Rapport Préliminaire Sur Pourquoi C’était Une Mauvaise Idée
L’humain s’appelait Martin. C’était, selon tous les critères célestes et infernaux, un individu idéalement neutre. Il n’était ni particulièrement bon, ni franchement mauvais, ni même remarquablement intéressant. Il occupait l’espace avec une discrétion exemplaire, se fondant dans le décor du monde comme un figurant consciencieux de sa propre existence. Il se levait le matin, travaillait suffisamment pour payer son loyer, saluait poliment ses voisins sans jamais engager de véritable conversation, et rentrait chez lui avec l’impression persistante qu’il avait, d’une manière ou d’une autre, fait ce qu’il fallait. Ce qui, dans certains cercles très élevés, ou très profonds, suffisait amplement.
« Parfait, » déclara Crowley en observant Martin à distance.
Ils se tenaient à quelques mètres, invisibles et parfaitement intégrés à la foule du parc urbain, où le bruit de la circulation se mêlait au chant sporadique des oiseaux et aux conversations sans importance. Martin était affalé sur un banc public, une jambe étendue, l’autre repliée, regard vague, téléphone éteint à la main.
« Je vais le pousser vers un léger égoïsme, » poursuivit Crowley avec satisfaction. « Une petite tricherie morale. Quelque chose de subtil. »
Aziraphale hocha la tête avec sérieux, les mains jointes devant lui.
« Et moi, je veillerai à ce qu’il conserve un sens éthique équilibré. Une boussole morale stable. »
« Voilà exactement pourquoi ce plan est voué à l’échec. »
Martin se leva finalement, étira ses épaules, puis s’arrêta devant un distributeur automatique. Il resta un instant immobile, scrutant les rangées lumineuses de boissons comme s’il contemplait un choix existentiel d’une importance capitale. Il appuya sur un bouton. Crowley sourit.
« Regarde. Il voulait de l’eau. J’ai influencé ça. »
Aziraphale pencha la tête, examinant l’étiquette lorsque la canette tomba dans un bruit métallique.
« C’est une boisson sans sucre, » observa-t-il.
Crowley se figea.
« Quoi ? »
Ils suivirent Martin à travers les rues, glissant entre les passants comme deux idées contradictoires. Martin entra dans une librairie de quartier, aux vitrines un peu poussiéreuses et aux étagères serrées.
« Intéressant, » murmura Aziraphale, visiblement ravi. « Il aime les livres. »
« Red flag, » répondit Crowley aussitôt.
Martin feuilleta un ouvrage de développement personnel, hochant lentement la tête, l’air sérieux. Crowley plissa les yeux.
« Je peux faire mieux. »
Il se pencha légèrement, murmura quelques mots à l’oreille de l’humain, une suggestion anodine, enveloppée d’un soupçon de vanité et d’une promesse d’optimisation personnelle. Martin reposa le livre, l’air pensif. Puis il en prit deux autres.
« Oh, » dit Aziraphale, surpris mais satisfait. « Il s’intéresse à l’éthique collective. »
Crowley grimaça.
« Ce n’était pas l’idée. »
Quelque part, très loin des tableaux Excel de l’Enfer et des statistiques lumineuses du Ciel, Martin continuait simplement d’exister. Et contre toute attente, c’était déjà un problème.
À midi, Martin déjeuna végétarien. Il s’installa à une petite table en terrasse, à l’ombre incertaine d’un arbre malingre, et observa son assiette comme s’il s’agissait d’un choix parfaitement raisonnable. Des lentilles tièdes, quelques légumes grillés et une vinaigrette honnête, rien de spectaculaire, rien de condamnable, rien qui mérite une damnation éternelle.
« Depuis quand il mange des lentilles ? » demanda Crowley, les bras croisés, un sourcil levé avec méfiance.
« C’est excellent pour la santé, » répondit Aziraphale avec un enthousiasme sincère. « Et très équilibré. »
Crowley ferma brièvement les yeux.
« L’Enfer va me tuer. »
L’après-midi se déroula avec une efficacité dérangeante. Martin sortit du restaurant, marcha quelques rues sans but précis, puis s’arrêta net devant une association locale. Personne ne sut exactement comment ni pourquoi, mais une heure plus tard, il ressortit avec un canard. Un vrai. Vivant. Calme.
« Ce n’est pas réglementaire, » dit Crowley, incrédule, en observant l’animal qui se dandinait tranquillement à côté de Martin.
« Il avait l’air seul, » murmura Aziraphale, visiblement ému.
Le canard fut nommé Harold. Personne ne contesta ce choix. À la fin de la journée, alors que le soleil déclinait et que Martin rentrait chez lui, il s’installa à son bureau. Il alluma une petite lampe, ouvrit un carnet neuf et resta un instant immobile, le stylo suspendu au-dessus de la page blanche.
« Qu’est-ce qu’il fait ? » demanda Crowley, une inquiétude sourde dans la voix.
« Il rédige un essai, » répondit Aziraphale en se penchant légèrement par-dessus l’épaule de l’humain, ses yeux brillant d’un intérêt ravi. « Sur l’équilibre intérieur, la responsabilité personnelle et la bienveillance consciente. »
Crowley se laissa tomber sur une chaise imaginaire qui apparut juste à temps pour le recevoir.
« Ange… dis-moi que ce n’est pas moi qui me suis laissé influencer. »
Martin sourit en écrivant la dernière phrase, traçant soigneusement chaque mot : Le véritable changement commence par de petites décisions. Crowley tourna lentement la tête vers Aziraphale.
« Tu te rends compte que personne ne sera content. Ni en haut, ni en bas. »
Aziraphale sourit, un peu coupable, mais profondément sincère.
« Il semble heureux. »
Le canard couina. Et, pour la première fois depuis longtemps, ce simple bruit eut plus de poids cosmique que n’importe quel rapport officiel.
Le rapport tomba rapidement. Au Ciel, il se matérialisa sous la forme d’un document impeccablement relié, dont les pages s’ouvrirent d’elles-mêmes à la section Évaluation morale. Une plume de lumière traça une ligne nette, sans trembler. Résultat : insuffisamment vertueux. En Enfer, le même rapport arriva en retard, froissé, légèrement carbonisé sur les bords. Un tampon rouge claqua avec une satisfaction mal contenue, laissant derrière lui une inscription rageusement appuyée. Résultat : scandaleusement inoffensif. Crowley lut les deux verdicts, l’un après l’autre, en silence. Puis il leva les yeux.
« Égalité parfaite. »
Il y avait dans sa voix une pointe d’amusement fatigué, comme si l’univers venait de confirmer quelque chose qu’il savait déjà sans jamais avoir voulu l’admettre. Aziraphale acquiesça lentement, les mains croisées devant lui.
« C’est assez élégant, en un sens, » répondit-il. « Une forme d’équilibre. »
Crowley soupira, un soupir long, ancien, qui portait le poids de trop de siècles passés à jouer un jeu dont les règles changeaient sans prévenir.
« On est trop vieux pour ça, ange. »
Pendant ce temps, sans se soucier le moins du monde des bilans cosmiques, Martin rentra chez lui. Le ciel du soir prenait des teintes douces, et la ville ralentissait enfin. À ses côtés, Harold le canard le suivait avec application, ses pas résonnant légèrement sur le trottoir. Quelque part, sans fanfare ni révélation, un humain venait de changer sa vie. Et personne, ni au Ciel, ni en Enfer, ne savait vraiment pourquoi.