Rapport Préliminaire Sur Pourquoi C’était Une Mauvaise Idée
Chapitre 2 : L’Enfer s’en mêle (et ça empire)
1696 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 19/12/2025 12:01
Crowley aurait dû se méfier. En règle générale, lorsqu’on ne l’appelait pas activement à l’Enfer, c’était déjà un mauvais signe. L’Enfer, après tout, n’était pas du genre à oublier ses employés, surtout ceux qui avaient un talent certain pour la créativité destructrice. Mais lorsqu’on le convoquait officiellement, avec un parchemin noirci d’encre rouge, scellé d’un cachet brûlant et estampillé Priorité Absolue, cela cessait d’être une intuition désagréable pour devenir une certitude franchement alarmante. Le parchemin s’était auto-enflammé après lecture. Un détail qui, en temps normal, l’aurait amusé. Pas cette fois. Crowley arriva dans une salle de réunion infernale aux murs sombres, suintants d’une humidité tiède, comme si la pierre elle-même transpirait d’ennui et de rancune. Des torches crachaient une lumière rougeâtre et irrégulière, projetant des ombres mouvantes qui semblaient écouter la conversation à venir. Une longue table de basalte occupait le centre de la pièce, couverte de dossiers épais, de chaînes décoratives et d’objets vaguement pointus dont personne ne se souvenait vraiment de l’utilité. Face à lui, un démon au sourire beaucoup trop enthousiaste l’attendait. Un sourire large, figé, qui donnait l’impression qu’il s’entraînait depuis des siècles à paraître avenant sans jamais y parvenir.
« Crowley ! » s’exclama-t-il avec une chaleur parfaitement artificielle. « Notre démon préféré en matière d’innovation comportementale ! »
Crowley plissa les yeux derrière ses lunettes.
« C’est faux, » répondit-il calmement. « Et profondément insultant pour les autres. »
Le démon ne sembla pas le remarquer. Il consulta une tablette de pierre, couverte de glyphes gravés si profondément qu’ils semblaient hurler leur contenu.
« Nous avons analysé ton historique. »
« Ne fais pas ça. »
« Tu fréquentes un ange. »
« Je le tolère. »
« Tu bois du thé. »
« Une fois. Par accident. Sous la contrainte sociale. »
« Tu n’as pas déclenché l’Apocalypse depuis plus de six mille ans. »
Crowley se pencha légèrement en avant, appuyant ses coudes sur la table de basalte, un sourire dangereux aux lèvres.
« J’étais en congé. »
Le démon hocha la tête, lentement, comme quelqu’un qui venait d’entendre une explication parfaitement satisfaisante sans pour autant la croire une seule seconde.
« L’Enfer souhaite encadrer cette expérience de coopération. »
« Oh, absolument pas. » Crowley se redressa aussitôt.
« Tu auras un superviseur. »
Crowley soupira longuement, un soupir ancien, poli par des millénaires de contrariétés infernales.
« Je déteste déjà cette personne. »
La salle sembla approuver. Une chaîne tinta doucement. Une torche grésilla plus fort. Quelque part dans les profondeurs de l’Enfer, une autre très mauvaise idée venait de prendre forme.
Aziraphale, de son côté, accueillait l’initiative avec une application méticuleuse, presque studieuse. Il avait dégagé une table entière dans la librairie, un exploit logistique en soi, compte tenu de la propension naturelle des livres à occuper tout l’espace disponible. La surface avait été soigneusement recouverte de parchemins aux bords nets, de dossiers reliés par couleur et par importance supposée, et de tasses de thé parfaitement alignées, chacune accompagnée de sa soucoupe, orientée avec une précision quasi militaire. Une odeur rassurante de papier ancien et de thé chaud flottait dans l’air, créant l’illusion tenace que tout ceci pouvait, d’une manière ou d’une autre, bien se passer.
« Nous devons établir un cadre sain, » expliqua-t-il en ajustant ses manches avec une nervosité contenue. « Une communication claire, des objectifs communs… »
La clochette de la porte tinta. Crowley entra, manteau sombre flottant derrière lui, l’expression déjà fatiguée par avance. Il était suivi d’un démon à l’air beaucoup trop intéressé par les étagères, le regard brillant d’une curiosité franchement déplacée pour un lieu qui, à plusieurs reprises dans l’histoire récente, avait tenté de tuer des intrus.
« Ange, » lança Crowley sans préambule, « je te présente Furfur. Il est là pour nous surveiller. »
« Enchanté ! » s’exclama Furfur avec un sourire large et ravi. « J’adore les lieux culturels. Il y a toujours tellement de choses à… apprendre. »
« Il va mourir ici, » murmura Crowley, sans même baisser la voix.
Aziraphale serra les lèvres, inspira profondément, puis afficha son sourire le plus diplomatique.
« Soyez le bienvenu… » dit-il avec une courtoisie tendue, « mais je vous prierais de ne toucher à rien. »
Furfur acquiesça aussitôt. Puis attrapa immédiatement un ouvrage.
« Oh ! » s’enthousiasma-t-il. « Première édition ! »
La librairie gronda légèrement. Un frémissement parcourut les étagères. Quelques livres claquèrent comme des dents agacées. L’air lui-même sembla se contracter.
« Reposez. Le. Livre, » dit Aziraphale avec un calme si poli qu’il en devenait franchement menaçant.
Furfur obéit aussitôt, reposant l’ouvrage à sa place exacte.
« Noté, » marmonna-t-il en griffonnant sur un carnet de cuir. « Lieu instable. Hostile. Possiblement sentient. »
Ils s’installèrent. Crowley s’affala sur une chaise, Furfur se plaça à une distance réglementaire de tout objet précieux, et Aziraphale reprit sa place en bout de table, visiblement soulagé que rien n’ait pris feu.
« L’Enfer exige des indicateurs de performance, » annonça Furfur en consultant ses notes. « Nombre de tentations réussies, influence morale, corruption progressive, dérive éthique mesurable… »
« Je propose aussi un indicateur personne n’a pris feu, » suggéra Crowley. « On pourrait viser le zéro. »
Aziraphale versa le thé avec soin, le liquide ambré glissant paisiblement dans les tasses.
« Peut-être pourrions-nous nous concentrer sur l’humain ? » proposa-t-il doucement.
Furfur cligna des yeux, sincèrement surpris par cette intervention.
« L’humain est secondaire. »
Le silence retomba. Quelque part, entre une tasse de thé parfaitement alignée et un démon en train de prendre des notes, la coopération interservices venait de franchir une nouvelle étape. Et ce n’était manifestement pas la bonne.
La librairie gronda de nouveau. Ce ne fut pas un bruit violent, ni même vraiment sonore, mais plutôt une vibration profonde, presque organique, qui parcourut le bois des étagères et les murs chargés de livres. Quelques volumes frémirent sur leurs rayonnages, leurs pages bruissant comme un avertissement feutré. La librairie n’aimait pas être réduite à un simple lieu neutre. Elle avait ses préférences. Et ses limites.
« Il ne l’est pas ici, » répondit Aziraphale doucement.
Sa voix était calme, posée, mais elle portait un poids certain. Il posa une main rassurante sur le rebord de la table, comme pour apaiser la librairie elle-même, et la vibration s’estompa aussitôt, non sans une dernière protestation discrète. Crowley observa la scène avec un intérêt non dissimulé, un coin de sourire étirant sa bouche.
« Tu vois, » dit-il d’un ton faussement léger, « c’est pour ça que je l’aime bien. »
Aziraphale toussota, légèrement.
« Crowley. »
« Quoi ? »
Il haussa les épaules.
« Comme collègue. »
Furfur, qui n’avait rien perdu de l’échange, nota quelque chose avec un enthousiasme appliqué, la pointe de son stylet crissant sur le parchemin.
« Relation ambiguë. À surveiller. »
Crowley lui lança un regard noir.
« Je vais vraiment le détester. »
Ils tentèrent une réunion. Tentèrent. Les chaises grincèrent, la table sembla hésiter à rester stable, et l’atmosphère conserva cette tension diffuse propre aux expériences manifestement mal conçues.
« Objectif numéro un, » déclara Furfur avec l’assurance de quelqu’un qui adore les listes, « intensifier l’influence négative. »
« Objectif numéro un, » corrigea aussitôt Aziraphale en redressant ses dossiers, « éviter les dégâts inutiles. »
« Objectif numéro un, » conclut Crowley en s’enfonçant davantage dans sa chaise, « finir cette réunion rapidement. »
La table trembla. Pas fort. Juste assez pour déplacer une tasse de thé de quelques millimètres, dans un geste de désapprobation parfaitement clair. Furfur soupira, un soupir administratif, lourd de formulaires à venir.
« Ce sera plus long que prévu. »
Plus tard, bien plus tard, lorsque le démon eut finalement quitté la librairie, non sans jeter un dernier regard soupçonneux aux étagères, le lieu retrouva progressivement son calme. Les livres se stabilisèrent, la lumière redevint douce, et l’odeur familière du papier ancien reprit le dessus.
« Il n’est pas si terrible, » tenta Aziraphale, avec une bienveillance prudente.
Crowley tourna lentement la tête vers lui.
« Ange. »
Il marqua une pause.
« Il a pris des notes. »
Aziraphale pâlit légèrement, comme s’il venait de réaliser toute l’ampleur de cette information.
« Oh. »
Crowley remit ses lunettes, son sourire fatigué trahissant une lucidité cruellement acquise.
« Bienvenue dans la phase où ça empire. »
La librairie, très discrètement, sembla être d’accord.
Quelque part, très loin de la librairie et de son odeur rassurante de papier ancien, un dossier fut classé. Au Ciel, il glissa silencieusement dans une armoire de lumière immaculée, ses pages se rangeant d’elles-mêmes avec une obéissance parfaite. Les lettres dorées sur la couverture scintillèrent un instant avant de se figer : EXPÉRIENCE EN COURS. Un ange cocha une case, sans lever les yeux, et passa au dossier suivant.
En Enfer, le même document fut jeté sur une table de pierre noire, laissant derrière lui une légère trace de brûlure. Le cachet infernal s’enfonça dans la couverture avec un claquement sec, les mots s’imprimant en rouge sombre : SITUATION PRÉOCCUPANTE. Un démon grogna, griffonna une annotation en marge, puis referma le dossier avec un sourire incertain. Dans les deux cas, la conclusion fut identique. L’expérience continuerait. Et quelque part, entre une librairie capricieuse, un ange trop consciencieux et un démon beaucoup trop lucide, l’univers retenait déjà son souffle.