Toutes les secondes entre nous
Chapitre 2 : De l’habitude et des petites choses
1317 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 19/04/2026 06:39
Ils se rapprochaient, un peu plus chaque jour. Lentement, avec douceur et quelques hésitations. C’était d’abord des regards, plus francs, plus honnêtes dans leur trouble. Et des gestes. Une attention, une tasse de thé apportée en silence. Des mains qui s’effleuraient, des caresses légères comme une plume. Mais qui les faisaient à chaque fois vibrer au plus profond d’eux-mêmes. C’était lent, mais c’était eux. Ils apprenaient à être ensemble, différemment. Sans se cacher, sans fuir. On n’efface pas des millénaires d’habitude du jour au lendemain.
Crowley restait de plus en plus longtemps à la librairie. Il arrivait tôt le matin, comme si la nuit avait été trop longue loin de l’ange. Il s’éclipsait vers midi, il était peut-être trop tôt pour tant de promiscuité. Mais il revenait toujours dans l’après-midi. Jusqu’à tard le soir. Au début, il cherchait des excuses. Les habitudes ont la vie dure. Puis, le démon constata qu’Aziraphale n’était pas dupe. Dans son regard, quelque chose lui demandait d’être honnête. Alors, il avait cessé de mentir. Il ne lui disait pas qu’il venait pour lui, qu’il avait besoin d’être près de lui. Ce n’était pas nécessaire de le dire. L’ange le savait.
Ils parlaient peu. Crowley avait remarqué néanmoins que, malgré lui, son corps et son regard se tournait toujours vers Aziraphale. Comme un tournesol cherche le soleil. Avant, il aurait eu honte de ce comportement. Maintenant, cela lui serrait le cœur d’une émotion encore jeune, une sorte de joie un peu douloureuse. Il ne savait pas si Aziraphale l’avait remarqué. Mais à chaque fois que Crowley cherchait son regard, il le découvrait déjà posé sur lui. Avec tendresse. Quelques doutes pouvaient subsister, ou plutôt des questionnements. Ils cherchaient encore tous les deux à poser des mots sur ce qu’ils ressentaient et sur ce que leur relation devenait. Mais ils n’étaient pas pressés. Ils avaient tout le temps du monde.
De nouvelles habitudes se mettaient en place. Auparavant, Crowley se contentait d’être là, de discuter de choses et d’autres avec Aziraphale pendant que celui-ci s’occupait de la librairie. Désormais, le démon l’aidait. Il s’occupait des rayonnages les plus hauts, rangeant avec délicatesse les livres tant aimés de l’ange. Crowley aimait cette tâche douce et répétitive. Prendre soin de ce qui importait tant à Aziraphale. Cette librairie devenait réellement « leur » librairie.
Parfois, l’ange ouvrait un livre et lisait quelques pages. Un sourire, à la fois étonné et heureux, flottait sur ses lèvres. Comme s’il découvrait quelque chose de nouveau, quelque chose qui le ravisait et le surprenait.
Un jour, curieux, le démon s’approcha de lui alors qu’il lisait depuis plusieurs minutes déjà. Il se plaça dans son dos, assez proche pour que leurs corps s’effleurent sans se toucher vraiment. Un léger vertige en sentant son odeur et sa chaleur. Il adorait le presque qui flottait entre eux. Au-dessus de son épaule, il trouva le doigt de l’ange qui suivait la ligne qu’il lisait. Un frisson s’empara de lui, une sorte de décharge électrique qui court tout le long de sa colonne vertébrale pour mourir dans le creux de ses reins. Alors, ce fut plus fort que lui, il approcha un peu plus son visage de celui de l’ange et lut à voix basse le fameux passage :
« Leurs corps s’étaient trouvés dans un silence profond, comme deux notes qui se reconnaissent. Ce n’était pas la violence du désir, mais la douceur d’un accord retrouvé. »
Aziraphale sursauta, le livre lui tomba des mains. Il se détacha de la presque étreinte de Crowley et ce dernier put constater, avec ravissement, que ses joues étaient d’un rouge soutenu.
« Je… enfin, je suis tombé sur cette page au hasard et… » bafouilla l’ange en détournant le regard.
Une pulsion qu’il n’eut pas le temps de réfléchir ou de contrôler saisit Crowley. Il posa avec tendresse sa main sur la joue d’Aziraphale afin que leurs regards se croisent. Il y avait de la confusion dans ses yeux, mais une petite étincelle s’était allumée. Il l’avait déjà vu lorsqu’ils s’étaient embrassés.
« Tu n’as pas à avoir honte de ce que tu ressens, mon ange. » murmura Crowley.
« Je ne peux pas m’empêcher de me dire que je ne devrais pas ressentir ça… » avoua Aziraphale. « Je ne sais pas si tu peux me comprendre… Je suis un ange. Je devrais… prier. Et pas avoir ce… genre de pensées pour toi… »
Le cœur de Crowley loupa un battement devant l’aveu murmuré de l’ange. Il posa sa seconde main sur la joue d’Aziraphale, prenant son visage en coupe entre ses doigts. Lentement, il s’approcha et l’embrassa doucement. C’était plus une caresse, un frôlement. Mais il voulait tout dire. Il disait : moi aussi, je ne comprends pas. Mais j’aime ça. Il relâcha l’ange d’un geste très lent, presque à regret. Il croisa son regard troublé. Crowley sut qu’il pouvait se confier lui aussi.
Il inspira comme s’il allait se jeter dans une eau agitée.
« Ce que je ressens est très fort, et ça me fait peur aussi parfois. Mais je sais que c’est vrai. Que c’est moi. Et je sais aussi que… C’est de l’amour, Aziraphale. Mais il y aussi autre chose. Je sais que tu le sens aussi. Je vois ton corps qui tremble quand je te touche et… »
Crowley se tut dans un murmure. Son souffle se brisait dans sa poitrine. La peur d’avoir trop dit, trop vite, trop tôt. De faire peur à son ange. Il avait brusquement chaud, son corps le tiraillait pour qu’il bouge. Évacuer son anxiété par le mouvement.
« Je le sens aussi… » répondit alors Aziraphale à voix basse. « Je ne le comprends pas encore… Mais je le sens. »
Le cœur de Crowley rata un battement le temps d’une longue seconde. Puis la joie, à la fois douce et fébrile, s’empara de lui. Il leva les yeux vers l’ange qui le regardait avec tendresse. Il avait l’air soulagé d’avoir pu exprimer, au moins un peu, ce qu’il ressentait. Le silence s’étira entre eux, serein, apaisé. Ils n’avaient pas besoin de tout dire. Ils commençaient à se confier l’un à l’autre, au lieu de se torturer seuls comme ils l’avaient toujours fait jusque-là. C’était déjà un pas, une avancée qui construisait leur nouvelle relation.
Aziraphale lui toucha la main, brièvement. Un contact pour se rassurer, pour se dire : oui, moi aussi. Puis il se râcla doucement la gorge et rangea le livre sur son étagère. Crowley souffla un bon coup. Un apaisement parcourait son être de s’être confié et de voir que l’ange ne fuyait pas. Il avait presque envie de rire de soulagement.
« Si tu trouves d’autres bouquins comme ça, préviens-moi, mon ange. » plaisanta-t-il d’une voix encore un peu rauque.
Aziraphale eut un rire léger.
« Ah mon cher… »
Oui, chaque jour, ils se rapprochaient un peu plus.
Tissant, sans vraiment s’en rendre compte, la trame silencieuse de ce qui devenait eux.