Rapport Préliminaire Sur Pourquoi C’était Une Mauvaise Idée

Chapitre 1 : Le Ciel a eu une idée

1729 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/12/2025 12:22

Aziraphale appréciait les réunions célestes. Elles possédaient ce charme très particulier, propre aux institutions éternelles. Une aptitude presque artistique à s’étirer sur des durées infinies sans jamais produire la moindre décision concrète. Le temps y semblait figé, suspendu dans une lumière dorée qui n’éclairait rien de précis, sinon l’orgueil méticuleusement rangé du Ciel. La salle elle-même était vaste, démesurée, composée de strates de nuages solidifiés et de piliers de lumière pure qui montaient si haut qu’ils disparaissaient dans un éclat aveuglant. Des anges se tenaient là, immobiles, ailes soigneusement repliées, visages parfaitement sereins, comme s’ils avaient été sculptés dans une idée très stricte de la bienséance divine. Aziraphale se tenait droit, les mains croisées devant lui, son éternel sourire aimable accroché au visage avec une conviction sincère. Il hochait la tête de temps à autre, comme s’il comprenait parfaitement ce qui se disait, ou comme s’il trouvait simplement rassurant que quelqu’un parle d’ordre, de plans et de Bien avec autant de gravité. Un ange à la voix absolument monocorde prit la parole. Chaque mot semblait pesé, limé, vidé de toute intention personnelle.

« Le Ciel a pris une initiative. »

Crowley, adossé nonchalamment à l’un des piliers de lumière, qu’il traitait avec une désinvolture qui aurait fait s’évanouir un archange plus sensible, laissa échapper un soupir long, théâtral, chargé d’une lassitude vieille de plusieurs millénaires.

« Voilà. »

Il inclina légèrement la tête, lunettes sombres bien en place.

« C’est toujours formulé comme ça, juste avant que tout parte de travers. »

Aziraphale lui lança un regard réprobateur, mais teinté d’une indulgence presque affectueuse, comme on le ferait avec un enfant particulièrement cynique.

« Voyons, Crowley… » murmura-t-il. « Donnons-leur une chance. »

« Non. »

L’ange poursuivit, imperturbable, comme si aucune force dans l’univers ne pouvait infléchir sa trajectoire verbale.

« Afin d’optimiser l’efficacité globale du Bien et du Mal, une expérience de coopération interservices entre le Ciel et l’Enfer va être mise en place. »

Un silence suivit. Un silence d’une pureté presque parfaite, si lisse, si immaculé, qu’il en devenait profondément inquiétant. Même la lumière sembla hésiter, comme si elle avait besoin d’un instant pour digérer l’information. Crowley cligna lentement des yeux.

« … Coopération. »

« Oui. »

« Entre le Ciel. »

« Oui. »

« Et l’Enfer. »

« Exactement. »

Cette fois, Crowley se redressa aussitôt, quittant son pilier de lumière comme s’il venait de réaliser qu’il était peut-être contagieux.

« Très bien. »

Il leva une main.

« Je souhaite déposer une réclamation officielle. »

Il marqua une pause, son sourire s’étirant dangereusement.

« Ou provoquer quelqu’un en duel. Je suis flexible. »

Aziraphale, lui, semblait sincèrement intrigué. Ses sourcils se froncèrent légèrement tandis qu’il inclinait la tête, comme s’il essayait de considérer la proposition sous un angle plus flatteur, ou du moins moins apocalyptique. Il y avait dans son regard cette curiosité polie qu’il réservait aux concepts profondément douteux, mais présentés avec suffisamment de sérieux pour mériter réflexion.

« C’est… audacieux. »

Crowley tourna lentement la tête vers lui, le fixant derrière ses lunettes noires avec une intensité presque douloureuse.

« Ange. »

Il marqua une pause, comme pour s’assurer que chaque syllabe pénètre bien.

« Quand ils disent audacieux, ils veulent dire catastrophique. Avec des répercussions cosmiques. »

L’ange central, imperturbable, consulta un parchemin qui semblait n’avoir aucune intention de s’arrêter un jour. Il se déroulait avec une lenteur solennelle, glissant entre ses doigts comme un serpent de papier couvert d’une écriture serrée, lumineuse, et manifestement interminable.

« Un binôme test a été sélectionné. »

Aziraphale sentit un léger malaise se loger quelque part entre ses ailes, une sensation discrète, mais persistante, comme un courant d’air froid dans une pièce trop bien ordonnée. Crowley aussi. Ils échangèrent un regard. Un de ces regards lourds de soupçons, de souvenirs partagés et d’un accord tacite forgé au fil des siècles : si nous sommes mentionnés, c’est mauvais signe.

« Non, » dirent-ils simultanément.

Leur synchronisation fut parfaite. Inquiétante, même.

« L’ange Aziraphale et le démon Crowley. »

Le malaise, désormais officiellement invité, s’installa confortablement dans la salle. Il s’assit, croisa les jambes et décida manifestement de rester. Crowley éclata le premier.

« C’est ridicule, » protesta-t-il en écartant les bras. « Nous ne sommes absolument pas représentatifs. »

Aziraphale hocha vivement la tête, ravi de trouver un terrain d’entente, même dans l’horreur administrative.

« En effet, » ajouta-t-il avec une politesse irréprochable. « Nous sommes… atypiques. »

« C’est précisément pour cela, » répondit l’ange sans la moindre inflexion émotionnelle. « Vous collaborez déjà. »

Crowley grimaça.

« C’est une interprétation très généreuse de la réalité, » marmonna-t-il.

« Nous dialoguons, » précisa Aziraphale aussitôt, soucieux de rectifier le propos.

« Il me vole mes tentations. »

« Il traumatise mes fidèles. »

Crowley haussa les épaules.

« De façon éducative. »

Le parchemin continua de se dérouler, atteignant désormais le sol, puis poursuivant sa route comme s’il envisageait sérieusement de faire le tour de la salle.

« Vous devrez remettre des rapports conjoints. »

Crowley se figea. Littéralement.

« Des rapports. »

« Écrits. »

« À deux. »

« Réguliers. »

Un silence, plus pesant encore que les précédents, s’abattit sur la salle. Crowley retira lentement ses lunettes, comme si la réalité nécessitait désormais une vision non filtrée.

« … »

Il n’ajouta rien. Et pour Crowley, c’était sans doute le signe le plus clair que la situation avait atteint un niveau critique. Crowley se tourna lentement vers Aziraphale. Le mouvement fut mesuré, presque solennel, comme s’il s’apprêtait à annoncer une vérité terrible ou à constater, une bonne fois pour toutes, que l’univers nourrissait à son égard une hostilité personnelle. Derrière ses lunettes sombres, son regard glissa sur l’ange avec une méfiance nouvelle, teintée d’un soupçon de panique très peu démoniaque.

« Dis-moi que tu détestes écrire. »

Il y avait dans sa voix un espoir fragile, vacillant, accroché à cette simple phrase comme à une dernière planche de salut. Aziraphale lui répondit par un sourire lumineux. Un sourire sincère, ouvert, presque radieux, celui qu’il réservait d’ordinaire aux premières éditions reliées cuir, aux librairies bien rangées et aux après-midis passés à annoter des marges avec un plaisir appliqué.

« Oh non, j’adore. »

Il se redressa légèrement, manifestement ravi de pouvoir partager cette information.

« J’ai même un classement par thèmes. »

Crowley resta parfaitement immobile pendant une seconde entière. Puis il ferma les yeux. Lentement. Comme quelqu’un qui venait d’atteindre une compréhension profonde et douloureuse de sa condition.

« C’est donc ça, l’Enfer. »

Il inspira, expira.

« Je comprends mieux. »

Autour d’eux, la réunion céleste prit fin comme toutes les réunions célestes. Sans avertissement, sans transition, et sans la moindre tentative d’explication supplémentaire. Les anges disparurent dans des éclats de lumière feutrée, les parchemins se rétractèrent d’eux-mêmes avec un bruissement vexé, et la salle se vida presque instantanément. Il ne resta qu’un vague parfum d’ozone sacré, quelques plumes immaculées flottant paresseusement dans l’air… et ce sentiment diffus, tenace, impossible à ignorer, que quelque part dans le grand plan cosmique, une erreur venait d’être commise. Une erreur parfaitement officielle.




De retour dans la librairie, Aziraphale servit le thé avec un entrain légèrement forcé. La bouilloire chantait doucement, un son rassurant, presque obstiné, comme si elle s’entêtait à maintenir un semblant de normalité face aux décisions manifestement douteuses des sphères supérieures. La porcelaine délicate tinta lorsqu’il disposa les tasses sur la petite table ronde, ajustant machinalement la soucoupe, redressant une cuillère qui n’en avait pourtant pas besoin. Tout, ici, sentait le papier ancien, la poussière bienveillante et le thé noir soigneusement infusé, un refuge hors du temps, à mille lieues des parchemins célestes et de leurs idées dangereuses.

« Je suis certain que si nous faisons preuve de bonne volonté… »

Crowley, affalé sur une chaise qui grinça légèrement sous son poids, laissa échapper un rire bref, sans humour.

« Le Ciel et l’Enfer viennent officiellement de décider que nous étions une expérience, » coupa-t-il. « Rien de bon n’a jamais commencé par là. »

Aziraphale versa le thé avec application, observant la vapeur s’élever en volutes tranquilles, comme si elle pouvait emporter avec elle les implications gênantes de cette décision.

« Peut-être souhaitent-ils apprendre de nous. »

Crowley ôta ses lunettes. Ce geste, rare, révélait ses yeux dorés, brillants d’une inquiétude qu’il ne prenait même plus la peine de masquer.

« C’est encore plus inquiétant. »

Ils burent en silence. Le tic-tac discret d’une horloge ancienne rythma l’instant, ponctuant l’absence de mots avec une régularité presque cruelle. Dehors, Londres poursuivait son existence indifférente, parfaitement inconsciente du fait que le Bien et le Mal venaient de confier leur avenir à deux entités manifestement inadaptées à la tâche.

« Si nous survivons à cette absurdité, » reprit Crowley enfin, reposant sa tasse avec un soin exagéré, « je demande une exemption définitive de toute initiative collective. Définitive. Gravée quelque part. »

Aziraphale sourit doucement, le regard posé sur la surface ambrée de son thé.

« Je suis sûr que cela renforcera notre… compréhension mutuelle. »

Crowley remit ses lunettes, comme on remet une armure.

« Ange. »

Il inclina légèrement la tête vers lui.

« S’ils découvrent que nous nous entendons, on est fichus. »

Le silence retomba, plus lourd, presque complice. Quelque part, très loin au-dessus de la librairie, la très mauvaise idée venait officiellement d’être validée.


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