Parce que c'était lui
Le bar dans lequel Crowley avait échoué n’était pas loin d’être miteux. Il était assis au comptoir, un peu collant de la nuit d’ivresse. La lumière tamisée, un peu blafarde, donnait aux rares clients un air malade et déprimé. La douce lumière du matin filtrait à travers les vitres sales. La poussière dansait tristement dans les rayons de soleil.
Crowley buvait sec depuis plusieurs heures. Il avait perdu le compte. Du temps. Du nombre de verres. Pourquoi avait-il fini ici ? Il ne s’en souvenait plus. Mais à un moment, quelque chose en lui s’était brisé. Toute la colère qui le maintenait debout s’était effondrée. Le démon s’était retrouvé alors triste et désespérément seul. Personne à qui parler. Auparavant, il y avait toujours Aziraphale quand il avait un peu le vague à l’âme ou qu’il s’ennuyait. Il était persona non grata en Enfer. Maintenant, il n’y avait plus personne. Il n’avait plus personne.
Crowley vida son verre de whisky et en demanda un autre d’un geste de main nerveux au barman. Il remonta sur son nez ses lunettes qui tombaient. Il commençait à être sérieusement saoul. Il tanguait légèrement sur son siège. Il avait essayé de noyer son chagrin dans l’alcool. Il avait vu que les humains faisaient ça, dans les films et en vrai. Il avait poussé bien des humains à consommer de l’alcool. Mais ça ne marchait pas. Il se sentait encore plus misérable, si cela était possible.
Il avait osé ouvrir son cœur. Il s’était rendu vulnérable. Mis ses cartes sur la table. Il l’avait même embrassé. Il n’avait eu le droit qu’au regard choqué et au « Je te pardonne. » Idiot, idiot, idiot. Le barman posa son verre devant lui et il hocha la tête. Il avait envie de le balancer dans le grand miroir qui était en face de lui. Pourquoi mettait-on de si grands miroirs dans les pubs miteux ? On y venait que pour se saouler et essayer d’oublier. Pourquoi alors mettre quelque chose qui nous montrait notre reflet ? Se voir en train de boire, misérable. Échouer, se noyer. Crowley se fixait dans le miroir. Un peu satisfait de son air méchant. Son cœur se serra quand il constata qu’il avait aussi l’air désemparé. L’image lui renvoyait son propre enfer, et cette fois, il n’avait personne pour le sauver.
Le barman alluma la radio et disparut dans l’arrière-salle. Crowley essaya d’abord de faire abstraction de la musique, mais finalement, il tendit l’oreille. Son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine alors qu’il écoutait les paroles de All I want de Kodaline.
« Tout ce que je veux ce n'est rien d'autre
Que de t'entendre frapper à ma porte
Parce que si je pouvais voir ton visage une fois encore
Je pourrais mourir heureux, c'est sûr
Quand tu as prononcé ton dernier au revoir
Je suis un peu mort à l'intérieur
Je m'allonge en pleurs toute la nuit
Seul sans toi à mes côtés
Mais si tu m'aimais
Pourquoi m'as-tu quitté?
Prends mon corps
Tout ce que je veux
Et tout ce dont j'ai besoin
C'est de trouver quelqu'un
Je trouverai quelqu'un
Comme toi »
Jusque-là, Crowley n’avait pas imaginé qu’il puisse se sentir encore plus seul. L’absence d’Aziraphale, l’impossibilité de le voir ou lui parler au téléphone, lui faisait mal presque physiquement. Comme une brûlure sous la peau. Il revoyait son petit sourire satisfait et fier lorsqu’il effectuait (mal) un tour de magie. Ses yeux qui brillaient quand Crowley riait d’une de ses blagues ou maladresses. Son odeur de livres et d’eau de Cologne. Il pensa aussi à sa grande naïveté, qui faisait son charme. Il était toujours surpris de tout, toujours en émerveillement. C’était un ange qui était là depuis la nuit des temps. Mais il voyait le monde comme un enfant qui le découvre. Cela avait toujours donné envie à Crowley de le protéger. Du monde, des autres, de lui-même… et de lui aussi.
Bien sûr qu’à travers tous ces siècles il avait compris qu’il éprouvait quelque chose pour l’ange. Mais il était si pur, si innocent. L’amour physique lui semblait incompatible. Alors, Crowley s’était enfoncé dans le déni. Il avait enterré ses sentiments, ses émotions. Ils étaient amis, sans même utiliser le mot. Ni du côté du Ciel, ni du côté de l’Enfer. De leur côté.
Ils avaient réussi à arrêter la fin du monde, ensemble. Ils avaient échappé à leur destruction complète. Après cela, ils s’étaient profondément rapprochés. Avant, ils se croisaient et se recroisaient sur Terre au gré de leurs actions angéliques ou diaboliques. Après, ils n’avaient plus vraiment de missions, n’étant plus vraiment un démon de l’Enfer et un ange du Ciel, qui devaient rendre des comptes. Ils avaient commencé à se fréquenter. À se voir, juste pour le plaisir de se voir. Crowley s’était dit que c’était l’ennui. Mais, en vrai, il ne vivait que pour ces moments où il trouvait une excuse pour débarquer à la librairie. Son cœur se mettait vraiment à battre que lorsqu’il voyait le nom d’Aziraphale s’afficher sur téléphone alors que l’ange l’appelait.
Mais il n’avait plus rien de tout cela désormais. Il était seul sur Terre. Aziraphale avait préféré le Ciel et devenir un abrutit d’Archange Suprême. Il avait même pensé que Crowley aurait voulu redevenir un ange. Le comble ! Crowley avait goûté à la liberté. Personne pour lui dire quoi faire. Personne à qui rendre des comptes. Et il avait trouvé ça délicieux. Il avait eu désespérément envie qu’Aziraphale le comprenne et le rejoigne dans ce « nous » libres qu’ils auraient pu être.
Seul face à son reflet, dans ce bar miteux, Crowley sentit ses dernières barrières s’effondrer. Son cœur se déchirait alors que la vérité, qu’il avait tant niée, s’imposa à lui. Il aimait Aziraphale. Il ne pouvait pas vivre sans lui. Il n’y avait aucun intérêt à être libre, s’il ne l’était pas avec Aziraphale. Un ange et un démon… qui l’aurait cru ? Crowley pensa à un philosophe français qu’il avait connu, Montaigne, qui avait eu une amitié plus qu’ambiguë avec un homme, Etienne de La Boétie. Et quand on lui demanda d’expliciter la nature de leur lien, il avait répondu : « Parce que c’était lui. Parce que c’était moi. » Tout était là. Un ange et un démon. Des ennemis héréditaires. Mais voilà, cet ange était Aziraphale et ce démon était Crowley. Le temps avait amené leur chemin à se croiser sans cesse. Et le démon était tombé amoureux de l’ange.
Il se regarda férocement dans le miroir, prêt à en découdre avec lui-même. Mais, une grande fatigue s’abattit sur lui. Il n’avait plus la force de résister. Aziraphale lui manquait terriblement, il était perdu sans lui. Il l’aimait plus que tout. Crowley ne pouvait plus se cacher de ses sentiments. Sa colère l’avait abandonné, le déni s’était effondré. Il se retrouvait seul face à lui-même et tous ses sentiments qui l’envahissaient sans qu’il puisse les arrêter.
Crowley vida son verre d’une gorgée. La brûlure de l’alcool l’apaisa un peu, étrangement. L’ivresse l’avait quitté pourtant, il ne restait que la sombre et rampante solitude. L’aveu de la faiblesse, de l’amour rejeté. Que ferait-il s’il revoyait Aziraphale ? pensa-t-il soudainement, dans un espoir un peu fou. Comme un amputé peut espérer retrouver son membre perdu. Il aurait aimé se dire qu’il résisterait, qu’il le punirait comme le démon qu’il était. Mais, s’il devait vraiment être honnête avec lui-même, et son reflet lui jetait un air de l’y mettre au défi, il savait ce qu’il dirait.
Crowley dirait à Aziraphale : « Je te pardonne. »
*****
Au Ciel, tout était silence, froid, plat et vide. Aziraphale essayait de ne pas y penser, mais la Terre lui manquait de plus en plus. Sa librairie, les livres. L’odeur de poussière et de vieux papiers. Les rayons de Soleil chauds sur sa peau. Et Crowley.
Aziraphale avait pensé qu’en devenant Archange Suprême, il aurait pu faire la différence. Accomplir ce pour quoi il avait été créé. Faire le Bien. Mais il n’avait rencontré que bureaucratie, hypocrisie, froideur, désintérêt. Il avait repoussé Crowley pour être ici. Et, même s’il essayait de le nier, il n’arrivait plus à se cacher le profond regret qui l’habitait.
En tant qu’Archange Suprême, Aziraphale intervenait peu dans les affaires humaines. Mais un jour, il sentit que quelque chose devait bouger. Refaire une chose qu’il avait faite des milliers de fois. Un miracle, même un petit. Mais faire le Bien, au moins une fois encore. Agir. Devant la planète miniaturisée qui tournait mollement, il choisit un miracle à faire. L’ange ferma fort les yeux, visualisant le bon, le Bien. Mais… rien ne se passa. Aucun changement. Désemparé, Aziraphale avait essayé, essayé fort. Quelque chose se produisit alors, un miracle peut-être, mais pas un qui était recherché. Une musique brisa le silence artificiel du Ciel. The Night we met de Lord Huron.
« Je t’avais entièrement puis en partie,
Un petit peu et maintenant je n’ai plus rien de toi
Ramène-moi à la nuit où l’on s’est rencontrés
Je ne sais pas ce que je suis censé faire, hanté par ton fantôme
Oh ramène-moi à la nuit de notre rencontre
Quand la nuit était emplie de terreur
Et que tes yeux étaient remplis de larmes
Quand tu ne m’avais pas encore touché
Oh ramène-moi à la nuit de notre rencontre »
Chaque mot le heurtait en plein cœur. Crowley, Crowley, Crowley. Le regret teinté de déni s’effaçait. Un violent remords le remplaçait. Des vagues de brûlure dans le corps. La honte de ce qu’il avait fait. Le manque qu’il acceptait enfin. Aziraphale se tenait la poitrine, suffoquant presque alors que la musique s’éteignait et que le silence, assourdissant, étouffant, reprenait sa place.
Aziraphale comprit qu’il ne lui restait qu’une seule chose à faire. Peu importait les conséquences. Il devait revoir Crowley.
Pour qu’une fois, au moins une seule fois, l’amour soit plus fort que le devoir…