Le Livre qui n'existait pas

Chapitre 1 : Le Livre qui n'existait pas

Chapitre final

2465 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 02/12/2025 08:38

La pluie fine tombait sur Soho, tissant dans l’air une brume argentée qui se mêlait aux lumières des réverbères. Dehors, les trottoirs brillaient comme du verre humide, et les passants pressés semblaient glisser plus qu’ils ne marchaient. Les gouttes, en heurtant les vitres de la librairie, dessinaient des arabesques translucides qui descendaient lentement le long du verre avant de se perdre dans la rigole du châssis. Chaque traînée lumineuse vibrait sous l’éclat jaune des lampes de l’intérieur, donnant à l’ensemble l’aspect d’un vitrail mouvant. À l’intérieur, l’air était tiède, réconfortant. Aziraphale arrangeait une pile d’ouvrages anciens avec la délicatesse qu’on réserve aux trésors que l’on connaît par leur prénom. Ses doigts soignés glissaient sur les couvertures patinées, et chaque livre semblait se redresser fièrement sous sa main. L’odeur sereine de vieux papier, de thé noir infusé depuis trop longtemps et de bois ciré formait un cocon chaleureux que seule sa librairie savait produire. Un refuge, un sanctuaire, un monde en soi. Ce fut à cet instant qu’il le vit. Un livre qu’il n’avait pas catalogué. Il était apparu. Ou avait été déposé sur une étagère qu’il connaissait comme sa propre mémoire, entre un traité de botanique victorienne et une édition rare de Milton. La reliure crème semblait respirer une lueur d’aube ; elle vibrait faiblement, presque imperceptiblement, comme si une lumière intérieure cherchait à s’échapper à travers les fibres du cuir. Légèrement irisée, elle donnait l’impression que la brillance ne se contentait pas de se poser dessus, mais la traversait, comme un rayon de soleil filtrant dans l’eau claire. Pas de titre. Pas d’auteur. Pas d’année. Rien. Un anonymat total, mais un anonymat qui attirait le regard, comme un murmure dans une salle silencieuse. Juste là. Posé au milieu d’une étagère qu’il aurait juré immuable. Aziraphale fronça les sourcils, le cœur battant d’une curiosité presque enfantine mêlée à une très légère inquiétude.

« Voyons, mon cher, d’où viens-tu ? »


Il tendit la main, un geste doux, presque cérémonial. Lorsque ses doigts effleurèrent la reliure, une chaleur subtile parcourut sa peau, une chaleur vivante, palpitante, comme un souffle. Aziraphale inspira doucement, stupéfait. Le livre semblait… répondre.



Crowley entra quelques minutes plus tard, faisant claquer la porte contre son cadre dans un souffle brusque de vent et d’humidité. La pluie avait laissé sur son manteau de cuir une constellation de gouttes brillantes qui glissaient lentement, comme hésitant à quitter une matière aussi sombre et impeccable. Il secoua le vêtement d’un geste agacé. Un claquement élégant du poignet, comme s’il chassait les caprices de la météo elle-même, envoyant quelques perles d’eau se disperser sur le plancher ancien. Ses lunettes sombres reflétaient les lumières chaudes de la librairie, et son pas long et félin fit vibrer les lattes de bois.

« Tu ne devineras jamais ce que des humains viennent d’inventer aujourd’hui », lança-t-il avec cette intonation mi-exaspérée, mi-amusée qui lui était propre, la voix encore chargée de l’odeur de l’asphalte mouillé.


Il s’arrêta net. L’expression d’Aziraphale, à la fois suspendue, lumineuse et beaucoup trop innocente, l’immobilisa comme un sortilège.

« Quoi ? Qu’est-ce que tu as fait encore ? »


Il s’avança d’un pas lent, scrutateur.

« Tu as l’air d’un enfant qui vient de découvrir un bonbon interdit. »


Aziraphale, sans perdre cette lueur enchantée dans les yeux, lui montra la reliure crème qui reposait entre ses mains avec la dignité d’un artefact ancien. La lumière du plafonnier s’y reflétait d’une manière étrange, comme si elle glissait sur sa surface avant d’être absorbée.

« Ce livre n’était pas ici hier… ni ce matin », expliqua-t-il d’une voix basse, presque solennelle. « Il n’apparaît dans aucun de mes registres. Et pourtant... »

« Oh non », souffla Crowley, un frisson d’alarme traversant sa silhouette alors qu’il plissait les yeux derrière ses lunettes. « Un livre mystique qui se matérialise tout seul ? Absolument pas. »


Il pencha la tête, méfiant comme un chat devant un objet inconnu.

« Ça sent le piège angélique à plein nez. Ou un coup du Département Spécialement Agacé du Paradis. Donne-moi ça. »


Il tendit la main, geste brusque mais sûr. Lorsqu’il referma ses doigts sur la reliure, le livre ne bougea pas. Pas d’un millimètre. Crowley cligna des yeux.

« … Très drôle. »


Il tenta à nouveau, avec un peu plus de détermination. Toujours rien. Comme si le livre était enraciné dans l’air lui-même. Un silence flottant suivit.

« … Il t’aime bien, apparemment », murmura le démon, l’air profondément contrarié par cette idée, comme si l’objet venait de lui faire un affront personnel.


Aziraphale, presque attendri, laissa ses doigts glisser sur la couverture avec une douceur qui contrastait avec l’agacement électrique de Crowley.

« Peut-être qu’il a une… mission ? »


Crowley leva les bras au ciel.

« Les livres n’ont pas de mission. Les idiots peut-être, mais pas les livres. »


Aziraphale lui adressa un regard de reproche amusé, puis, sans hésitation supplémentaire, il ouvrit le mystérieux ouvrage. Les pages étaient d’abord vierges. D’un blanc nacré, si pur qu’il semblait luire doucement sous la lumière tamisée de la librairie. Puis, sous leurs yeux, une subtile vibration parcourut le papier. Quelque chose y naissait. Des filaments d’or jaillirent comme des veines lumineuses, se rejoignant pour former des lettres. Lentement, avec une élégance cérémonieuse, les mots s’écrivirent, comme gravés par une plume invisible dont le tracé laissait derrière lui des éclats d’aurore. Aziraphale retint un souffle émerveillé. Il se pencha légèrement, les yeux brillants. Il lut à voix basse, comme s’il transmettait une prière fragile :

« Il était une fois un ange qui collectionnait les histoires perdues… »


Crowley leva instantanément les yeux au ciel dans un geste parfaitement théâtral.

« Parfait. Il raconte ta vie. Manquait plus que ça. »


Il fit un geste vague de la main, comme s’il balayant l’absurdité ambiante. Mais en se penchant derrière Aziraphale pour voir ce qui était écrit, il s’immobilisa. Les mots glissaient, se tordaient, se reformaient. Le texte se métamorphosa sous son regard comme une surface d’eau perturbée.

« Il était une fois un démon qui fuyait toujours ce qui comptait vraiment… »


Crowley recula d’un bond vif, tel un chat effrayé par un concombre.

« OK. Non. Non-non-non. C’est un livre satyrique. J’aime pas ça. Pas du tout. »


Un frisson contrarié courut sur ses épaules. Ses doigts, un instant plus tôt outrepassant toute prudence pour saisir la reliure, se replièrent contre son manteau comme s’il avait touché une prise électrique. Aziraphale posa une main rassurante sur son bras. Un contact léger, presque tiède.

« Crowley… lis la suite. Juste un peu. »


Le démon hésita. Ses yeux serpentins, derrière les verres fumés, vibrèrent d’un conflit silencieux : prudence démoniaque ou curiosité abyssale ? La curiosité, bien entendu, gagna. Elle gagnait toujours. Il se pencha, lentement, presque malgré lui. Les phrases défilèrent devant ses yeux, fluides, serpentines, s’adaptant étrangement au rythme de son propre souffle. Elles semblaient palpiter au même tempo que son cœur, comme si le livre écoutait, comprenait, accompagnait. Et ce qu’il lut le frappa plus sûrement qu’un sortilège : une histoire d’un démon qui, depuis des milliers d’années, prenait soin d’un certain libraire, avec une constance silencieuse qu’il refusait de nommer. Un démon qui restait, toujours, malgré tout. Crowley referma le livre d’un claquement sec qui résonna dans toute la boutique.

« D’accord. Je déteste ce truc. On peut le brûler ? »


Aziraphale, outré, avec cette indignation douce et ronde qu’il réservait aux blasphèmes littéraires, posa une main sur son cœur.

« Certainement pas ! C’est un livre miraculeux ! Peut-être qu’il essaie de nous dire quelque chose. »


Crowley soupira bruyamment, les mains dans les poches, s’éloignant d’un pas comme si la distance pouvait annuler ce qu’il avait lu.

« Ou de nous mettre dans des ennuis. »


Aziraphale sourit doucement, un sourire tendre, presque complice.

« Nous sommes toujours dans des ennuis. »


Le démon détourna la tête, mais ses lèvres tremblèrent d’un semblant de sourire qu’il nia immédiatement.



Ils passèrent l’après-midi à examiner l’ouvrage. La lumière de la librairie, chaude et légèrement dorée, glissait sur les pages comme un halo protecteur. Aziraphale et Crowley, penchés côte à côte, tournaient les feuilles avec une précaution religieuse. Ou démoniaquement prudente, selon le moment. Chaque fois qu’ils l’ouvraient, l’histoire changeait. Les mots semblaient respirer, s’écrire et s’effacer avec la lenteur d’un rêve qui se reforme. Parfois, c’était un conte pour enfants, empli d’animaux bavards et de forêts enchantées qui faisaient briller les yeux d’Aziraphale. Parfois, une scène nostalgique d’un temps oublié, où une silhouette aux lunettes sombres apparaissait au détour d’une rue pavée. Parfois encore, une aventure impossible, pleine de dragons miniatures et de bibliothèques vivantes qui firent sourire Crowley malgré lui. D’autres fois, l’histoire devenait triste, douce-amère, mélancolique comme un souvenir qu’on n’a jamais vécu mais dont on ressent pourtant l’absence. Un livre qui semblait posséder… une conscience. Ou quelque chose qui s’en approchait dangereusement. Au crépuscule, alors que la pluie cessait enfin son ballet sur les vitres, la librairie fut baignée d’une lumière rose et or. Les gouttes encore accrochées aux carreaux scintillaient comme autant d’étoiles fatiguées. Aziraphale déposa une tasse de thé fumante sur la table, un thé délicatement parfumé, dont la vapeur dessinait des arabesques lentes dans l’air tiède, puis s’assit en face de Crowley.

« Je pense que ce livre nous montre ce que nous refusons de regarder. »


Crowley inclina légèrement la tête, un mouvement discret, presque animal. Quelques mèches rousses échappèrent de son front, tombant devant ses lunettes.

« Et qu’est-ce que toi tu y vois ? »


Aziraphale, d’un geste presque solennel, ouvrit le livre une dernière fois. Les pages vibrèrent très légèrement, comme un souffle. Les mots apparurent lentement, délicatement, traçant des lignes lumineuses qui semblaient flotter avant de se fixer.

« Deux êtres qui n’auraient jamais dû s’aimer mais qui, pourtant, se choisissent chaque jour. »


Le silence tomba. Immense, fragile, transparent comme un verre prêt à se fissurer. Crowley détourna légèrement le visage, comme si les mots brillaient trop fort pour être regardés en face.

« C’est… naïf. »


Aziraphale répondit doucement, avec un sourire qui ressemblait à un pardon.

« C’est vrai. »


Ils restèrent là sans parler, simplement… ensemble. Leurs coudes presque alignés sur la table, leurs regards fuyants mais attirés l’un par l’autre, le thé refroidissant dans la douceur du soir. Les mots du livre s’effaçaient lentement, comme un sable doré emporté par une marée invisible, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une page blanche. Crowley tendit la main, peut-être pour prouver quelque chose, peut-être sans y penser. Mais quand ses doigts effleurèrent la reliure, elle se dissipa. Une traînée lumineuse, fine comme une étoile filante, traversa un instant l’air. Puis plus rien. Le livre avait disparu, ne laissant derrière lui qu’un souffle d’air tiède, légèrement parfumé à la vanille. Une odeur douce, presque nostalgique, comme un souvenir qui referme la porte sans bruit.



« … Eh bien », souffla Crowley, mains profondément enfoncées dans les poches pour cacher leur léger tremblement.


Sa voix avait perdu son air nonchalant habituel, et son souffle formait un mince nuage dans l’air tiède de la librairie.

« On dirait qu’il avait réellement une mission. »


Aziraphale le regarda avec une tendresse immense, presque lumineuse, comme si toute la douceur du crépuscule s’était déposée dans ses yeux.

« Oui. Et je pense qu’elle est accomplie. »


Crowley ouvrit la bouche, prêt à lâcher une pique sarcastique, peut-être une remarque désinvolte sur les livres capricieux ou les anges trop sentimentaux. Mais rien ne sortit. Son regard glissa sur Aziraphale. Sur la manière dont la lumière dorée du soir sculptait ses courbes, éclairait ses boucles blondes, donnait à sa silhouette une aura presque irréelle. L’ange semblait fait de miel, de soleil, et de quelque chose d’ancien qui apaisait tout. Un instant suspendu. Un battement fragile du monde.

« Aziraphale… » murmura Crowley, la voix étrangement rauque.


L’ange leva les yeux, la tête inclinée avec une douceur presque involontaire.

« Oui, mon cher ? »


Crowley inspira, un souffle long, comme s’il se préparait à une chute libre. Puis, dans un courage timide qui n’appartenait qu’à lui, il lâcha enfin :

« On peut… aller dîner quelque part ? »


Les traits d’Aziraphale s’illuminèrent aussitôt, comme si quelqu’un avait allumé toutes les lampes du monde en même temps. Son sourire se fit large, sincère, presque enfantin.

« Avec joie. »


Ils sortirent ensemble dans les rues de Soho. La pluie avait laissé sur les pavés une brillance miroir qui reflétait les néons, les enseignes colorées et les lumières chaudes des cafés. Leurs silhouettes se découpaient l’une à côté de l’autre, se frôlant parfois, comme attirées par une force silencieuse. Ils marchaient sans se presser, un peu plus proches qu’avant, un peu plus certains de ce qui les liait. Une certitude tendre, encore fragile, mais bien réelle. Et quelque part, dans un recoin du monde où se cachent les histoires oubliées, une reliure crème brillait doucement, comme un cœur satisfait ayant accompli son œuvre, avant de replonger dans le silence magique d’où elle était venue.


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