Toutes les secondes entre nous

Chapitre 1 : Le jour d'après

1371 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/04/2026 06:36

         Aziraphale avait ouvert la librairie plus tôt que d’habitude. Le matin était levé depuis peu, quelques rayons de soleil timides traversaient les vitres, effleurant la poussière en suspens comme des particules d’or. Ils illuminaient la pièce d’une lueur douce et tendre. De la même couleur que l’âme d’Aziraphale. Il finissait de mettre les livres en place, d’un pas léger et aérien. Il remarqua alors qu’il fredonnait doucement. Une mélodie qu’il trouvait si charmante qu’il ne pouvait s’empêcher de chantonner à voix basse :


« Elle a dit :

"Bonjour monsieur, ravie de vous rencontrer"

J'ai envie de la protéger

J'ai envie de l'embrasser,

Elle sentait les marguerites,

Elle me rend fou. »


L’ange pensait à Crowley en murmurant les paroles. Le souvenir de leur dernier baiser l’étreignait au plus profond de son être. Il se disait qu’il devrait se sentir coupable, ou inquiet. Ou n’importe quelle émotion négative que devrait ressentir un ange face au désir. Cette sombre émotion qui rongeait normalement les cœurs. Et que les démons faisaient naître afin de faire le mal.

 Mais alors qu’il continuait à fredonner, le sourire aux lèvres, Aziraphale se demandait pourquoi on disait tant de mal du désir.


« Je vais l'emmener faire un tour en avion

Je vais te protéger,

Je vais t'embrasser en t'enlaçant

Je vais t'emmener

Loin de la douleur »


Il ne savait plus où il avait pu entendre cette musique, à la radio sûrement, sans y faire attention. Il avait dû aimer la mélodie. Mais l’ange se disait qu’il n’avait pas pu, à l’époque, comprendre vraiment les paroles. Aujourd’hui, il avait Crowley dans le cœur, et toutes les chansons d’amour prenaient un sens nouveau. Alors qu’il passait un doigt léger sur les livres de la section romance, Aziraphale pensa au plaisir qu’il allait éprouver en relisant tous ces livres d’amour avec un œil neuf.

 

Il avait été terrifié par tout ce qui se tramait en lui. Toutes ces émotions et sensations si fortes qui le prenaient, lorsque Crowley était là, avaient été incompréhensibles. L’inconnu l’avait pétrifié. Le Ciel prônait l’amour, mais d’une manière platonique. Quelque chose de l’ordre de la prière, de la foi, du spirituel. Le désir, le physique, le charnel, cela était le rôle des démons. Alors Aziraphale avait pris peur devant le trouble qu’il ressentait, si loin des pensées chastes qu’il devait encourager en tant qu’ange.

Il avait alors résisté de toutes ses forces. Mais cela avait été plus fort que lui. Maintenant, Aziraphale avait l’impression d’avoir perdu ses repères. Ce qu’il ressentait pour Crowley était si beau et fort ! Comment cela pouvait-il être mauvais ? L’ange avait conscience qu’il y avait encore beaucoup trop de zones d’ombre sur ses sentiments pour Crowley. Mais il chantonnait encore, le sourire aux lèvres, et il savait qu’ils avaient tout le temps du monde pour y voir plus clair. Ensemble.

 


         Crowley était assis dans sa voiture. Le moteur de la Bentley ronronnait encore, fatigué de l’effort qu’il venait de lui imposer. Il avait roulé vite, très vite. Pas aussi rapidement que les battements de son cœur, qui accélérait à chaque seconde qui le rapprochait de la librairie.

Il avait passé la nuit dans son lit, à se tourner et se retourner. Le souvenir du baiser l’avait tenu éveillé toute la nuit. Après leur premier baiser, et le long silence de l’ange qui avait suivi, Crowley avait déjà peu dormi. Il s’était rongé les sangs, retournant la situation dans tous les sens, se blâmant de ce qu’il s’était autorisé à faire. Il avait cru avoir détruit sa relation avec Aziraphale. Mais ce second baiser changeait tout. Quelque chose chez l’ange s’était ouvert. Et Crowley se disait qu’il ne devait surtout pas tout faire foirer. La nuit avait été alors partagée entre angoisse et plaisir du souvenir.

 

Le démon se tortilla un instant sur le siège de sa Bentley. Il pouvait voir la librairie dans son rétroviseur. Le matin s’était levé depuis peu. La lumière était belle, douce et peut-être aussi, un mélange de tristesse et de joie. Aziraphale avait ouvert la librairie. Il était bien matinal. Crowley ne put s’empêcher de serrer les dents brièvement. S’il priait encore, il aurait adressé celle-ci pour que ce ne soit pas le regret ou pire, la honte, qui ait poussé l’ange à ouvrir si tôt.

Le démon poussa un profond soupir et s’éjecta presque de la Bentley avant de prendre le risque de se raviser. Ses longues foulées le menèrent à la porte de la librairie le temps d’un battement de cœur affolé. Il inspira, rassembla son courage, et franchit l’entrée.

 

La librairie baignait dans la lueur douce du matin. Crowley avança de quelques pas hésitants.

« Bonjour, mon cher ! » s’exclama Aziraphale.

L’ange s’approcha de lui d’un pas rapide. Il s’arrêta devant lui, tout proche. Le temps sembla se suspendre un instant. Ils ne savaient plus comment se dire bonjour. Ils se regardèrent, un peu gênés, aucun d’eux ne voulant être le premier à bouger. Tous ces millénaires, tous ces siècles et voilà qu’il y avait tout à reconstruire entre eux. C’était terrifiant mais aussi, quelque part, exaltant.

Crowley esquissa son plus beau sourire, satisfait de voir l’ange rougir légèrement.

« Bonjour, mon ange… »

Les joues d’Aziraphale prirent une teinte encore plus rosée et Crowley pensa avec plaisir toute la joie qu’il prendrait désormais à le faire rougir.

« J’ai préparé le thé. » finit par bredouiller l’ange en se dirigeant vers les fauteuils et la petite table où attendait sa plus belle théière.

Presque sans réfléchir, le démon retira ses lunettes et les posa sur le petit bibelot qui trônait sur le meuble de l’entrée. Il avait fait ce geste cent fois. Ce n’était que maintenant qu’il comprit qu’Aziraphale n’avait pas placé cette statuette d’angelot ici pour rien. C’était pour lui. Pour qu’il puisse y déposer ses lunettes en entrant. Pour qu’il se sente chez lui, ici, dans cette librairie. Être lui-même, sans se cacher derrière un artifice. Le cœur de Crowley se serra. Ce n’était pas par crainte, cette fois-ci. C’était toute la tendresse qu’il pouvait ressentir à travers un geste silencieux. Une attention qui n’avait même pas besoin d’être dite.

 

Il alla s’installer sur un fauteuil, s’affalant à sa manière. Pourquoi se tenir droit alors que l’on pouvait profiter du confort si on ne prenait pas attention au regard de l’autre ? Aziraphale servait le thé en lui jetant de petits coups d’œil nerveux.

« J’ai préparé ton thé préféré. »

L’ange lui tendit la tasse et leurs doigts s’effleurèrent doucement lorsque le démon la saisit. Le contact dura quelques secondes. Juste assez pour leur couper le souffle. Leurs regards se cherchèrent, s’accrochèrent. Crowley pouvait voir dans les yeux d’Aziraphale tout son trouble. Mais il n’y avait plus de détresse ni de peur. Le cœur du démon battit plus vite à cette idée.

« Merci, mon ange. »

Aziraphale rougit à nouveau tout en allant s’assoir sur le fauteuil à côté du sien. Crowley se dit alors que, vraiment, faire rougir l’ange allait devenir un jeu très stimulant.


Laisser un commentaire ?