Parce que c'était lui

Chapitre 5 : Parce que c'était nous

Chapitre final

3955 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 04/04/2026 22:27

         C’était tôt le matin. Le soleil se levait à peine. L’air était frais, humide, plein de promesses. Des promesses qui ne concernaient plus Crowley. Il était entré dans la librairie avant le point du jour. La porte n’était même pas verrouillée. Bien que le démon se doutait que personne ne viendrait voler vieux bouquins poussiéreux ou une caisse inexistante, il se dit qu’il devait vraiment expliquer certaines choses à Muriel avant qu’il y ait une catastrophe. Comme fermer les portes à clef. D’ailleurs, où dormait-elle ? Dans la chambre d’Aziraphale ? Une bouffée de colère le prit, à imaginer quelqu’un d’autre profiter du lit de l’ange. Mais cette rage disparue aussitôt. Il n’avait plus de force pour ressentir des émotions si fortes. Le goût des choses avait disparu. Il ne restait qu’une lassitude qui lui donnait l’impression de s’engluer en lui-même.


C’est pourquoi, alors que le matin se levait à peine, Crowley avait décidé d’aller à la librairie. Il n’avait pas vraiment réfléchi au problème de porte fermée à clef avant de constater que ce n’était pas le cas. Quand il entra, la boutique était vide. Un silence presque religieux planait dans l’air. Les rayons du soleil ne se faufilaient pas encore à travers les carreaux. La pièce était plongée dans la pénombre. Il y avait quelque chose d’extrêmement réconfortant pour Crowley. Le calme, le silence, la solitude choisie… Et la librairie. Il était impossible de ne pas penser à Aziraphale dans ce lieu. Il était partout. A une bibliothèque, attrapant un livre. Devant son antique téléphone, à répondre à des appels pour éconduire d’éventuels acheteurs. Dans l’arrière-boutique, à empiler et prendre soin de ces fichus bouquins. Et son bureau…


Crowley avança dans la pièce à pas lent, mesuré. Il ne put s’empêcher de faire courir ses doigts le long des reliures des livres, appréciant la tiédeur douce du cuir. L’air était immobile, chaud, réconfortant. Une odeur entêtante de vieux papiers et de poussières lui montait à la tête et il trouvait ça délicieux.

Il arriva enfin devant le bureau. Muriel avait enlevé la tasse de chocolat. Les papiers étaient empilés plus ou moins maladroitement. Le fauteuil, large assise, semblait bien confortable. Crowley pensa que c’était là qu’Aziraphale passait le plus clair de son temps. A lire ses précieux livres. Même les gants blancs, qu’il portait pour protéger les livres les plus rares, étaient posés en petit tas dans un coin. Comme si Aziraphale n’était jamais vraiment parti et qu’il s’apprêtait à revenir à tout instant. Cette pensée brisa doucement le cœur de Crowley.


Ce cœur battait fort, mais régulièrement. Tout cela lui faisait mal, certes. Mais il en avait fini avec la colère, la rage, le déni. Il ne restait maintenant qu’une lucidité froide et triste, désabusée. Aziraphale était parti et il était seul. La librairie était le dernier endroit où il pouvait encore sentir la présence de son « ami ». C’était douloureux, mais cette douleur était aussi, quelque part, plaisante. Fatigué, Crowley n’essayait plus de mettre des mots sur ce qu’il ressentait. Il laissait seulement les émotions passer, les sentiments s’ébattre, sans s’y attacher.


Le démon décida alors de s’installer sur le fauteuil d’Aziraphale. Il n’essaya pas, comme à son habitude, à s’assoir droitement comme le faisant l’ange. Il s’affala plutôt, profitant au maximum du confort que proposait le siège. De là, il pouvait voir la rue qui s’illuminait lentement. Un frisson en pensant à toutes ces heures qu’Aziraphale avait dû passer assis ici, à voir cette même vue. A cet instant, il était le plus proche de l’ange qu’il pouvait l’être. Crowley remonta ses lunettes sur son nez et il remarqua, avec surprise, la petite perle de larme qui roulait sur sa joue. Alors, il ferma les yeux, espérant que tout disparaisse autour de lui. Surtout lui.

 

 

 ****

 

         Un tintement léger qui brisa le silence. La porte s’ouvrit et se referma doucement, presque sans bruit. Aziraphale se faufila dans la librairie. Sur le seuil, son cœur se gonfla de joie. Sa librairie. Il voyait les livres, à n’en plus finir. Les bibliothèques étaient même plus remplies qu’à son souvenir. Il fut satisfait que Muriel ne vende pas de livres. Son regard flottait dans la pièce et il notait, avec émotion, tout ce qui n’avait pas changé. Les petits tapis persans. Les bibelots. Les fauteuils. L’ange notait chaque détail et il ne pouvait pas s’empêcher de se réjouir d’être là, enfin là. Chez lui. Il avança un peu dans la pièce. L’odeur était la même, chaude, ancienne, envoûtante. Le soleil se levait et les rayons timides franchissaient les vitres, formant des couloirs de lumière où la poussière dansait d’une joie sans relâche.


Aziraphale entendit alors un soupir et son regard se dirigea vers son bureau. Crowley était là. Assis, ou plus affalé, la tête dans les mains. Il semblait plus pâle que d’habitude, la silhouette plus nerveuse. Le cœur de l’ange s’emballa soudainement. Voilà, il y était. Voir Crowley provoquait en lui un chœur d’émotions chatoyantes, à la fois douce et violente, heureuse et triste. Il trembla en se demandant quelle serait la réaction du démon à sa vue. Allait-il le chasser ? Après tout, Aziraphale avait conscience, désormais, de son erreur. Il lui avait fallu tant de temps, trop de temps, pour le comprendre. Il se demanda même s’il le comprenait vraiment complètement maintenant. Au fond de lui, Aziraphale savait qu’il se cachait tant de choses encore. Il aurait aimé être aussi fort que Crowley. Aussi sûr de ses sentiments et de ce qu’il fallait faire pour être heureux. Il s’agissait maintenant de se lancer. De faire ce pour quoi il était redescendu sur Terre. L’ange ne savait pas exactement ce que c’était, mais Crowley était la clef. Rassemblant tout son courage tremblant, il se râcla la gorge.

 


 *****

 


         Crowley tenait sa tête entre ses mains. Une question sans réponse tournait dans sa tête, sans cesse, une ritournelle douloureuse qui ne lui laissait aucun répit. Que faire maintenant ? Aider Muriel avec la librairie ? Cela serait sûrement trop douloureux pour lui, mais il y avait une certaine beauté dans le sacrifice qui plaisait à Crowley. C’est alors qu’il entendit quelqu’un se râcler la gorge. Cela aurait pu être Muriel, mais Crowley n’avait pas besoin de lever la tête pour savoir qui était là. Tout se passait dans le réchauffement de la pièce, comme on allume la lumière dans l’obscurité et que tout se remettait en marche. La vie revenait, l’air circulait à nouveau.


Le démon resta immobile un instant, le temps que son cœur ralentisse. Au moins un peu. Puis, il se redressa et croisa le regard bleu de l’ange. Aziraphale était là, raide, un sourire crispé aux lèvres. Crowley le regarda longuement, gardant un visage inexpressif alors qu’en lui, tout chantait et se réjouissait, la joie circulait dans ses veines, le ramenant à la vie. Mais il y avait aussi une sorte de douleur sourde, un lancinant pincement dans le cœur, quelque chose de sombre et torturé qui gâchait son bonheur. Comment tant de joie et de douleur pouvaient cohabiter dans un seul être au même moment ? Si c’était cela que ressentaient les humains, alors Crowley comprenait enfin pourquoi ils avaient l’air si inconstants, incompréhensibles et fous.

« Aziraphale… »

Sa voix lui parut rauque. On y sentait, à sa grande honte, à la fois son bonheur de le voir, mais aussi la douleur qu’il ressentait, clouée dans son cœur.

« Me revoilà… » marmonna l’ange, mal à l’aise.

Sa maladresse grignota la retenue du démon. Il se leva et s’approcha d’Aziraphale à pas lents. Crowley l’observait regarder à droite et à gauche, constatait son anxiété, son malaise, son inquiétude dans les tremblements de ses doigts qu’il triturait. Il n’avait jamais vu l’ange dans un tel état et cela lui donnait envie de le protéger. Le démon eut un mouvement infime, une pulsion stupide qui le poussait à tendre la main, mais il la retint aussitôt. Pas maintenant. Pas si tôt. Pas comme ça. Une émotion immense enflait en lui : un espoir fou, la douleur ravivée comme dans un brasier, un cœur qui s’emballe et qui semble ne jamais vouloir s’arrêter. Troublé, Crowley détourna les yeux un instant, le temps de rassembler ses esprits.

« Tu es venu voir si ta libraire tenait toujours debout ? » lança-t-il rapidement, d’une voix faussement moqueuse.

L’ange s’était figé mais le démon sentait son être trembler. Cette constatation lui serra le cœur. En bon démon, la souffrance de l’ange aurait dû le réjouir. Mais il n’éprouvait que l’envie d’autant plus forte de le protéger. Finalement, Aziraphale déglutit et son regard se promena un instant dans la pièce – à la recherche d’une issue peut-être ? Puis, l’ange inspira profondément. Il sembla alors qu’il prenait en densité, en force, en courage. Il planta son regard doux dans celui du démon.

« J’espérais que tu y serais. » répondit-il.

Sa voix, étonnement, ne tremblait pas.

« Je suis juste venu comme ça, en passant… » se défendit Crowley sans prendre le temps de réfléchir.

Pourquoi n’était-il pas honnête avec lui ? Le démon ne pouvait s’empêcher de se cacher, au moins un peu. Il avait désespéré en souhaitant le retour d’Aziraphale. Il s’était imaginé se jeter à ses pieds tant il était malheureux. Mais il lui semblait maintenant qu’il devait – non qu’il avait besoin, de garder un peu de dignité.


Le soleil était pleinement levé maintenant. Des flots de lumière traversaient les vitres pour se prélasser dans la librairie. Le parquet semblait prendre feu, la poussière envahissait l’air telle une averse de bruine. Une brise, et les rayons enflammèrent la chevelure blanche de l’ange. Il semblait illuminé de l’extérieur. Ses yeux, bleus, chauds, profonds, prenaient vie. Ils avaient l’air de puiser leur force dans la lueur du matin, ils rayonnaient. Aziraphale pulsait la vie et l’espoir. Il avait cessé de trembler.


L’ange et le démon se regardaient. Ils se voyaient l’un et l’autre, vraiment. Pour la première fois peut-être. Le cœur de Crowley balbutiait dans sa poitrine. Il cherchait quelque chose à dire, une bêtise, un sarcasme, ou alors quelque chose de profond et vrai. Mais rien ne venait. Il ne pouvait que se perdre dans le regard bleu de l’ange qui lui avait tant manqué et qui était enfin là.

« Tu étais si sûr de toi, qu’aller au Ciel était ce que tu devais faire. Alors pourquoi tu es revenu ? » marmonna Crowley d’une voix un peu trop acide.

L’ange ouvrit grand les yeux et le démon s’en voulu aussitôt.

« Rah… Ce que je veux dire, enfin ce que j’essaie de dire… C’est que tu étais sûr que tu voulais aller là-bas, tu es parti, vraiment parti ! Et là, tu es là et je ne sais pas pourquoi et combien de temps, et ça me rend vraiment dingue… »

Crowley marmonnait et faisait les cents pas, n’osant pas regarder l’ange. Il se mettait à nouveau à nu, cela lui faisait terriblement penser à leur dernière rencontre. Mais il n’arrivait plus à se cacher derrière les sarcasmes. Il pensait l’avoir perdu pour toujours, mais il était là, enfin là.

« Crowley, je… j’ai fait une terrible erreur. Je n’aurai jamais dû aller au Ciel et… C’était une erreur. » répéta l’ange, comme pour se donner plus de force.

Le démon cessa son va et vient en tremblant.

« Une… erreur ? Tu le penses vraiment ? »

L’espoir qui dégoulinait de sa voix aurait pu le rendre malade, mais il n’avait plus la force de nier ses sentiments. Il eut alors soudainement l’envie – le besoin – de se mettre à nu. Autant qu’il le pouvait. Il comprenait que ce moment était décisif et qu’il devait mettre toutes ses forces dans la bataille s’il voulait que l’ange reste. Au moins un peu. Juste un peu.


Crowley retira lentement ses lunettes et planta son regard dans celui d’Aziraphale. L’ange ne le quitta pas des yeux. Son regard s’adoucit, un léger sourire se dessina sur ses lèvres. Aziraphale n’avait jamais eu peur de son regard de serpent.

« Crowley… » murmura-t-il.

Il avança légèrement la main, comme pour la poser sur la joue du démon. Mais elle s’arrêta dans l’air, comme figée. Le geste était impossible, même s’il était désiré par les deux. Sa main retomba doucement, mais le sourire de l’ange était toujours là. Doux, chaud, réconfortant. Il avait des goûts d’avant, de leur complicité, mais aussi de tout ce qui était nouveau et ce qui se passait entre eux maintenant. Crowley le regardait, à distance, un peu comme un animal méfiant, qui avait trop souffert pour faire confiance aussi vite. Aziraphale sembla le comprendre et un éclair de douleur traversa ses yeux.

« J’ai… j’ai beaucoup pensé à toi… Je… »

Sa voix se tue dans un murmure. Crowley continuait de le fixer, en attente. L’ange inspira profondément.

« Il s’est passé de drôles de choses au Ciel tu sais » ajouta-t-il rapidement, comme s’il avait peur que s’il se taisait, il n’aurait plus la force de parler à nouveau. « Il y a eu de la musique, alors qu’il n’y en a pas au Ciel. Mais j’ai vraiment entendu des chansons et elles… elles me faisaient penser à toi… »

Il dit la dernière phrase comme un aveu, de ceux que l’on fait dans le noir quand on sait que personne ne nous regarde ni ne nous juge. Crowley s’autorisa alors à respirer – il remarqua qu’il retenait sa respiration depuis bien trop longtemps. Il fit quelques pas nerveux, essayant d’évacuer le trop plein qui écartelait tout son être. Il n’avait jamais fait ça, jamais parlé comme ça, jamais ressenti ça… Il ne savait tout simplement pas comment faire pour dire ce qu’il avait sur le cœur.

« Moi aussi, j’ai entendu des chansons… » finit-il par avouer, le souffle court. « Elles me parlaient de toi... »

Ses derniers mots étaient une confession, un saut dans le vide de l’honnêteté, un pari sur son cœur. Crowley se figea, finalement, comme à bout de souffle.

« Quelqu’un voulait visiblement que l’on pense à l’autre… » souffla-t-il, sans oser regarder l’ange.

Un coin de son cœur se brisait tout doucement et le démon se demandait s’il pourrait survivre au départ d’Aziraphale.

« Crowley… Je suis désolé… Je… je voulais seulement… mais… Je n’avais pas compris à quel point… Je tiens à toi… »

L’ange tendit à nouveau la main, mais encore une fois, le mouvement semblait impossible. Comme si se toucher aurait rendu le moment si réel que, ni l’un, ni l’autre, n’auraient pu y survivre. Crowley regardait cette main, il y avait tant de tristesse en lui qu’il aurait pu se briser là, comme ça, tout simplement. Comme une statuette de verre dans un courant d’air. Il avait tant envie – tant besoin – de ce contact, de ces mots si doux, si importants… Mais le démon avait peur de laisser tomber ses derniers remparts, si cela signifiait qu’il ne pourrait plus jamais les relever.

« Combien de temps restes-tu ? » demanda-t-il d’une voix blanche, à bout de souffle.

Les lèvres de l’ange tremblèrent. A nouveau, une envie impérieuse. Attraper sa main, l’attirer contre lui et… Non.

« Combien de temps Aziraphale ? » insista-t-il.

L’ange détourna le regard, mal à l’aise.

« Je me suis faufilé du Ciel, personne ne sait que je suis là… Je vais bientôt devoir remonter avant qu’on remarque mon absence. Je ne peux pas partir comme ça Crowley… J’aimerais tellement mais… Il se passe des choses. Des choses graves. »

Crowley soupira et fit quelques pas en arrière, comme pour s’éloigner le plus possible. Dans la lumière, Aziraphale semblait beau et fort. Mais dans ses yeux, on pouvait y lire une peine sans fin.

« Il se passe toujours des trucs, l’Angelot ! Mais là… nous… C’est… Enfin bon sang ! »

Il en aurait hurlé de frustration. Fallait-il donc que son ange vienne son Terre seulement l’espace d’un instant, un instant pour le torturer, un instant pour lui rappeler à quel point il lui manquait ? Et fallait-il qu’il ne redescende que pour parler de « choses graves » ? De problèmes, encore, qu’il faudrait régler ? Pourquoi son ange n’était-il pas descendu pour lui ?

« Crowley, je suis sérieux. Il va falloir qu’on parle de ce qui se trame au Ciel. Mais… si je suis redescendu, ce n’était pas pour ça. J’ai entendu ces chansons et j’ai pensé à toi. »

Crowley tremblait de colère, d’injustice, il n’arrivait plus à entendre ce que l’ange pouvait bien avoir à lui dire.


C’est alors qu’Aziraphale franchit l’espace entre eux et attrapa, doucement mais fermement, les mains du démon. Crowley se figea immédiatement, choqué. Son regard descendit pour observer leurs mains étroitement liées – enfin ! – et il remonta pour se planter dans les yeux de l’ange. Il n’y avait là aucun calcul, seulement une émotion immense qui submergeait tout et que le démon ne pouvait pas nommer. Il sentait comme des étincelles là la peau d’Aziraphale rencontrait la sienne. Son cœur s’embrasa. Un désir, un plaisir. Le soulagement d’un manque qui était devenu trop intense et qui prenait fin là, à travers le contact de leurs deux peaux.

« Crowley. Je suis là pour toi… Parce que j’ai compris que tu me manquais plus que tout et que je ne pouvais pas… »

Il hésita, Crowley était suspendu à ses lèvres. Il se savait plus quoi penser ni à quel saint se damner. Aziraphale était là, si proche, son odeur, la lueur enfantine dans ses yeux, sa peau…

« J’ai compris que j’avais fait une terrible erreur en partant. Je vois que je t’ai blessé et je ne sais pas si je pourrais un jour me le pardonner mais sache que… Je suis sincèrement désolé. »

Le démon avança alors doucement et, d’un geste tendre, il posa son front contre celui de l’ange. Il inspira à plein poumon son odeur, apprécia son souffle qu’il sentait sur son visage. Leurs yeux étaient fermés. Les ouvrir, cela aurait été casser ce moment si intime et si fragile. Ils restèrent ainsi un moment, dans le silence du matin, si proches pour la première fois depuis si longtemps.

« Je te pardonne. » murmura alors Crowley.

Aziraphale retint une respiration, ou un sanglot peut-être. Crowley comprit soudain que l’ange n’avait jamais imaginé qu’il puisse le pardonner. Il porta une main à sa nuque, se réjouissait du contact avec sa peau, de la prise qu’il avait sur l’ange. Ou peut-être de l’emprise que l’ange avait sur lui. Il serra doucement, puis un peu plus fort. Autant que ses émotions qui s’emparaient de lui. Il aurait pu rire, ou pleurer, ou quelque chose que font les humains quand ils sont heureux après avoir été si malheureux.


Rien n’était réglé, mais cet instant était une pause, comme une bulle d’oxygène après une apnée trop longue. Une promesse entre eux se tissait, silencieuse, mais vibrante. Ils étaient réunis, pour combien de temps, ils ne le savaient pas. Mais ils étaient enfin ensemble.

« Combien de temps restes-tu ? » osa-t-il demander, cœur aux bords des lèvres.

Il y eut un léger silence. Le temps de quelques respirations. Crowley sentait le souffle d’Aziraphale sur son visage. Son odeur l’envirait, lui donnait des envies de capturer ses lèvres. Mais c’était trop tôt. L’ange allait repartir, il le lui avait dit, et Crowley savait qu’il ne pouvait pas supporter de l’embrasser et le laisser s’en aller. Encore une fois.

« Aussi longtemps que je le peux… » murmura l’ange en tremblant un peu.

C’était sans doute le mieux qu’il puisse promettre tout en étant honnête.

« Profitons-en, alors… »

Leurs corps se rapprochèrent légèrement, juste ce qu’il fallait pour que l’ange s’abreuve enfin de chaleur et le démon de tendresse. Ils restèrent ainsi, front contre front, le geste le plus intime qu’ils pouvaient se permettre en cet instant. La lumière nimbait leurs deux corps, les faisait luire presque, tels les deux anges qu’ils avaient été. Mais cela, ils ne pouvaient pas le voir.

Au loin, une musique suivit la brise et se faufila dans leur cocon de tendresse.


« Le matin quand je me réveille

Et le soleil se montre

Oh, tu remplis mes poumons de douceur

Et tu remplis juste ma tête

Dois-je écrire une lettre ?

Dois-je essayer de descendre ?

Oh, tu remplis ma tête de morceaux

D'une chanson que je ne peux pas sortir

Puis-je être près de toi ?

Puis-je être près de toi ? »*

 

 

·       « Bloom (Bonus Track) » de The Paper Kites.

 

Note de l’auteur : J’ai choisi de ne pas les faire s’embrasser dans ce chapitre.

Après tout ce qu’ils ont vécu, Crowley et Aziraphale ne sont pas encore prêts pour un geste aussi total. Leur front contre front est plus intime, plus fragile, plus vrai : c’est un pardon, une promesse, et un début. Un baiser aurait fermé quelque chose. Ce silence partagé, lui, laisse tout ouvert.

 


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