Toutes les secondes entre nous

Chapitre 3 : Quelque chose comme un rendez-vous

1421 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/04/2026 06:41

         Il était tard. Les derniers clients étaient partis. Déçus bien évidemment. Car Aziraphale ne vendait jamais ses livres. Crowley ne comprenait pas vraiment pourquoi il s’obstinait à garder une librairie. Une librairie, c’est censé vendre des bouquins, non ?  Mais l’ange semblait prendre un plaisir, peut-être un peu trop démoniaque, à éconduire les potentiels acheteurs. Ce qui n’était, finalement, pas sans déplaire au démon.

La nuit venait de tomber, la rue était plongée dans une semi-pénombre, seulement troublée par les lampadaires et les phares des voitures qui passaient. Dans la librairie, Aziraphale avait allumé les petites ampoules vieillottes. Elles ne diffusaient pas une luminosité vive, mais plus une sorte de lumière douce et chaleureuse. Propice au calme et… au rapprochement ?

 

Crowley regardait Aziraphale qui finissait de ranger les derniers livres. Il l’avait vu faire des milliers de fois et le démon eut l’impression qu’il… faisait traîner les choses. Peut-être se faisait-il des idées. Crowley lui-même avait envie que la soirée s’étire encore un peu. Car il avait quelque chose à demander à Aziraphale. Il avait envie de lui demander depuis plusieurs jours déjà, mais il finissait toujours par se dégonfler. Mais ce soir, il ne pouvait plus attendre. Il allait finir par devenir fou s’il ne parlait pas. Pourtant, il restait là, immobile, adossé à un des piliers, les bras croisés.

Aziraphale finit enfin de ranger le dernier livre et il se tourna vers le démon, l’air un peu déconfit.

« Eh bien, voilà… » dit-il d’une voix qui ne cachait pas sa déception. « Tu n’es pas obligé de partir à la fermeture, tu sais… Enfin si tu veux rester, bien sûr ! » ajouta-t-il d’une traite.

Crowley ne put s’empêcher d’avoir un sourire tendre. La tension dans son corps le quitta un peu, juste un peu. Savoir que l’ange ne voulait pas qu’il parte, alors qu’ils avaient passé la journée ensemble, était encourageant pour la suite des événements.

« On peut peut-être boire un petit verre de vin ? » proposa-t-il.

« Il me reste un petit Château Margaux de 1990 quelque part, ça devrait faire l’affaire ! » répondit Aziraphale.

La joie de savoir que la soirée allait continuer contaminait la voix de l’ange, lui donnant des accents un peu trop aigus d’enthousiasme. Qu’il n’essayait même plus de cacher. Il s’éclipsa dans l’arrière-boutique.

 

Une émotion traversa le démon. De la tendresse. Quelque chose de chaud et doux dans son cœur, qui lui donnait envie de sourire niaisement. Mais même cela, ça ne le dérangeait plus. Il avait accepté de ne plus être vraiment un démon avec Aziraphale. D’être… plus humain ? Crowley s’installa dans un fauteuil. Il se dit alors qu’il prenait toujours celui-là et que, quelque part, il était devenu son fauteuil. L’idée d’avoir quelque chose à lui dans la librairie de l’ange lui plaisait énormément. Cela aussi, il pouvait désormais le penser sans se châtier ou se morfondre.

 

 


Quand Aziraphale revint avec sa bouteille de vin, Crowley se prélassait dans son fauteuil. L’ange s’arrêta un instant, avant qu’il ne le remarque. Il se réjouissait de voir le démon si à l’aise dans sa librairie. Il avait remarqué qu’il appréciait particulièrement ce fauteuil. Alors Aziraphale l’avait placé, minutieusement, afin qu’il ait de la lumière sans être ébloui. Crowley était adossé à un des accoudoirs alors que ses jambes pendaient de l’autre. Un de ses pieds battait un rythme silencieux dans le vide.

Il le trouvait beau. Ce n’était pas la première fois que cette pensée le traversait. Cela arrivait de plus en plus souvent. Crowley dans la lumière du matin, le corps tendu pour ranger un livre sur la plus haute étagère. Crowley qui lisait un livre, les sourcils froncés. Crowley qui lui souriait. Il avait toujours un sourire pour lui lorsque leurs regards se croisaient. Aziraphale se demanda alors comment il avait fait pour traverser tous ces siècles en niant ce qu’il ressentait. Alors que c’était si bon de les vivre et les assumer !


Il se râcla la gorge pour attirer l’attention de son démon préféré. Crowley se tourna vers lui, un sourire aux lèvres.

« Me revoilà bien accompagné. » plaisanta Aziraphale.

Il posa la bouteille et deux verres à vin sur la petite table basse. Le démon se redressa et se précipita presque pour se servir un grand verre. L’ange haussa un sourcil surpris mais ne se permit pas de faire un commentaire. Visiblement, quelque chose dérangeait Crowley. Ce dernier vida son verre d’une traite et s’en resservit un autre. Oui, clairement, quelque chose n’allait pas. Auparavant, Aziraphale l’aurait pudiquement ignoré. Ce n’était pas ses affaires. Mais aujourd’hui, tout était différent. Le bien-être du démon lui importait plus que tout.


Alors, il se servit aussi un verre et s’installa dans le fauteuil le plus près de celui de Crowley. Son genou frôlait délicieusement le sien. Cela lui provoquait des étincelles qui se propageaient du genou à son cœur. Il regarda Crowley finir son deuxième verre, plus lentement cette fois.

« Quelque chose ne va pas ? » demanda-t-il finalement quand il constata que le démon semblait un peu calmé.

Crowley posa lentement son verre sur la table et planta son regard dans celui de l’ange. Sans ses lunettes, son regard jaune montrait toute son anxiété.

« Rah, c’est ridicule… » finit par soupirer Crowley. « Ça a l’air tellement plus simple dans les films de Richard Curtis… »

« Tu veux parler du réalisateur de films romantiques ? »

Aziraphale retint un léger rire moqueur, ce qui n’échappa pas à Crowley. Il eut un nouveau soupir douloureux. Mais finalement, une ébauche de sourire se dessina sur ses lèvres.

« Oui. Ne rigole pas, c’est comme ça que j’ai appris comment les humains parlent d’amour. C’est une référence, je te promets ! Ils ont tous vu Love Actually et Coup de foudre à Notting Hill ! »

L’ange ne put cette fois retenir son rire et Crowley le rejoignit de bonne grâce. L’atmosphère s’était enfin détendue et les deux pouvaient enfin respirer plus librement.

« Bon. Ce que je voulais dire c’est que… enfin… on pourrait aller au Ritz ensemble. Tous les deux. »

Le regard de Crowley allait et venait sur l’ange, comme s’il n’osait pas le regarder trop longtemps. Mais qu’il ne pouvait pas non plus le quitter des yeux. Aziraphale garda un instant le silence. C’était donc pour un déjeuner au Ritz que Crowley avait paniqué ? Mais ils étaient déjà allés plusieurs fois au Ritz ensemble et… oh. L’ange comprit soudainement ce que Crowley lui demandait réellement.

« Tu veux dire… ensemble, ensemble ? » demanda lentement Aziraphale.

Crowley se figea un instant. Il semblait retenir sa respiration, comme s’il avait peur de commettre une terrible erreur.

« Oui. Enfin. Ce n’est pas un rendez-vous hein. C’est… enfin… on y va ensemble et on mange… Et on reste… ensemble… bref… » bafouilla le démon.

Un grand soulagement traversa le cœur d’Aziraphale. Puis un grand plaisir le remplaça quand il comprit vraiment ce que proposait Crowley. Un rencard. Son cœur battit un peu plus vite. Il avait envie d’exprimer sa joie, mais le malaise du démon lui à plus de pudeur. Il but une petite gorgée de son vin pour se donner une contenance.

« Bien sûr, on y va juste… ensemble. » répondit sobrement l’ange.

Crowley leva les yeux, guettant la moquerie. Mais il ne trouva qu’un sourire chaud et ému. Ils se regardèrent longuement, en silence.

Et dans ce regard, tout ce qu’ils ne pouvaient pas encore se dire à voix haute. 


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