Toutes les secondes entre nous

Chapitre 4 : Toutes les secondes du désir

Chapitre final

2792 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 19/04/2026 06:44

         C’était l’heure du thé. Crowley attendait Aziraphale, installé sur une table au Ritz. Il était nerveux comme une jeune mariée le jour de son mariage. Il aurait pu trouver cela ridicule, mais il avait dépassé ça depuis longtemps. Désormais, il se réjouissait de cette attente un peu anxieuse. Car elle signifiait tout ce qu’il ressentait pour Aziraphale. Le démon était arrivé en avance. Très en avance. Il n’avait pas pu se résoudre à attendre dans son appartement. Un petit miracle démoniaque, et il avait pu avoir la meilleure table.


Ses doigts jouaient une mélodie silencieuse en tapotant délicatement la table, quand il aperçut enfin Aziraphale s’approcher de lui. Il était habillé comme d’habitude, mais il remarqua qu’il avait néanmoins changé de nœud papillon. Il était d’un beige profond, un peu doré. Crowley fut touché par ce geste qui montrait toute l’importance qu’avait ce repas pour lui. L’atmosphère feutrée, la douce lueur des lampes, les rayons de soleil qui mourraient lentement à travers les vitres. Tout cela donnait une ambiance presque féerique, alors qu’Aziraphale s’avançait vers lui.

Crowley se leva et sourit.

« Tu es en avance. » commenta Aziraphale, les joues légèrement rosies de plaisir.

« Je ne pouvais plus attendre. » avoua-t-il, sans honte.

L’ange rougit plus fort. C’était décidément un jeu très amusant, pensa le démon.

 

Il tira la chaise pour qu’il s’installe. La galanterie était une manière de montrer son affection et de cacher un peu, en même temps, son trouble. Il était un peu anxieux. C’était, finalement, leur premier rendez-vous. Aziraphale souriait devant cette attention, un sourire de jeune fille amoureuse, peut-être. Après tout, chacun d’eux découvrait ce nouveau type de relation entre eux. Une relation amoureuse.

Crowley retourna à sa place et ils se regardèrent, un peu nerveux, mais heureux.

« Voilà la carte. » dit-il en le lui tendant.


L’ange l’étudia un instant. Mais son regard remontait régulièrement pour regarder le démon. Ce dernier avait posé sa tête sur sa main et ne le quittait pas des yeux. Jamais il ne se lasserait de le regarder. À la lueur des lampes, disposées pour créer une ambiance feutrée, ses cheveux blonds presque blancs semblaient briller. La lumière se reflétait dans ses yeux bleus, les rendant plus lumineux encore. Un ciel d’été sans nuage, hypnotique. Il se mordillait doucement les lèvres alors qu’il réfléchissait. Une brusque pulsion saisit Crowley. Attraper sa main, l’attirer à lui et mordiller lui-même ces lèvres tentatrices…

« Tu ne regardes pas le menu ? » demanda un peu timidement Aziraphale.

« Pas besoin. Je prendrai la même chose que toi. »

Le contenu de leur repas n’intéressait pas du tout Crowley. Il préférait dévorer du regard son ange, qui se réjouissait de ce qu’il allait manger. Il voulait qu’il passe un moment parfait.

« À cette heure-ci, un Champagne Afternoon Tea serait parfait. » suggéra Aziraphale en guettant l’approbation du démon.

Crowley fit un signe au serveur qui s’approcha rapidement pour prendre la commande.

« Alors ce sera un Champagne Afternoon Tea pour nous. La totale. Et ne lésinez pas sur le champagne. » commanda-t-il.

« Vous fêtez quelque chose de particulier ? » demanda poliment le serveur.

Le regard de l’ange et du démon se croisèrent et ils ne purent s’empêcher de sourire.

« Oui, quelque chose comme ça. » répondit Crowley.

Ils ne remarquèrent même pas le départ du serveur. Ils gardèrent le silence, ni l’un ni l’autre ne savaient comment commencer. Mais ils se réjouissaient de la présence de l’autre et il n’y avait pas de gêne. Ils apprenaient.

 

Crowley repensa à tous ces films romantiques qu’il avait vus, Love Actually, Notting Hill, Quatre mariages et un enterrement… ces histoires humaines pleines de maladresse et d’émotion. Pour lui les films de Richard Curtis, notamment, étaient une référence qu’il prenait très au sérieux. C’était le moment de complimenter. On commençait toujours par des compliments, puis on passait aux sentiments. Ça marchait toujours. Il joua un instant nerveusement avec une petite cuillère.

« Ton nœud papillon est très beau. »

Aziraphale rougit et le tripota un instant.

« Je ne savais pas si tu allais le remarquer. »

« Je ne peux pas m’empêcher de te regarder, mon ange, tu le sais ? »

L’ange rougit et baissa les yeux. L’air semblait se densifier entre eux. Il devenait plus lourd, plus chaud. Ce n’était pas désagréable. C’était peut-être trop agréable. Crowley savait qu’il fallait battre le fer tant qu’il était chaud. Son cœur battait un peu rapidement dans sa poitrine.


Il voulait parler sincèrement, lui dire vraiment ce qu’il pensait et ressentait. Mais il y avait toujours en lui la crainte de mal faire. C’était tout nouveau pour lui, de parler de sentiments amoureux. Il cherchait quoi dire et comment le dire. Il se retint de s’avachir sur la chaise comme il l’aurait normalement fait et se pencha plutôt un peu plus vers l’ange.

« Je regrette d’avoir attendu tous ces siècles avant d’admettre tout ce que je ressens pour toi, mon ange… » murmura Crowley.

La respiration de l’ange se fit plus rapide et ses yeux pétillaient plus fort encore. Son regard alternait entre la nappe blanche et les yeux de Crowley.

« Je regrette de ne pas pouvoir voir tes yeux… » dit-il doucement.

Le démon sourit, touché. Aziraphale n’avait jamais peur de son regard de serpent. Mais le fait de savoir qu’il le désirait ainsi, tout entier, même avec ce qui criait qu’il était un démon, faisait battre son cœur plus vite. Alors, il fit glisser ses lunettes légèrement sur son nez pour croiser son regard un instant, sans artifice. Une flèche dans son cœur quand il vit l’ange frissonner et rougir. Il remit rapidement ses lunettes alors qu’un couple passait à côté d’eux.

 

Deux serveurs arrivèrent alors, les bras chargés. Ils disposèrent la théière, les scones et le champagne. Ils laissèrent la bouteille. Crowley leur servit à chacun un verre de la précieuse boisson. Ils se regardèrent un instant, un regard plein d’affection. Puis ils trinquèrent.

« À nous. » dit Crowley, la voix vibrante d’émotion.

« À nous. » répéta Aziraphale, le même trouble dans la voix.

L’ange prit une gorgée, puis regarda la table garnie avec ravissement. Il choisit un ensemble de gâteaux et se servit une tasse de thé. Il commença à manger et Crowley pouvait voir le plaisir qu’il prenait à ce repas. Aziraphale avait toujours été fin gourmet : l’attirer dans un restaurant avait toujours été facile. Mais cette fois, ce n’était ni pour lutter contre la fin du monde, ni pour fêter une victoire sur l’Apocalypse. C’était pour eux. Juste eux.

 

Crowley ne mangea pas, se contentant de siroter son champagne. Il ne voulait pas s’enivrer, il voulait profiter de chaque instant. Il remarqua qu’Aziraphale grignotait plus qu’il ne mangeait. Ils étaient tous les deux nerveux. Mais c’était la nervosité agréable qui s’accompagnait de plaisir. Ils parlèrent un peu, essentiellement de la librairie. De « leur » librairie. C’était devenu leur repère, leur maison, le lieu où ils pouvaient être eux-mêmes et s’aimer sans se cacher.

« Veux-tu partager la tarte au citron avec moi ? » proposa Aziraphale.

« Pourquoi pas. »

L’ange installa le gâteau entre eux et lui tendit une cuillère. Crowley n’avait pas faim, mais il avait vu dans les films que les humains amoureux aimaient partager leur dessert. Et il voulait tout faire dans les règles. Aziraphale méritait le rendez-vous parfait.

Ils finirent rapidement le gâteau et Crowley remarqua alors que l’ange avait un peu de crème au-dessus de la lèvre supérieure. Son cœur accéléra brutalement et il ne put s’empêcher de se pencher pour passer son pouce afin d’essuyer la crème. Son doigt s’attarda plus longtemps que nécessaire, caressa avec délicatesse les lèvres de l’ange qui tremblait doucement. Puis, il porta son pouce à sa bouche pour manger la crème. Il ne quitta pas l’ange des yeux alors qu’il suçait son doigt. Les joues d’Aziraphale étaient d’un rouge soutenu. Au plus grand plaisir de Crowley. Il avait envie de franchir la distance entre eux et l’embrasser. L’embrasser à en perdre haleine, à le sentir frémir contre lui…


« Crowley… » soupira l’ange. « Je… Je n’en reviens pas de ce que je ressens là maintenant. De ce que j’ai envie de faire… »

Son regard brûlant parlait pour lui. De la luxure dans les yeux d’un ange, pourtant si pur. Le corps de Crowley s’enflamma soudain. Tout son être vibrait. Resonnait à la même fréquence que le regard de l’ange. Il lui semblait que respirer était devenu impossible. Il avait une conscience beaucoup trop aiguë de son corps, qui lui semblait bien trop étroit. Et de la distance cruelle qui le séparait de celui d’Aziraphale. C’était trop fort, trop intense. Il avait besoin de le toucher. Lui prendre la main ne suffirait pas, il le savait tout au fond de lui. Et le Ritz n’était pas le lieu pour le style de rapprochement intime que Crowley avait en tête.

 

Il demanda l’addition d’un geste pressé. Il guetta la réaction de l’ange. Si son besoin de le sentir contre lui était irrésistible, il ne voulait pas le forcer dans un type de contact auquel il n’était pas prêt. Mais les joues d’Aziraphale étaient rouge carmin, ses yeux brillaient et ses mains tremblaient. Il soutenait son regard, un sourire aux lèvres. Il ne se dérobait pas alors qu’il ne pouvait que comprendre ce que le démon avait en tête. Le serveur arriva et Crowley régla. Ils quittèrent rapidement le Ritz, leurs mains se frôlant, comme autant de promesses de plaisir délicieux.

 


Le soleil se couchait sur Londres. L’air était tiède, agréable. La lumière mourrait doucement, une brise chassait les nuages et effleurait leurs peaux dans une douce caresse.

« Je te ramène ? » demanda Crowley.

Sa voix était un peu tendue. Le désir lui étreignait le cœur et il lui fallait toute sa maîtrise pour ne pas attraper les lèvres de l’ange là, maintenant, en pleine rue. Si dans les films romantiques, les humains aimaient s’embrasser à perdre haleine dans la rue, Crowley avait conscience qu’Aziraphale voudrait plus d’intimité pour le contact plus rapproché qu’il souhaitait ardemment. Aziraphale hocha la tête, sans répondre. Les mots semblaient coincés dans sa gorge. Une même fièvre accompagnait ses gestes alors qu’il s’installa dans la Bentley.

Crowley conduisit le plus vite possible : assez pour arriver rapidement à la librairie, pas trop pour ne pas faire peur à son ange. Le trajet se passa dans le silence. Il n’était pas gênant. On sentait entre eux toute la tension du désir, la fébrilité de l’attente avant un grand plaisir. Tous les délicieux possibles qui s’étendaient entre eux. Les mains de Crowley tremblaient sur son volant. La lueur orangée du soleil couchant donnait une ambiance romantique et tendre à l’intérieur de la Bentley.


Ils arrivèrent rapidement. Crowley se gara et ils restèrent immobiles un moment, sans se regarder. Ils avaient tous les deux le souffle court.

« Tu… veux que je rentre ? » osa demander le démon d’une voix hésitante.

Il avait besoin de son accord. Son désir galopant était une chose. Le consentement de l’ange était plus important que tout. Après tout, il pouvait être frustré, il avait tout le temps du monde pour apprendre à se rapprocher. Le souffle d’Aziraphale se coupa un instant. Puis, il sembla se détendre et il se tourna vers lui. Il y avait une certitude un peu vacillante dans son regard.

« Oui, Crowley. Viens avec moi. »

 


La porte de la librairie se referma derrière eux sans bruit. La petite boutique était maintenant plongée dans une semi-pénombre. On sentait encore l’odeur du soleil qui avait brillé à travers les fenêtres. Aziraphale alla poser son manteau. Il était nerveux. Crowley aussi. Mais le désir le tiraillait depuis trop longtemps maintenant pour qu’il se laisse freiner par de la crainte d’aller trop loin, trop vite.


Crowley réduisit la distance entre eux en quelques pas. Lorsque Aziraphale se tourna vers lui, il le prit délicatement entre ses bras. L’ange se figea un instant, le temps d’une respiration, puis il se lova dans l’étreinte de Crowley. Ce dernier enfouit sa tête dans la chevelure de l’ange et respira à pleins poumons son parfum. C’était à la fois apaisant et euphorisant. Un vertige devant la bousculade d’émotions et de sensations qu’il ressentait en lui. Tout passait si vite et si fort que sa tête tournait un peu. D’une main, il releva le visage d’Aziraphale.


Leurs regards s’accrochèrent. Le cœur de Crowley rata un long battement avant de s’emballer dans sa poitrine. Les yeux de l’ange étaient loin d’être chastes. Il pouvait y lire tout son désir à travers un trouble, qui vibrait quelque part dans ses prunelles bleues. Il le sentait trembler dans ses bras, la chaleur de son corps, le parfum de son eau de Cologne, son odeur intime… C’était presque trop. Trop fort. Trop intense. Une digue qui lâche, le dernier rempart qui s’effondre. Crowley attrapa les lèvres d’Aziraphale. Son goût fit chavirer son être et ils s’embrassèrent comme si le monde allait s’effondrer bientôt. L’ange agrippa la veste du démon et son cœur s’affola. Une main attrapa la taille de l’ange et l’autre plongea dans la douceur de ses cheveux.

 

Ce baiser était un peu maladroit, mais intense. Chacun ressentait l’urgence du désir dans l’autre. Crowley l’embrassait de toute son âme, de tout son être, de tous ces siècles à nier ses sentiments, à faire semblant. À mentir à tout le monde et surtout à soi-même. C’était une revanche pour tous ces siècles de mensonge. Tout cela éclatait là maintenant, dans la danse fiévreuse de leurs lèvres qui se cherchaient et se trouvaient sans cesse.

Finalement, ils se séparèrent, à bout de souffle. Le corps de Crowley était feu et il aurait bien aimé pousser l’expérience plus loin. Il savait ce que faisaient les humains après un rendez-vous réussi… Mais Aziraphale reprenait son souffle, les doigts sur ses lèvres. Il avait l’air ahuri.

« Tout va bien, mon ange ? » demanda-t-il, un peu inquiet.

« Oui, oui… C’est juste que… C’est tellement fort… et tellement bon… Je ne pensais pas que ressentir autant de plaisir était possible… » balbutia-t-il légèrement.

Crowley ne put s’empêcher de sourire et d’une main, il ramena l’ange entre ses bras. Son visage se posa sur sa chevelure et celui d’Aziraphale se blottit contre sa poitrine, contre son cœur qui battait si fort pour lui.

« Il parait que c’est si bon qu’avec les personnes que l’on aime… et avec la Bonne Personne… » osa-t-il dire, lentement.

Ils surent que c’était vrai, sans avoir à le dire. Tout était dit.


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