Toutes les secondes après
Crowley était parti. Il était resté pour l’aider à ranger la librairie, respectant son besoin de silence. Le jour avait fini par poindre le bout de son nez et le démon était parti. Il y avait du regret et de l’hésitation dans ses yeux, quand il avait franchi la porte. Comme s’il se demandait si c’était une bonne idée de le quitter maintenant. S’il serait toujours là après son départ. Aziraphale lui avait dit alors « à bientôt » du ton le plus enjoué dont il était capable. Il aurait voulu lui dire « à tout de suite » ou alors « ne pars pas ». Mais il n’avait pas pu. Alors le démon était parti.
Aziraphale avait fini de ranger chaque livre de sa librairie. Certains, plusieurs fois. La tâche l’avait aidé à calmer ses pensées tumultueuses. Il avait embrassé Crowley. Et il avait adoré ça. Mais Crowley était un démon et Aziraphale un ange. Cela ne faisait sûrement pas partie du Grand Plan Ineffable. Mais il n’avait pas réussi à résister. Ils lisaient ensemble tranquillement, comme ils le faisaient de plus en plus souvent. Et Crowley s’était mis à lire à voix basse. Un texte doux et fort sur les premiers baisers. Aziraphale avait arrêté sa propre lecture pour écouter. Puis il avait croisé le regard du démon et il n’avait répondu de plus rien. Et cela avait été délicieux.
L’ange ne put retenir un frisson. Du plaisir ? De la peur ? Peut-être un peu des deux. Son regard balaya la librairie, en quête d’une activité qui pourrait le distraire encore un peu. Il n’était pas encore prêt à affronter ce qu’il avait fait. Ce qu’il ressentait. Son regard tomba alors sur une veste noire. La veste de Crowley. Ce fut comme si le monde s’éteignait brusquement et qu’il ne restait plus que la veste en pleine lumière. Aziraphale s’avança vers elle, le cœur battant, les pas maladroits.
Doucement, il l’attrapa. Ses doigts s’émerveillèrent de la douceur du tissu. Elle était encore chaude. Sans pouvoir s’en empêcher – et sans vraiment le vouloir non plus, l’ange porta la veste à son visage et il inspira profondément. Elle sentait Crowley. Il y avait d’abord l’odeur du bois de cèdre, entêtant et profond. Puis, venait en seconde touche un musc léger. Enfin, Aziraphale reconnut comme une odeur de cuir. Celle des livres qu’il aimait tant. Mais il avait une chose qu’aucun parfum du monde ne pouvait rendre. C’était l’odeur intime de Crowley. Une odeur qui se ficha dans le cœur de l’ange comme une flèche.
Il enfouit son visage dans la veste, respirant profondément et régulièrement. Aziraphale s’autorisait quelque chose qu’il ne pouvait pas faire autrement. Il s’abandonnait en pensant à Crowley. Il sentait presque leur baiser à nouveau sur ses lèvres. Un long frisson le parcourut tout le long de la colonne vertébrale. Il laissa l’émotion le prendre, le transporter, parcourir tout son corps et son âme. Il pouvait le faire tant qu’il gardait la tête dans la veste et que personne ne pouvait le voir.
Finalement, il se redressa et reposa le vêtement sur le dossier de la chaise. Aziraphale ne savait pas comment définir ce qu’il ressentait. Tout était trop fort, trop intense. Au fond, il savait qu’un ange ne devait pas ressentir ça. Mais c’était plus fort que lui. Une impression de ne pas avoir le choix. Que c’était quelque chose d’indépendant de sa volonté. Aziraphale savait, instinctivement, qu’il ne pouvait rien faire pour l’en empêcher. Qu’il le veuille ou non.
Il soupira, un peu défait. Il n’avait jamais été aussi perdu. C’est alors que la sonnette de la porte retentit faiblement. L’ange se tourna vers l’entrée, s’apprêtant à faire fuir un éventuel client. Son cœur s’emballa dès qu’il vit Crowley se tenir devant lui. Il se mordillait les lèvres, en proie à une véritable agitation. Il retira ses lunettes, les tenant du bout des doigts. Le démon fit quelques pas nerveux dans la librairie.
« Je suis venu te dire que je suis… enfin… désolé. Je crois. Enfin, je pense que je dois l’être, mais… Tu as l’air tellement… J’ai adoré ça, mais je ne veux pas que tu souffres… Donc, désolé… »
Sa diatribe était hésitante, il n’arrêtait pas de faire des aller et retour et son regard allait et venait sur Aziraphale et sur la porte. Comme s’il lui tardait de la franchir à nouveau et s’éloigner le plus rapidement possible.
Aziraphale était resté immobile, se tirant nerveusement les doigts. Son cœur battait fort dans sa poitrine. Tellement qu’il avait l’impression qu’il allait exploser. Il avait eu peur que le démon regrette ce baiser. Cela l’avait terrifié. Mais il avait fini par comprendre que ce qui le perturbait n’était pas le baiser. Mais la réaction de l’ange après cela. Crowley voyait sa détresse et il… voulait prendre soin de lui. Aziraphale aurait aimé se précipiter dans ses bras, le rassurer, lui dire qu’il allait bien, qu’il avait juste besoin de temps pour comprendre ce qu’il ressentait… Mais il ne pouvait pas bouger.
Crowley s’arrêta pour ficher son regard dans celui de l’ange. Il inspira profondément.
« Bref, on oublie, d’accord ? »
Il lui offrait une porte de sortie. Il lui permettait de s’échapper de cet événement entre eux. Ils pourraient alors retourner à leur routine habituelle. Rien n’avait besoin de changer. Mais le regard d’Aziraphale tomba sur les lèvres du démon. Qui tremblaient légèrement. Il hésita. C’était comme si son corps et son âme se déchiraient en deux. C’était si fort qu’il en avait presque mal physiquement. Alors, il déglutit et hocha la tête. Quelque chose dans le regard de Crowley se brisa doucement.
Le démon le regarda quelques longues secondes, le cœur suspendu. Lentement, il remit ses lunettes sur le nez. C’était comme s’il souhaitait remettre un masque. Puis, il tourna les talons.
« À plus tard, l’Angelot. » lança-t-il d’une voix sonore qui sonnait faux.
Aziraphale le regarda partir. Ses yeux lui semblaient presque trop humides. Cela aussi, c’était nouveau. Sa main se posa sur la veste avec douceur. Ses doigts jouèrent un instant avec le col. Puis, il la porta à nouveau à son visage. L’odeur était toujours là, puissante, envoutante. L’ange avait conscience qu’il devait arrêter de ressentir tout cela.
Mais il savait – d’une certitude douce et déchirante, qu’il en était incapable.