Rapport Préliminaire Sur Pourquoi C’était Une Mauvaise Idée

Chapitre 5 : Le rapport final (ou pourquoi c’était une mauvaise idée)

Chapitre final

2016 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 06/01/2026 08:52

Le rapport devait être rendu à minuit. Ce détail avait été souligné trois fois sur le parchemin officiel, écrit en lettres capitales particulièrement autoritaires, puis rappelé par deux messagers célestes à l’air grave, qui avaient prononcé l’heure fatidique comme une sentence, et par un démon passablement nerveux qui avait insisté en transpirant légèrement du soufre. Minuit, donc. Aziraphale, lui, avait pris la chose très au sérieux. La grande table de la librairie était désormais entièrement couverte de documents soigneusement classés, annotés à l’encre dorée, reliés par de fins rubans et, Crowley en était certain, inutilement élégants. Des piles parfaitement alignées occupaient chaque recoin, accompagnées de tasses de thé refroidies à intervalles réguliers et de marque-pages assortis. L’odeur du papier ancien se mêlait à celle de l’encre fraîche, créant une atmosphère studieuse presque oppressante.

« J’ai structuré le rapport en sept parties, » expliqua l’ange avec un entrain parfaitement déplacé. « Contexte, méthodologie, observations, implications morales, conclusions provisoires, recommandations… et annexes. »

« Stop, » coupa Crowley en levant une main. « On n’a fait que boire du café et rendre des gens heureux. »

« Ce sont des données, » répondit Aziraphale sans se démonter.

Crowley soupira longuement, s’affalant sur sa chaise.

« L’Enfer va faire une syncope. Littéralement. Il y aura des cris. Peut-être du feu. »

Ils s’assirent face à face, la table les séparant comme une frontière diplomatique couverte de paperasse.

« On pourrait… simplifier, » proposa Crowley avec prudence.

Aziraphale releva la tête, sérieux.

« Je ne peux pas mentir. »

Crowley hocha la tête.

« Parfait. Moi non plus. »

Ils échangèrent un regard. Un de ces regards silencieux, chargés de siècles de compromis, de désaccords et de stratégies partagées.

« Si on dit toute la vérité, » poursuivit Crowley lentement, « mais sans la rendre compréhensible. »

Aziraphale cligna des yeux. Puis un sourire lent, réfléchi, étira ses lèvres.

« Une approche… honnête et créative. »

Ils se mirent à écrire. Les plumes grattèrent le papier, l’encre coula, les mots s’alignèrent avec une précision trompeuse. À mesure que le rapport prenait forme, il devenait évident qu’aucune des deux parties, ni céleste, ni infernale, n’allait être satisfaite. Et quelque part, dans les couloirs du Ciel et les profondeurs de l’Enfer, quelqu’un allait bientôt froncer les sourcils.



Dans le rapport, les mots s’alignaient avec une précision appliquée, cherchant manifestement à donner une forme intelligible à quelque chose qui refusait de l’être. La coopération entre les entités désignées avait produit des effets indéniablement mesurables. Pourtant, à mesure que les lignes se déroulaient, il devenait évident que ces effets échappaient aux cadres d’analyse habituels, qu’ils soient célestes ou infernaux. Les grilles d’évaluation traditionnelles semblaient glisser à la surface des résultats sans jamais parvenir à les saisir pleinement, comme si la réalité observée refusait de se laisser enfermer dans des catégories connues. Les humains concernés, notait le document, avaient montré une amélioration manifeste de leur bien-être général. Le stress avait visiblement diminué, certaines décisions personnelles avaient été prises avec une assurance nouvelle, et une sérénité passagère s’était installée, discrète, mais réelle. Pourtant, aucun lien clair ne pouvait être établi entre ces changements et une progression vers la vertu, pas plus qu’une dérive vers le vice. Cette absence de corrélation rendait toute tentative de classification morale standard profondément problématique. Les manifestations observées restaient, dans l’ensemble, d’une remarquable subtilité. Aucun phénomène inexplicable majeur n’avait été relevé. Aucun signe suffisamment spectaculaire pour alerter les autorités compétentes. Et pourtant, plusieurs témoins avaient décrit une sensation persistante, difficile à formuler, qu’ils résumaient par une expression simple et déconcertante. Celle d’avoir passé une « bonne journée ». Le rapport prenait soin de préciser que ce concept ne figurait dans aucune annexe officielle connue à ce jour. Une note complémentaire figurait en bas de page. Elle concernait le canard, désigné sous le nom de Harold dans les documents joints. L’animal n’avait présenté aucun signe d’influence démoniaque, aucune altération morale mesurable, ni le moindre comportement anormal. Son attitude était demeurée stable, calme et, détail jugé particulièrement suspect, étonnamment coopérative. La conclusion, sobre, ne s’embarrassait d’aucune emphase. Cette donnée était jugée dérangeante.

« Tu crois qu’ils comprendront ? » demanda Crowley.

Il avait posé la question sans vraiment attendre de réponse, le regard perdu quelque part entre les rayonnages de la librairie. Sa voix, plus basse qu’à l’ordinaire, portait cette fatigue ancienne née de siècles passés à expliquer l’inexplicable à des autorités convaincues de tout savoir. Ses lunettes reflétaient la lumière douce des lampes, dissimulant des yeux qui observaient le monde avec une lucidité désabusée. Aziraphale resta silencieux un instant. Il referma délicatement le rapport, lissa le bord de la couverture comme on apaise un objet fragile, puis leva les yeux vers Crowley. Son sourire était discret, presque tendre, empreint d’une patience infinie.

« Ils comprendront qu’ils ne comprennent pas, » répondit-il avec douceur.

Ce n’était pas une certitude triomphante, ni même une consolation. Plutôt une acceptation paisible de ce qui dépassait aussi bien le Ciel que l’Enfer. La librairie, autour d’eux, sembla approuver en silence.



Ils avaient longuement hésité sur cette partie. On devinait, à la lecture, le temps considérable consacré à tenter de donner un sens à ce qui refusait obstinément d’en avoir. Les raisonnements s’étaient succédé, méthodiques, appliqués, puis avaient été abandonnés les uns après les autres. Les symboles traditionnels du Bien et du Mal avaient été convoqués, opposés, combinés, rayés, puis repris avec une persévérance presque désespérée. Additionnés, le Bien et le Mal ne produisaient rien de cohérent. Aucune équation connue ne semblait capable de rendre compte du résultat obtenu. Les modèles habituels échouaient systématiquement, glissant à côté de la réalité observée comme s’ils refusaient d’admettre son existence. Et pourtant, les faits étaient là. Lorsque les deux forces avaient été appliquées simultanément, rien n’avait explosé. Il n’y avait pas eu de chaos, pas d’effondrement, pas de révélation transcendante non plus. À la place, il avait été noté quelque chose d’étrangement banal. Du thé servi chaud, exactement à la bonne température ; un café jugé parfait par tous ceux qui l’avaient goûté ; et, chez les humains concernés, une diminution légère mais indéniable de ce poids diffus que l’on appelle le stress existentiel. Ces effets étaient tangibles. Mesurables. Réels. Et pourtant, ils ne correspondaient à aucune catégorie officiellement reconnue. La tentative de classification avait donc été laissée en suspens, faute de mieux. Une note manuscrite, ajoutée en marge à la toute fin, précisait simplement que ce genre de résultat ne devait pas exister. Ce qui, selon les standards administratifs en vigueur, suffisait à le rendre profondément problématique.



À minuit pile, le rapport fut transmis. Pas une seconde de retard. Pas une seconde d’avance. L’horloge ancienne de la librairie sonna doucement, son carillon résonnant entre les étagères chargées de livres comme un battement de cœur contenu. Aziraphale retint son souffle tandis que la dernière page quittait la table dans un frémissement de lumière, aspirée vers les sphères supérieures et inférieures à la fois. Puis, le silence. Un silence dense, presque solennel, qui s’étira bien plus longtemps qu’il n’aurait dû. La librairie semblait attendre avec eux, les livres figés, les ombres immobiles. La réponse céleste arriva la première. Elle se matérialisa sous la forme d’un sceau lumineux qui s’imprima brièvement dans l’air avant de se dissiper, laissant derrière lui quelques mots nets, impeccablement calligraphiés : Dossier incomplet. Trop subjectif. Aziraphale ferma les yeux une seconde, comme s’il s’y était attendu, ou comme s’il acceptait enfin ce verdict. Puis la réponse infernale suivit. Plus brutale. Plus rapide. Un parchemin noirci apparut dans un souffle de chaleur, ses bords encore fumants : Dossier inacceptable. Trop humain. Crowley lut les deux sentences, l’une après l’autre. Un sourire lent, presque satisfait, étira ses lèvres.

« Égalité parfaite. »

Il y avait dans sa voix une pointe de triomphe discret, celui des causes perdues qui n’en étaient peut-être pas. Aziraphale hocha la tête, un profond soulagement passant dans son regard. La tension qu’il retenait depuis des heures se dissipa enfin, remplacée par une paix fragile mais sincère. La librairie soupira doucement avec eux.



Le lendemain, une note officielle fut diffusée. Elle apparut sans cérémonie, comme toutes les décisions définitives prises par des entités immortelles désireuses de ne plus jamais en reparler. Au Ciel, elle fut lue à voix basse, puis rangée dans un tiroir lumineux que l’on referma avec un soupir collectif de soulagement. En Enfer, elle fut accueillie par un grognement contrarié, avant d’être estampillée, scellée et jetée dans une pile déjà trop haute. Le verdict, toutefois, était sans appel. Du côté du Ciel, la conclusion tomba avec une froideur feutrée. Après de longues délibérations qui n’avaient mené nulle part, l’expérience fut officiellement jugée non concluante. Trop de zones grises, trop de variables impossibles à isoler, trop d’humanité dans les résultats. La décision fut donc prise de ne pas la reproduire, et l’affaire fut rangée avec un soulagement discret, comme on ferme la porte sur quelque chose que l’on préfère ne pas comprendre. En Enfer, le ton fut sensiblement différent, mais l’issue identique. L’expérience y fut qualifiée de dangereusement ambiguë, un verdict prononcé avec méfiance et irritation. Rien n’y avait dégénéré comme prévu, rien n’avait pu être exploité correctement, et cette absence de chaos était jugée profondément suspecte. Là aussi, il fut décidé que l’expérience ne serait jamais renouvelée. Dans les deux cas, la conclusion était claire. Cela ne devait plus jamais arriver. Crowley lut les deux communiqués, puis leva son verre avec une satisfaction tranquille.

« À l’échec total. »

Aziraphale sourit et leva le sien à son tour.

« À la coopération réussie. »

Les verres s’entrechoquèrent doucement. Le son résonna dans la librairie comme un accord tacite, fragile mais sincère. Ils burent.

« Tu sais, » reprit Crowley en reposant son verre, « officiellement, on est un cas isolé. Une anomalie statistique. »

« Officieusement ? » demanda Aziraphale, déjà certain de la réponse.

Crowley haussa les épaules, un geste nonchalant qui dissimulait des siècles d’habitude.

« On continue comme avant. »

Aziraphale sourit. Autour d’eux, la librairie baignait dans un calme rassurant. Les livres étaient à leur place, parfaitement alignés, comme s’ils n’avaient jamais frissonné sous l’effet d’un miracle mal calibré. Les plantes étaient en vie, verdoyantes et obstinément florissantes. La lumière de l’après-midi filtrait à travers les vitres, douce, ordinaire. Le monde tournait encore. Quelque part, très loin de là, dans les archives célestes et infernales, un dossier fut scellé à jamais. Le titre, écrit avec une gravité excessive, occupait toute la couverture : RAPPORT PRÉLIMINAIRE SUR POURQUOI C’ÉTAIT UNE MAUVAISE IDÉE. Aucun ange ni démon ne demanda jamais à le rouvrir. Et c’était, probablement, pour le mieux.


Laisser un commentaire ?