Ras la cornette

Chapitre 1 : Ras la cornette

Chapitre final

2447 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 21/01/2026 12:09

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de Fanfictions.fr de janvier - février 2026 « On en a gros ! »






D’aucuns sont persuadés, en lisant les Écritures, que pour sauver le monde, il faut commencer par le détruire.

Et on ne peut pas leur donner entièrement tort. « Du passé... table rase », tout ça.

Si l’on se réfère au livre de Jean l’Évangéliste, le second avènement du Christ devait être précédé de toute une série de cataclysmes, genre tremblements de terre, chutes d’étoiles et mers ensanglantées. Sans compter la destruction de la Bête et sa moindre Bête, venues des Enfers, ainsi que le jugement dernier des vivants et des morts. Alors, après le chaos, viendrait un monde tout neuf tout propre et l’avènement glorieux de Dieu. Un souk faramineux, du grand spectacle. Un blockbuster céleste, une trilogie divine : Un - L’antéchrist ; Deux - L’apocalypse ; Trois – Le règne éternel.


Si Satan avait accepté de coopérer, c’était dans un but bien précis, un dessein caché dont tout le monde aurait dû se douter (et se méfier) : l'Ange de l'Abîme Sans Fond comptait bien mettre le deuxième opus – et sa bataille épique – à profit pour asseoir la victoire finale et définitive de son camp. Ainsi le Monde serait sauvé, selon sa vision à lui. Tentation, péché, mensonge et règne des Ténèbres pour l’éternité.

Si l’on y réfléchit un peu, l’une et l’autre équipe visaient le même objectif, sauf que le Ciel projetait de sauver le monde des griffes du Mal, et que l’Enfer ambitionnait de le libérer de l’emprise du Bien.

Question de point de vue, après tout.


Rien d’étonnant alors à ce que les deux factions collaborent, chacune avec ses propres intentions. À l’une comme à l’autre, cette guerre était nécessaire. Ils la voulaient grandiose, héroïque, épique et sans merci. L’invocation des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse avait déjà démarré – via la sous-traitance – en provenance du Paradis. La livraison de l’Antéchrist – dévolue à l’Enfer – était le rôle du Duc Hastur, membre éminent du Conseil Noir, qui en avait chargé le démon Crowley, en lui remettant l’enfant dans un panier d’osier, au cours d’une livraison officielle dans un petit cimetière perdu au fin fond de la cambrousse.


Rien d’étonnant non plus à ce que chacun, avant l’affrontement final entre les deux clans, s’entraîne du mieux possible. Et Hastur n’était pas en reste, qui venait d’assister, dissimulé dans la nuit près des bâtiments du couvent Ste Béryl, à la remise du bébé aux nonnes satanistes de l’Ordre Babillard. Crowley avait mené à bien sa mission de cigogne. Entré dans le couvent qui servait pour l’occasion de maternité avec le fils de Satan dans son couffin de fortune, il en était ressorti les mains vides. Parfait. L’Antéchrist était dans la place. Les sœurs étaient chargées d’échanger le bébé avec l’enfant de la femme de l’ambassadeur américain, nul doute que tout se déroulerait au mieux. Ni vu ni connu, et passez muscade. Il suffisait d’attendre quelques jours et, après le départ de l’heureuse maman, le couvent n’aurait plus de raison d’être. Hastur, un rictus machiavélique au visage, s’en frottait les mains d’anticipation, ravi de cette petite récréation.


Une fois Harriet Dowling et “son” bébé en route pour rejoindre leur domicile à Winfield House, il convoqua donc les nonnes, qui s'attendaient à se voir félicitées pour avoir si bien accompli leur mission.

– Seigneur Hastur ! attaqua la Mère Supérieure. Le fils de notre Maître est sur Terre, maintenant, dans le foyer de l'ambassadeur, les parents n'y ont vu que du feu. Nous avons rempli notre rôle à la perfection et j'espère que vous saurez nous récompenser comme nous le méritons, parce qu'il faut bien avouer que ce n'était pas une mince affaire, tout de même : nous avons dû mettre sur pied un plan méticuleux pour cet échange de bébés, et ceci bien en amont de l'arrivée de Maître Crowley. D'ailleurs je trouve que le bébé satanique aurait mérité un emballage un peu plus confortable qu'un vulgaire panier d'osier, pauvre pitchoun, c'est fragile l'épiderme d'un nourrisson vous savez, il avait à peine un bout de drap plié en quatre pour isoler sa peau des brins d'osier, je ne sais pas qui en Enfer a planifié le voyage mais il me semble que des efforts auraient pu être faits et...

– Oui, renchérit Sœur Marie Loquace, j'en ai eu le cœur serré quand j'ai soulevé le couvercle du panier : ce pauvre petit être n'avait même pas une chemise ou une brassière sur le corps. Si on m'avait intégrée plus tôt à l'équipe de planification, j'aurais eu le temps de lui tricoter une jolie petite brassière bleue, ou rouge selon vos préférences ; j'étais une adepte du tricot avant d'entrer dans les ordres, enfin dans cet ordre-ci en particulier je veux dire. Sans vouloir me vanter j'étais plutôt douée de mes dix doigts et deux pelotes de laine ne me faisaient pas peur, j'ai d'ailleurs conservé plusieurs catalogues du temps de ma jeunesse. Oh ! Il faut que je vous montre, il y a là-dedans des modèles vraiment trop chou, notamment une petite brassière croisée devant avec un lien, manches raglan, c'est l'idéal pour que les petits bras de bébé ne soient pas gênés aux entournures, avec des torsades très jolies, et m'est avis qu'en plus du côté confort et chaleur, ç'aurait été très seyant sur ce petit bonhomme.

Sœur Catherine Prolixe crut bon d'ajouter son grain de sel :

– Je suis bien d'accord que rien ne vaut le fait-main, mais il faut être très vigilante sur le fil qu'on utilise. On pourrait se laisser tenter par le mohair ou l'angora, mais ce sont des fibres trop pelucheuses, et le bébé risque d'en ingérer, c'est absolument à proscrire. Le cachemire et l'alpaga peuvent être envisagés, mais la pure laine risque de gratter. Bien sûr, on peut toujours se rabattre sur un fil acrylique, qui aura une excellente tenue dans le temps et qui passe à la machine, contrairement aux fibres naturelles qui ne supportent que le lavage à la main. Mais j'avoue que ma préférée est la laine mérinos, chaude et souple, une matière incontournable pour une layette de qualité, un véritable cocon de douceur qui... 


– MAIS VOUS ALLEZ LA BOUCLER ? beugla Hastur en l'interrompant fort impoliment.

– Ça m'étonnerait, répondit Sœur Grace Volubile. Nous sommes un Ordre Babillard.

– Je regrette, rétorqua le Duc. Je suis pas là pour écouter vos bavardages de bonnes femmes sur le tricot. Vous avez fait ce qu'il fallait, l'Enfer n'a plus besoin de vous. Merci au revoir.

– Quoi ? s'effrayèrent en chœur les Sœurs.

– L'ordre est dissous.

– Hors de question ! s'insurgea Sœur Grace Volubile. D'abord, c'est une manière bien cavalière de nous remercier, je trouve, et je vais vous dire le fond de ma pensée : nous, on a fait tout ce que vous aviez demandé, on s'est creusé les méninges pour que tout se passe comme sur des roulettes, on mérite une récompense plutôt qu'une punition. Et puis on est bien, ici.

– J'aurais voulu vous y voir, ajouta Sœur Thérèse Bavarde. Il a fallu jouer finement, d'autant qu'il y avait là une parturiente qui n'était pas prévue au planning, parce qu'elle est arrivée avec dix jours d'avance. Deirdre Young, qu'elle s'appelait. Je vous laisse imaginer : emmener son nouveau-né pour la toilette, pareil pour celui de l'ambassadrice...

– La femme de l'ambassadeur, rectifia Sœur Madeleine Causeuse.

– C'est pareil. Bref, s'occuper de deux bébés, plus le troisième amené par Maître Crowley, et faire l'échange dans les règles, hein, c'était pas facile. Il a même fallu détourner l'attention du papa avec un thé et des biscuits, pendant ce temps-là. Heureusement qu'on avait prévu le coup, et qu'on avait ce stock de ces délicieux sablés avec le glaçage rose, vous savez, qu'on avait préparés deux jours avant et stockés dans une grande boîte en métal dans le cellier des cuisines.

– Celle avec les petits anges qui jouent de la harpe entourés de chérubins tenant des cierges noirs ?

– Non. Celle avec la Vierge dans la grotte de Lourdes au milieu des corbeaux et des chauves-souris. Savoureux ces biscuits, soit dit en passant. On ne remerciera jamais assez Sœur Félicité Verbeuse pour ses talents culinaires.

La concernée rougit distinctement, puis expliqua modestement :

– Oh ! Ce n'est rien, vraiment ! Il suffit de casser deux œufs dans un saladier, d'ajouter une pincée de sel, du sucre et du sucre vanillé. Ensuite il faut mélanger avec une cuillère de bois jusqu'à ce que le mélange blanchisse, puis mettre de la farine et mélanger encore, mais du bout des doigts, pour obtenir cette texture sablée qui fait les bons biscuits, et pour finir on met du beurre, là pas d'hésitation il faut ce qu'il faut. Après...


– FERMEZ-LÀ ! rugit le Duc à bout de nerfs.

– Vous en voulez, Seigneur Hastur ? proposa aimablement Sœur Bénédicte Jacasseuse.

– Je crois qu'il nous en reste quelques-uns, ajouta Sœur Véronique Pipelette. Je peux aller les chercher. Et vous préparer une bonne tasse de thé par la même occasion. Vous préférez quoi ? On a du thé noir aromatisé à la bergamote, du thé vert à la vanille et aux fruits rouges, ou alors du thé blanc parfumé à la menthe et à la fleur d'oranger.

– Oh ! Et si on rentrait pour se faire un goûter ? suggéra Sœur Judith Palabreuse. Voilà qui nous ferait à tous le plus grand bien ! Qu'est-ce que vous en dites ?


Noyé sous un flot de paroles, Hastur leur mit soudain les points sur les i :

– Je suis pas là pour vous entendre jacasser sur les mérites comparés des laines à layette, les recettes de cuisine ou les variétés de thé. Votre ordre est dissous, je le répète, et si vous êtes pas contentes vous allez toutes périr dans l'incendie.

– Oh ! s'écrièrent les sœurs, scandalisées, avant de noyer le Duc sous un torrent de noms d'oiseaux à ne certainement pas mettre entre toutes les oreilles :

– Chenapan ! l'interpella l'une.

– Fripon ! rebondit une autre.

– Cuistre !

– Paltoquet !

– Faquin !

– Rustre !

– Canaille !

– Butor !

– Vaurien !

– Scélérat !

– Non mais, Seigneur Hastur, ça commence à bien faire, là. On en a ras la cornette de vos menaces. Croyez pas qu'on va rester les bras croisés et se laisser faire. On y tient, nous, à notre ordre. On a réussi au fil du temps à se faire ici une petite communauté où on s'entend toutes très bien. Bien sûr, c'est pas rose tous les jours mais dans l'ensemble et bon an mal an, on..., argumenta Sœur Judith Palabreuse.

Lui coupant la parole, Sœur Bernadette Diserte s'alarma plus prosaïquement :

– Quel incendie ?

Elles se retournèrent à l'unisson vers le bâtiment, où déjà quelques flammes s'échappaient par les fenêtres de la bibliothèque, tandis que le rire strident et hystérique d'Hastur déchirait le silence de cette nuit paisible.

Alors ce furent des hauts cris et le grand branle-bas de combat. Dans un chaos total, elles se précipitèrent : qui vers la grange pour y récupérer des seaux, qui autour des puits pour en dégager l'accès, qui au téléphone pour alerter les pompiers.


Finalement les secours s'organisèrent assez rapidement sous la houlette de la Mère Supérieure, qui organisa deux chaînes humaines pour transporter les seaux d'eau jusqu'au brasier, l'une avec les seaux pleins, l'autre pour les vides.

Sœur Marie Loquace se retrouva aux côtés de Sœur Thérèse Bavarde qui, un instant, posa à terre son récipient. Se tournant vers le ciel, elle leva sa main gauche ouverte, paume vers le haut, puis traça lentement un cercle vertical dans l’air au-dessus de sa tête. Ensuite elle referma doucement les doigts, puis en les relâchant vers le sol, prononça une formule latine que sa voisine reconnut comme « Aqua Caelestis ». Aussitôt les premières gouttes d'une averse bienvenue commencèrent de tomber, pour se changer bientôt en une pluie drue qui s'abattit sur les lieux. Oh ! Pas le Déluge, non ! Celui-là, c'était une marque déposée : pas touche. Mais une ondée suffisante pour étouffer l'incendie.

Elle adressa un sourire satisfait à Sœur Marie Loquace, accompagné d'un clin d'œil signifiant « On va lui montrer au Duc que les Sœurs de Ste Béryl ne se laissent pas marcher sur les pieds ! », que celle-ci interpréta comme « J'ai vu ça dans Harry Potter ! » et auquel elle répondit par un autre clin d'œil voulant dire « Reçu cinq sur cinq, j'avais la réf ! » que sa consœur interpréta comme « Un peu qu'on ne va pas se laisser faire ! Une pour toutes et toutes pour une ! »


Le couvent fut finalement épargné. Seule une partie de la bibliothèque avait souffert. Et encore, les flammes n'avaient pas attaqué les livres précieux : seul le cagibi où étaient conservées les archives était complètement détruit. Pas de quoi fouetter un chat. Une paille, comparé à la catastrophe évitée de peu, une broutille qui n'allait sûrement pas changer la face du monde.

Qui donc pourrait avoir besoin à l’avenir de consulter ces vieilles paperasses ? Personne, assurément.





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