ne m’a pas donné d’horaire, veuillez m’excuser… répondit-il, en refermant derrière lui.
Sans surprise, l’appartement était décoré à l’identique de sa chambre, quoi qu’avec bien plus de meubles. La maquerelle lui désigna l’un des deux canapés et il s’y assit instinctivement à la même place que celle revendiquée par Crowley. Donna revint du coin cuisine avec un grand mug et un petit sac et s’immobilisa en le remarquant. Elle ne fit cependant aucune remarque et vint prendre place à côté de lui en posant le gobelet sur la table basse.
— C’est pour vous !
— Oh. Merci, mais… Je ne bois pas de café !
Donna roula ses yeux en soupirant :
— C’est du thé ! Il doit être tiède ceci-dit maintenant… Il y a des croissants et des brioches dans le sac si vous en voulez…
— Merci beaucoup, répondit l’ange avec gratitude, en sortant une briochette du sac.
Il fut presque ému par l’odeur de beurre qui se dégageait de la viennoiserie en essayant de se rappeler de la dernière fois où il en avait mangé, mais fût ramené à la réalité par Donna.
— Vous avez mon loyer ?
— Oh, oui, bien sûr, répondit Aziraphale en reposant la brioche pour fouiller sa poche. Quel est le montant à ce propos ?
— Euh… Vous avez combien ? hésita la courtisane.
— Je crois que j’ai… Attendez… 500£ ! Cela suffit-il ?
— Ouais, ça ira, c’est parfait ! répondit-elle, en lui prenant les billets des mains pour les caler sous un vase rempli de plumes de paon, posé sur une console voisine. Vous m’avez écoutée à ce que je vois, ajouta-t-elle ensuite, satisfaite, en détaillant ses vêtements.
— Oh. Oui ! J’ai, hum… J’ai également utilisé une de vos cartes hier pour déjeuner, j'espère que vous n’en prendrez pas ombrage… hésita Aziraphale, en frottant ses mains sur ses cuisses.
— C’est fait pour ça, mon chou ! Buvez votre thé, il va refroidir, commanda Donna, avec autorité.
Sans se faire prier, l’ange reprit sa brioche et la dégusta entre deux gorgées d’Earl Grey, sous le regard inquisiteur de Madame Sandwich.
— Vous allez rester longtemps ? finit-elle par demander, avec une appréhension évidente.
— Le temps qu’il faudra ! J’ai… J’ai des erreurs à réparer… répondit évasivement l’ange. Je me trompe ou ma présence vous inquiète ? A moins qu’elle ne vous importune…
— C’est plutôt les dommages collatéraux de votre présence qui m’inquiètent…
— Les dommages collatéraux ? répéta Aziraphale, sans comprendre.
— Mhmm… Je ne tolère pas qu’on fasse du mal à mes filles, monsieur Fell !
— Mais, je… Je n’ai pas l’intention de faire du mal à qui que ce soit ! s’offusqua l’ange.
— On verra… répondit-elle, acerbe. Merci pour le loyer, je ne vous retiens pas, j’aimerais me recoucher, la nuit a été longue, ajouta Donna en se levant et en ôtant sa robe de chambre à froufrous, découvrant une nuisette minimaliste qui peinait à dissimuler son opulente poitrine.
Aziraphale se leva aussitôt, aussi brusquement que si Michaël l’avait poussé avec sa lance, et se précipita vers la sortie.
— Bonne journée, Madame Sandwich, salua-t-il hâtivement, en quittant les lieux.
Il descendit quatre à quatre les marches de l’escalier en colimaçon et poussa la porte entrouverte de sa chambre. Il s'immobilisa de stupeur en découvrant une silhouette aux pieds nus qui lui tournait le dos, recouverte d’un peignoir en satin noir, penchée sur le manche d’un aspirateur, qu’iel s’apprêtait à allumer.
— Zut, j’ai laissé la porte ouverte, marmonna Aziraphale. Veuillez m’excuser, je n’ai pas besoin que vous fassiez le ménage, c’est une…
Il s’interrompit lorsque la silhouette se redressa brusquement, faisant virevolter une masse de cheveux roux foncés sur de fines épaules. Le cœur de l’ange manqua un battement. Se pouvait-il… Ces cheveux. Ces épaules. Cette silhouette toute en longueur…
Avec une lenteur désespérée, la silhouette se retourna en abandonnant le manche de l’aspirateur. Une paire de lunettes de soleil était perchée sur sa tête, écartant ses cheveux de son visage aux traits fatigués et de ses yeux aux pupilles fendues, cerclées d’un jaune ambré flamboyant.
— Crowley ?