Toutes les secondes après
Les jours étaient passés. Crowley venait à la librairie tous les jours. Il restait quelques heures, comme d’habitude. Ils bavardaient, lisaient. Le démon se comportait comme si rien ne s’était passé. Alors, Aziraphale avait suivi. Tout se passait comme depuis toujours. Des millénaires étaient passés entre eux. Crowley plaisantait, se moquait gentiment. Aziraphale était maladroit, mais enjoué. Cela pouvait sembler naturel pour un regard extérieur. Leur habituelle dynamique étrange, un ange et un démon qui fraternisent. Mais derrière le vernis, on pouvait voir la mascarade qui se jouait. Derrière son sourire caustique, Crowley cachait sa douleur. Aziraphale dissimulait son doute en effectuant (mal) un tour de magie. Le démon riait, mais cela sonnait faux. Tout entre eux semblait être calculé pour que l’autre ne le voie pas. Ils y arrivaient, souvent. Autant l’ange et le démon étaient perturbés par ce qu’ils ressentaient. Les deux ne voulaient pas affronter les conséquences. Alors, ils faisaient ce qu’ils faisaient depuis des siècles et des siècles. Un triste spectacle censé les rassurer.
Mais quelque chose vint rompre l’illusion. Un jour - et c’était une de ces journées les plus banales, lentes et ennuyantes, Aziraphale regarda Crowley. Ni l’ange ni le démon ne remarquèrent ce regard tout de suite. Ils discutaient, la conversation n’était pas vraiment intéressante. Mais Aziraphale regardait Crowley. Le silence commença à s’installer, doucement. Puis ils se turent. Alors, chacun remarqua le regard. L’ange ne pouvait retirer ses yeux du démon. Crowley s’était figé. Il se tenait droit, à côté d’une bibliothèque, le souvenir d’un sourire moqueur sur les lèvres. Il portait encore ses lunettes. Il ne les avait presque plus enlevées depuis qu’il lui avait dit d’oublier leur baiser.
Aziraphale sentait son cœur battre de plus en plus vite dans sa poitrine. Rien ne semblait vouloir arrêter cet emballement cardiaque. Il trouvait Crowley beau. Ses cheveux de feu, coiffés de sorte à avoir l’air décoiffés. Son nez droit. La pointe de ses lèvres. Ses mains, douces et puissantes. Son corps, fin et nerveux. L’ange regardait Crowley comme il ne l’avait jamais fait. C’était presque un regard impudique. Ses yeux montaient et descendaient, inspectaient, se réjouissaient. Et le démon se prêtait à ce regard, en silence. Comme s’il comprenait ce qui se passait entre eux à cet instant. Une ouverture, un lâcher-prise. Tout ce que l’ange pouvait se permettre à cet instant. Il vit le démon déglutir. Même sa pomme d’Adam se mouvait avec une grâce qui émut l’ange.
« Ne me regarde pas comme ça… » lui conseilla Crowley d’une voix basse et sourde.
Il semblait le prévenir. Son corps commençait à prendre tout l’espace, à se déployer dans la librairie. Comme si rien d’autre n’existait, ou n’avait d’importance. Il était si proche de l’ange qu’il sentait sa chaleur, une brûlure sous la peau. Son parfum l’envoutait, donnait de la profondeur au chavirement qui se produisait en lui.
« Je ne peux pas arrêter… » murmura-t-il finalement, d’une voix si basse que le démon faillit ne pas l’entendre.
Tous les deux retenaient leur respiration. Aucun d’eux ne voulait prendre le risque de briser ce moment. C’était comme une bulle de savon, chatoyante, porteuse de mille promesses. Mais fragile aussi.
Aziraphale continuait de le regarder. Son être entier semblait se ployer sous une émotion immense, inconnue, puissante. Elle renversait tout en lui. Ses certitudes, ses croyances, ses besoins. Un véritable tsunami qu’il ne comprenait pas. Un ange n’avait pas été créé pour ressentir tout ça, pensa-t-il soudainement. Les anges n’étaient pas faits pour connaître le désir. Et pourtant… tout cela se passait en lui comme un violent carambolage. On le voyait arriver, mais on ne pouvait pas l’arrêter.
Crowley était en tension, spectateur à la fois heureux et inquiet. Dans l’attente… Il savait que c’était à Aziraphale de bouger. Alors, l’ange tendit lentement une main vers le démon. Ses doigts effleurèrent une mèche de cheveux rebelle. Le temps d’une respiration, il la caressa doucement et la remit en place. Crowley ouvrit des yeux timides. Il ne s’était même pas rendu compte qu’ils les avaient fermés. Comme pour ressentir tout plus fortement. La main d’Aziraphale s’éloigna et ils se remirent tous les deux à respirer. Juste un peu.
« Tu ne devrais pas faire ça… » le prévint-il d’une voix rauque.
« Je sais. » répondit simplement Aziraphale.
L’émotion retombait doucement. Ils se regardaient comme ils ne l’avaient jamais fait. Sans détour. L’air sembla circuler à nouveau entre eux. Comme pour les libérer d’un charme puissant qui les aurait immobilisés.
Crowley poussa un léger souffle. Un soupir. Il détourna les yeux le premier, un accro de sourire sur les lèvres.
« Tu vas me rendre fou, mon ange… »
Il parlait en espérant presque qu’il ne l’entende pas. Mais l’ange entendit tout. Un léger sourire s’empara de ses lèvres. Le silence qui s’installa entre eux n’était pas gênant. Il laissait la possibilité en eux de penser, d’accepter ce qui se passait. Leurs regards se joignirent puis se quittèrent, mais quelque chose, entre eux, resta suspendu.
Comme un fil invisible que ni l’un ni l’autre n’avait la force de rompre.