Rapport Préliminaire Sur Pourquoi C’était Une Mauvaise Idée

Chapitre 4 : L’expérience du miracle partagé

1233 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/12/2025 16:33

L’idée venait du Ciel. Ce qui, en soi, aurait déjà dû alerter tout le monde. Les idées célestes avaient cette particularité inquiétante d’être formulées avec une assurance absolue, une calligraphie impeccable… et une absence totale de conscience des conséquences pratiques. Aziraphale tenait le parchemin entre ses mains, la feuille légèrement lumineuse contrastant avec la pénombre rassurante de la librairie. Les lettres se réarrangeaient subtilement à mesure qu’il lisait, comme si le texte lui-même cherchait à paraître raisonnable.

« Un miracle conjoint, » lut-il à voix haute, les sourcils froncés derrière ses lunettes. « Simple, mesuré, discret. »

Le mot conjoint resta suspendu dans l’air. Crowley, affalé sur une chaise, une jambe pendante par-dessus l’accoudoir, leva lentement la tête. Le mouvement était celui d’un démon qui venait d’entendre une phrase déclencheuse de traumatismes anciens.

« Non. »

Un refus net. Définitif. Sans appel.

« Crowley… » tenta Aziraphale, d’une voix apaisante, comme on s’adresse à quelqu’un sur le point de toucher un objet dangereux.

« Ange. »

Crowley se redressa juste assez pour le regarder sérieusement.

« Chaque fois que nous utilisons nos pouvoirs ensemble, il se passe quelque chose. »

« Ce quelque chose est souvent positif, » objecta Aziraphale avec douceur, même si son regard trahissait un souvenir très précis de catastrophes évitées de justesse.

« La dernière fois, » reprit Crowley en levant un doigt accusateur, « Londres a perdu trois heures, les horloges ont refusé de se remettre d’accord pendant une semaine, et un pigeon a appris le français. »

Aziraphale pinça les lèvres, réfléchissant.

« Il était très poli, » concéda-t-il finalement.

Le parchemin se déroula un peu plus, comme s’il était fier de lui. Les lignes se précisèrent lentement sur le parchemin, l’encre dorée s’ordonnant avec une rigueur presque rassurante. Aziraphale suivit les mots du regard tandis que l’objectif prenait forme, d’une simplicité trompeuse. Il ne s’agissait pas d’un lieu symbolique, ni d’un événement majeur, mais d’un simple café de quartier, l’un de ces endroits ordinaires où les humains s’arrêtent sans y penser, pour boire, discuter, attendre que le temps passe. Le but, précisait le document, était tout aussi modeste. Améliorer légèrement l’expérience humaine. Rien de spectaculaire. Rien qui mérite une trompette céleste ou un gouffre infernal. Juste assez pour que les choses se passent un peu mieux que prévu. Enfin, les contraintes s’imposèrent, strictes et non négociables. Aucun événement inexplicable majeur ne devait être déclenché. Pas de coïncidence trop parfaite, pas de miracle trop voyant, pas de perturbation capable de faire lever les yeux au ciel, littéralement ou métaphoriquement. Sur le papier, tout semblait parfaitement raisonnable. C’était précisément ce qui inquiétait Crowley. Il s’approcha, lut par-dessus l’épaule de l’ange, puis ricana doucement.

« Légèrement, » répéta-t-il. « C’est toujours là que ça dérape. »

« J’aime beaucoup ce café, » dit Aziraphale, presque timidement. « Les scones sont excellents. Ils ont une texture très honnête. »

Crowley le fixa.

« Évidemment. »

Il y eut un silence. Un de ces silences où l’univers semblait retenir son souffle, conscient que deux entités immortelles s’apprêtaient à faire quelque chose qu’elles appelleraient plus tard une erreur de jugement. Quelque part, au-dessus d’un petit café parfaitement banal, le destin venait de cocher une case.



Ils s’installèrent à une petite table près de la vitrine, suffisamment en retrait pour observer sans être remarqués. Le café exhalait une odeur rassurante de grains fraîchement moulus et de pâtisserie tiède. À cette heure-là, l’endroit était animé sans être bruyant, rempli de ces vies ordinaires qui se croisent sans vraiment se voir. Aziraphale balaya la salle du regard. Un barista fatigué s’affairait derrière le comptoir, les gestes mécaniques, les épaules légèrement voûtées par une matinée trop longue. Près de la carte, une cliente indécise fronçait les sourcils, murmurant pour elle-même, incapable de se décider entre deux boissons parfaitement acceptables. Plus loin, un homme était penché sur son téléphone, le visage fermé, la mâchoire crispée, irradiant une détresse silencieuse que même la vapeur du café ne parvenait pas à dissiper.

« D’accord, » soupira Crowley en croisant les bras. « Un petit miracle. Rien de spectaculaire. »

« Ensemble, » rappela Aziraphale avec douceur.

Ils posèrent chacun une main sur la table. Le bois était tiède sous leurs paumes. Rien ne se produisit. Le café continua de bruisser, les tasses tintèrent, quelqu’un toussa.

« Tu fais quelque chose ? » demanda Crowley sans retirer la main.

« Oui. »

La cafetière explosa. Pas violemment. Juste… dignement. Un pouf feutré, suivi d’un soupir de vapeur parfaitement contrôlé. Le métal se figea en plein mouvement, les gouttes de café suspendues dans l’air comme une nature morte involontaire. Le café entier se figea.

« C’était discret ? » murmura Crowley, sans bouger.

Aziraphale esquissa un sourire nerveux.

« Techniquement, personne n’est blessé. »

Le temps se remit en marche. La cafetière se reconstitua d’elle-même dans un cliquetis élégant, les fissures se refermant comme si elles n’avaient jamais existé. Le café qui en sortit ensuite avait une couleur parfaite, une consistance irréprochable.

« Oh, » fit le barista en clignant des yeux. « C’est le meilleur café que j’ai jamais fait. »

La cliente indécise sembla soudain frappée par une certitude limpide.

« Cappuccino. Merci. »

L’homme au téléphone expira longuement, posa l’appareil sur la table et sourit pour la première fois depuis longtemps.

« J’ai annulé la réunion, » dit-il à personne en particulier. « J’en avais besoin. »

Crowley observa la scène, incrédule.

« On a… amélioré leur journée. »

« Légèrement, » précisa Aziraphale.

Sur le comptoir, les scones devinrent tièdes à la perfection, exactement à ce point où le beurre fond sans détremper la pâte. Crowley se redressa lentement.

« Ange. Dis-moi que tu n’as pas… »

« J’ai peut-être harmonisé l’ambiance générale, » admit Aziraphale, un peu trop vite.

« À quel niveau ? »

« Émotionnel. Social. Gustatif. »

Crowley le fixa.

« Tu as miraclé un concept. »

Furfur apparut près du comptoir dans un discret nuage de fumée sombre, carnet en main, notant frénétiquement chaque détail.

« Ceci n’est pas conforme ! » siffla-t-il entre ses dents.

Le café se remplit d’une chaleur douce, enveloppante, presque bienveillante.

« Les gens sourient, » observa Aziraphale avec une pointe de fierté.

« C’est profondément suspect. »

Le démon disparut aussitôt dans un nuage de fumée contrariée, laissant derrière lui une odeur de soufre vexé. Dans la poche de Crowley, le parchemin brûla doucement.

« Tu sais ce qu’ils vont dire. »

Aziraphale hocha la tête, pensif.

« Trop efficace. Trop humain. Trop… nous. »

Ils burent leur café en silence.

« On aurait dû faire pleuvoir, » murmura Crowley. « Ou casser une vitre. »

« La prochaine fois, » répondit Aziraphale.

Quelque part, bien loin de ce café désormais trop parfait, un rapport provisoire fut mis à jour. Test concluant. Résultat : incontrôlable.


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