Toutes les secondes après
Chapitre 4 : Ce qu'il restait à oser
1308 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 16/04/2026 21:29
La nuit était tiède. Cela était assez rare à Londres pour le remarquer. Crowley et Aziraphale marchaient tranquillement, bavassant à propos de la météo. Le litige en question de leur conversation était de savoir si le réchauffement climatique était une action de l’Enfer, ou des Hommes seuls. Aziraphale avait envie de penser que les Hommes n’étaient pas si mauvais et que l’Enfer devait bien y être pour quelque chose. Crowley soutenait qu’ils n’avaient jamais eu besoin de lui pour faire le mal. Ils le devançaient même, et cela rendait son action presque inutile. Ils marchaient sans but à travers Soho, rejoignant tranquillement la librairie. Comme toujours.
Ils parlaient et Aziraphale ne remarqua pas de suite à quel point son bras gauche était proche du bras droit de Crowley. Chaque pas entraînait un mouvement, lâche et leste, une courbe qui l’éloignait et le ramenait sans cesse près de Crowley. L’ange tenta d’ignorer le geste. Mais le démon semblait se rapprocher peu à peu. Les bras se frôlaient, comme dans une danse. Son cœur battait de plus en plus vite et il ne pouvait quitter des yeux le lent mouvement qui le rapprochait de plus en plus du démon. Ce dernier semblait ne rien remarquer. Il continuait de parler tranquillement, il marchait à sa manière, un peu acrobatique. Aziraphale se sentit rougir et il accéléra légèrement le pas pour remettre un peu de distance entre eux. Juste un peu pour qu’il puisse respirer.
L’ange sentit comme une brûlure - de celle que l’on se fait en touchant quelque chose de glacé - lorsqu’il s’écarta. Et c’est presque avec soulagement qu’il constata que Crowley avait allongé sa foulée pour revenir à son niveau. Son bras frôlant le sien. Le silence s’était installé entre eux sans qu’ils ne le remarquent. Aziraphale regardait droit devant lui, rouge de confusion. Crowley sentait son cœur balbutier dans sa poitrine. Il était tiraillé, déchiré entre son désir et la peur d’effrayer Aziraphale. À chaque pas, il se rapprochait. Désormais, leurs bras bougeaient ensemble, au rythme de leur pas qui s’était synchronisé. Peut-être aurait-il dû laisser encore du temps à l’ange, mais il avait eu l’impression que, s’il s’éloignait, il en mourait.
Crowley ralentit un peu le pas. Pour voir ce qu’Aziraphale allait faire. Et l’ange ralentit aussi. Il se tourna vers lui, un sourire aux lèvres, les yeux pétillants d’une émotion qu’il ne pouvait plus contenir. Le démon s’arrêta doucement, attrapant la main de l’ange et le retint dans sa foulée. Aziraphale le regarda, un peu étonné.
« Un problème ? » demanda-t-il, la voix un peu brisée par une anxiété qui montait.
Crowley secoua la tête. Il ne pouvait même pas parler. Ils s’étaient arrêtés sous un lampadaire, près d’une rosière. La lumière, pâle et un peu brute, découpait l’obscurité dans une large auréole qui les entourait. Ils étaient en pleine lumière, mais il n’y avait personne pour les voir à cette heure-ci.
Crowley lui tenait toujours la main. Elle tremblait légèrement entre ses doigts. Ou peut-être était-ce lui qui tremblait. L’ange le regardait comme s’il ne comprenait pas. Mais le démon pouvait voir dans un coin de ses yeux que, tout au fond, il savait très bien ce qui se passait. Il pouvait se dérober maintenant, et ils continueraient leur marche comme si rien ne s’était passé. Ou alors…
Son pouce accrocha un peu plus fermement le dos de la main de l’ange. À la recherche d’une réaction, d’un accord peut-être. Aziraphale se figea un instant. Puis, il se tourna pour se mettre face au démon. Il était plus grand que lui, et cela lui avait toujours plu, pensa Aziraphale. Des deux mains, il retira lentement les lunettes de Crowley, dévoilant son regard jaune. Une main garda les lunettes et l’autre se posa avec douceur sur sa joue. Aziraphale le regardait droit dans les yeux avec une douceur que lui seul était capable d’avoir. Crowley ne savait plus ce qu’il devait ressentir. Il était bouleversé par la tendresse d’Aziraphale. Mais une autre part de lui, plus sombre, plus opaque, s’élevait pour qu’il attrape la taille de l’ange et… Il ne put que laisser échapper un petit soupir. Quelque part entre le plaisir et la douleur.
« Aziraphale… » murmura-t-il.
Il prononça son prénom comme si ce mot était un secret chèrement gardé, capable de grands bonheurs et d’horrible souffrance. En fait, Crowley s’offrait à l’ange. Il ne savait pas comment faire autrement avec tout ce qu’il ressentait.
« Je devrais te laisser partir ? » demanda-t-il d’une voix presque brisée.
« Non… » souffla l’ange.
Alors, Crowley franchit la distance entre eux. Un peu comme s’il fondait sur sa proie. Mais, lorsque ses lèvres touchèrent celles d’Aziraphale, il se sentit fondre. Sa bouche captura la sienne avec toute la tendresse dont il était capable de faire preuve. Il aurait voulu être plus tendre, mais le désir se pressait dans son corps. Il attrapa la taille de l’ange alors qu’il approfondissait son baiser. Il se laissait faire, suivait même. Le souffle leur manquait, ils se tenaient l’un à l’autre comme s’ils allaient se noyer. Crowley avait l’impression qu’il ne pourrait jamais le lâcher. Le plaisir s’arquait en lui si fort qu’il en perdait la tête. Ils tremblaient tous les deux dans cette étreinte tant attendue.
Finalement, Crowley le relâcha et posa son front contre le sien. Ils respiraient vite et fort.
« Je suis désolé… » murmura-t-il doucement. « Enfin, non… enfin… je ne sais pas… »
Il eut un rire léger, un peu anxieux. Maintenant que l’adrénaline retombait, il craignait la réaction de l’ange. Il craignait de s’être un peu trop emballé. Une peur de le regarder lui cisailler l’estomac.
« Ne t’excuse pas… J’ai… j’ai aimé ça. »
Aziraphale avait dit ça d’un ton un peu penaud. Il était encore surpris de ce qu’il ressentait.
« Je ne pensais pas que les anges pouvaient ressentir ça… » déclara-t-il d’une voix hésitante.
Crowley ne répondit pas. Lui non plus, ne pensait pas pouvoir ressentir ça. Quelque part, quelqu’un avait un sens de l’humour qu’il ne comprenait pas. Mais il s’en réjouissait.
Un léger silence s’installa entre eux. Ils se séparèrent doucement, presque à contrecœur. Leurs corps s’éloignèrent, ils ressentirent tous les deux comme un froid les étreindre. Un sourire complice. Ils se tenaient toujours par une main. Rompre totalement le contact semblait impossible. Le pouce d’Aziraphale caressa tendrement le dos de la main de Crowley.
« On rentre ? » demanda-t-il simplement.
C’était comme une évidence. Crowley hocha la tête, le cœur débordant d’une émotion qui le dépassait.
« On rentre. » répondit-il.
Il lâcha sa main et ils reprirent leur marche, d’un pas assuré. Leurs bras se frôlaient à nouveau, mais cette fois, c’était une respiration naturelle. Une danse qui réjouissait leurs cœurs à chaque battement.
Rien n’était résolu. Mais tout venait de commencer.