Conjonction

Chapitre 3 : Convergence

5388 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 19/06/2026 21:16

NB : En astrophysique, la convergence évoque des trajectoires qui se rapprochent peu à peu, jusqu’à tendre vers un même point.



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         La journée avançait beaucoup trop lentement. Le travail d’astrophysicien était souvent solitaire, un aspect qui lui plaisait beaucoup. Anthony pouvait passer des journées sans voir personne et cela lui allait très bien. En temps normal. Aujourd’hui, il peinait à se concentrer sur son propre travail. Il lisait et relisait les mêmes lignes. Il se trompait dans des calculs simples. En fait, il n’avançait pas du tout. Et, pour une fois dans sa vie, il aurait bien aimé que quelques-uns de ses collègues viennent le voir pour le distraire de ses pensées. Certes, il avait chassé le seul qui était venu. Cela avait sans doute été une erreur. Désormais, il se sentait isolé dans ce bureau trop petit. Les murs semblaient se renfermer sur lui. Il avait l’impression qu’il allait se noyer sous la paperasse qui s’accumulait un peu partout.

 

Anthony avait consulté son téléphone toutes les dix minutes depuis le début de la journée. Mais chaque absence de message rendait la déception trop forte, alors il s’était astreint à attendre qu’il vibre. Il se retrouva à maudire tous les spams, autres mails et SMS indésirables qui faisaient vibrer son téléphone. Autant de fois son cœur s’élançait, autant de fois la déception retombait, amère. De véritables montagnes russes qui le laissaient presque exsangue.

 

Anthony se sentait alors un peu aigri, enfermé seul dans ce bureau où s’entassaient les sujets de ses recherches. Le plan de travail, les étagères, les bannettes… tout débordait de feuilles volantes, couvertes d’une écriture en patte de mouche que seul Anthony arrivait à décrypter. Mais rien n’arrivait à capter son attention.

 

Il avait pensé qu’Asa lui écrirait. En fait, il l’avait profondément désiré. C’était une sorte d’espoir un peu fou, de ceux dont on se dit que, s’ils se réalisent, ils combleront toutes nos attentes. Mais rien. Anthony savait qu’Asa n’était pas très à l’aise avec les SMS, bien qu’il fasse de vaillants efforts. Pourtant, il aurait aimé avoir quelques mots du charmant libraire… Rien, trois fois rien… Un « comment ça va », ou une anecdote du travail ou… n’importe quoi qui montrerait qu’il pensait à lui. Comme les pensées d’Anthony revenaient – invariablement – à lui.

 

Le rouquin farfouilla les feuilles étalées sur son bureau pour retrouver son portable. Sa gorge se noua quand il vit qu’il n’avait aucun message. Il s’enfonça dans son fauteuil, se mordillant les lèvres. Ses doigts jouaient distraitement avec le téléphone alors qu’il regardait dans le vague.

Et pourquoi, lui, il ne lui écrivait pas ? Son cœur eut un petit battement douloureux dans sa poitrine. Parce que… si c’était lui, Asa comprendrait qu’Anthony n’arrivait pas à se passer de lui. Même après avoir passé une soirée, une nuit et une courte matinée ensemble.

À vrai dire, Anthony peinait à le reconnaître lui-même. Il était farouchement amoureux de sa solitude. Les hommes de passage dans son lit ne duraient qu’une nuit. Il n’y pensait plus le lendemain. Alors, pourquoi était-ce différent avec ce fichu libraire ? Pourquoi n’arrivait-il pas à arrêter de penser à lui ? Il semblait qu’il n’y avait aucun moyen de se le sortir de la tête. Et du cœur.

 

Anthony poussa un profond soupir et déverrouilla son téléphone. Il était déjà à la page de la conversation avec Asa. Le dernier message concernait leur sortie pour contempler les étoiles. Anthony sentit une vague de chaleur lui lécher le cœur. Puis, il pensa aux étoiles qui brillaient paisiblement dans le firmament. Ses pensées dérivèrent rapidement vers le souvenir de son corps contre le sien, à ses lèvres contre les siennes, le goût de sa bouche, son odeur, la chaleur de sa peau… La respiration d’Anthony accéléra un peu et sa gorge s’assécha.

 

Cette soirée avait été parfaite. Ainsi que la nuit et le matin… Il avait envie de continuer – et même finir à nouveau ! - cette journée auprès de lui. Après tout, il n’avançait pas au travail, il n’avait pas d’échéance urgente et la librairie fermerait bientôt…

Il se mordilla les lèvres un peu trop vigoureusement, hésitant.

« Salut ! J’espère que tu vas bien. Je vais passer dans ton quartier tout à l’heure alors je pensais venir te voir… »

Anthony lut et relut son sms avant de grimacer et de tout effacer. Cela sonnait trop comme une fausse excuse. Il se sentait trop transparent. Trop… vulnérable. Il se gratta la tête tout en réfléchissant.

« Tu finis à quelle heure ? »

Non. C’était encore plus désespéré. Anthony jura et laissa tomber sa tête dans ses mains. Il se massa doucement les tempes des pouces alors qu’il s’efforçait de respirer calmement. Il n’avait jamais eu besoin de réfléchir à un message à envoyer. À vrai dire, il écrivait essentiellement à ses collègues, lorsque cela était nécessaire, et uniquement à propos de travail. Il n’avait pas de famille à laquelle il serait attaché. Pas d’amis proches non plus. Et pour les hommes qui échouaient dans son lit, la conversation était tellement superficielle, banale et vide de conséquences qu’il était aisé de flirter et badiner. Mais avec Asa, il avait l’impression que chaque mot avait une importance capitale et devait être choisi avec soin.

 

Anthony jeta un œil à l’heure sur son ordinateur. Il allait être dix-huit heures, et il savait que la librairie allait bientôt fermer ses portes. Il ne l’avouerait à personne, mais il avait scrupuleusement mémorisé les horaires d’ouverture de la boutique.

Il regarda longuement son téléphone, réfléchissant à un message qui serait à la fois drôle, légèrement impertinent, qui ne ferait pas désespéré et si possible qui pourrait faire rougir le libraire…  Et sans trop se mettre à découvert. Mais c’était une chose qu’il n’avait jamais faite et plus il essayait de se concentrer, plus sa tête se vidait. En fait, il n’avait vraiment envie que d’une chose. Voir Asa.

Un message ne serait pas suffisant pour satisfaire le besoin qu’il ressentait à cet instant. Dans la matinée, un SMS aurait sans doute fait l’affaire. Mais là… Quelques mots sur un écran ne suffiraient jamais à combler l’espèce de vide qu’il ressentait dans sa poitrine. Une sorte de trou noir qui aspirait toutes ses autres pensées, annihilait tous les autres désirs qu’il aurait pu avoir. Il ne restait qu'Asa. Asa. Toujours et seulement Asa.

 

Anthony inspira profondément et se leva pour ranger sommairement son bureau en hâte. Il n’avait pas vraiment formulé clairement le fait qu’il allait rejoindre le libraire. Cette pensée était difficile pour lui à admettre, mais elle flottait à la lisière de sa conscience. Il ne pouvait pas entièrement l’ignorer. Mais, alors qu’il fermait à clef son bureau, Anthony se dit brièvement qu’il ne devrait pas tant refreiner ce qu’il ressentait. Cette idée – d’une clarté trop douloureuse – qui fut aussi vite oubliée tandis qu’il s’élançait dans les couloirs pour rejoindre sa voiture.

 

 


         La librairie n’était pas loin du laboratoire. Il fut vite arrivé avec sa Bentley, lui laissant – heureusement – peu de temps pour renoncer à son projet. C’était un plan un peu flou, pas vraiment préparé. Mais il portait en lui un élan contre lequel il ne pouvait pas – et ne voulait pas – lutter.

Il trouva une place libre et se gara. Il resta un instant figé, les mains agrippées à son volant. Sa respiration était difficile. Il cherchait en vain une excuse qui justifierait sa venue, sans avoir à se mettre à nu et encore moins à avouer, à contre-cœur, qu’il n’avait pas résisté à son désir de voir Asa.

 

Il jeta un œil vers la librairie. Elle était encore allumée mais il n’y voyait aucun client. Il espérait que Derek serait absent et qu’il n’y aurait qu’Asa. Il le voulait pour lui seul, dans ce calme-là, loin des regards et des interruptions. Il réalisa alors soudainement qu’il aimait la personne qu’il devenait quand il était seul avec Asa. Cette idée le troubla et il se gratta nerveusement la nuque. Il n’avait pas vraiment envie de se rapprocher de trop près de ces vérités qui dérangeaient…

 

Il redirigea son attention sur la librairie. Il y était. Il n’allait pas faire demi-tour maintenant. Il n’était pas si lâche. Alors, Anthony sortit de sa voiture et s’approcha de la librairie aux murs bleu pâle. Un écriteau « Fermé » était accroché à la porte et cela le réjouit. À part si Derek faisait aussi la fermeture, ils seraient donc seuls. Un battement de cœur raté. Il apprécia cette sensation toute nouvelle pour lui, bien qu’une légère crainte la fanait un peu.

 

Anthony inspira un bon coup et ouvrit la porte. Il fut frappé par l’atmosphère chaleureuse qui régnait dans la pièce encombrée de livres. La nuit tombait tôt en cette saison alors les lumières étaient allumées. Elles diffusaient une lueur douce et chaude qui l’apaisa rapidement. Son cœur ralentissait lentement alors qu’il observait les lieux. Les rayonnages débordaient de livres, des piles précaires s’élevaient sur toutes les surfaces. L’endroit sentait la poussière et une odeur plus profonde et chaude. Quelque chose de réconfortant. Il ne s’était jamais autant senti à l’aise dans une pièce.

Il ne vit pas Derek ni Asa. Son cœur se remit à battre un peu plus fort alors qu’il pensait à la surprise qu’il lui ferait. Une belle surprise, il espérait. Anthony avança dans la librairie, dans le labyrinthe des rayonnages et des livres. À chaque pas qui le rapprochait du libraire, son cœur accélérait de plus en plus vite dans sa poitrine.

 

Anthony réalisa alors qu’il entrait dans l’univers intime d’Asa. Il l’avait emmené voir les étoiles, son jardin secret. Et maintenant, c’était son tour de découvrir celui d’Asa. Il laissa sa main glisser sur la couverture des livres, appréciant les différences de textures. Il régnait un calme et un silence qui étaient loin d’être inquiétants. Plutôt comme s’il avait plongé dans un monde merveilleux et féerique. Un monde à l’écart de celui du dehors. Anthony comprenait qu’Asa aime tant ce lieu. Une bulle de paradis au milieu de Soho.

 

Arrivé à l’arrière de la boutique, il s’emmêla un peu. Il réalisa qu’il ne savait pas quoi dire à Asa sur sa présence. Lui dire la vérité, qu’il lui manquait trop, semblait presque inenvisageable. Il ne pouvait que mentir lâchement en prétendant passer dans le coin. Cela le mettait mal à l’aise de mentir, mais il se sentait soudainement trop vulnérable pour être trop franc.

 

Et soudain, Asa apparut dans son champ de vision. Il était de dos, occupé à ranger des livres dans un rayonnage. Anthony s’arrêta et constata qu’il n’avait pas remarqué sa présence. Alors il profita de cet instant pour laisser son regard embrasser le dos d’Asa. Il dériva de sa nuque – oh, adorable – aux épaules puis glissa vers les fesses et sa bouche s'assécha aussitôt. Une chaleur brusque lui mordit le ventre, et des frissons coururent sous sa peau.

Il se racla la gorge et Asa se retourna brusquement en sursautant.

« Oh, c’est toi ! » s’exclama-t-il.

« Oui, ce n’est que moi. Tu attendais quelqu’un d’autre ? » taquina Anthony.

Asa sourit. Un sourire si beau, lumineux, solaire. Il semblait sincèrement heureux de le voir et cela réchauffa le cœur d’Anthony.

« Non, j’étais en train de fermer. Tout va bien ? »

« Très bien. Je… enfin, je passais dans le coin et je me suis dit… enfin, que c’était l’occasion de passer te voir. »

Anthony se mordit la langue devant son mensonge. Il avait balbutié plus qu’autre chose et Asa sembla comprendre bien plus qu’il ne le souhaitait. Pourtant, étonnamment, Anthony n’était pas vraiment gêné d’être plus transparent qu’il l’avait souhaité. Il gratta un instant le sol du bout de sa chaussure.

« Je suis ravi que tu sois passé. Cela ne te dérange pas que je finisse de fermer ? On pourrait… aller boire un verre après, ou quelque chose comme ça ? » demanda Asa, la voix pleine d’espoir.

Anthony hocha la tête. Boire un verre. Soit. Mais quand il regardait le libraire, son sourire, le souvenir de son goût sur ses lèvres et la douceur de sa peau… Il avait envie d’autre chose qu’un verre. Asa sembla apercevoir la couleur de ses émotions et il rougit délicatement.

« Ne te gêne pas pour moi. »

Asa hocha la tête et Anthony apprécia la rougeur de ses joues. Le faire rougir était décidément un jeu très amusant et gratifiant. Il le regarda un instant sélectionner les livres pour les ranger. Asa touchait chaque livre comme s’il était précieux, une édition unique dont il s’agissait de prendre grand soin. La lumière des ampoules un peu vieillottes donnait à la scène quelque chose de surnaturel, une vision presque onirique. La douce lueur caressait délicatement le châtain clair des cheveux d’Asa, soulignait la courbe de sa mâchoire et la ligne du nez. La poussière dansait autour de lui, comme si elle cherchait à l’entraîner dans une valse lente et pleine de langueur. Asa semblait apaisé, chaque geste était mesuré, pensé. Anthony comprit qu’il vivait intensément ces moments, qu’il s’impliquait corps et âme dans le soin des livres. C’était son refuge, son accès libre à l’immensité infinie de l’imagination.

 

Le cœur d’Anthony se serra d’une émotion – à la fois douce et violente – et il se sentit profondément ému d’avoir le privilège de contempler Asa au travail.

Finalement, il secoua la tête pour se forcer à revenir au présent.

« Je peux t’aider, peut-être ? » proposa-t-il.

Il avait désespérément besoin de s’occuper pour contrôler le trouble qui s’agitait en lui. Asa haussa un sourcil surpris mais son sourire s’agrandit encore.

« Tu peux mettre ces livres dans la réserve s’il te plait ? Elle est derrière cette porte. » lui dit-il en lui indiquant d’un geste de la main.

Anthony hocha à nouveau la tête. Il était presque incapable de parler. Mais il ne put retenir un sourire canaille en croisant les yeux bleus et lumineux d’Asa. L’avoir contemplé ainsi avait créé une sorte d’intimité presque douloureuse, mais qui l’avait rapproché du libraire plus qu’il n’avait pu l’imaginer.

« Je te remercie, ça ira plus vite. »

Et il retourna à sa tâche. Anthony remarqua que ses gestes étaient moins assurés et rapides, comme s’ils nécessitaient une concentration dont il n’avait pas besoin habituellement. Il l’observa se tendre pour poser un livre sur une étagère plus haute. Il se cambrait pour atteindre l’étagère et cette vue noua la gorge d’Anthony. Vite. Se distraire. Faire quelque chose.

Il s’empara de la pile de livres que lui avait montrée Asa et se dirigea vers la réserve.


 

****


 

         Asa peinait à contrôler le tremblement qui s’était emparé de ses mains. Il devait faire un effort de concentration extrême pour ranger chaque livre à la bonne place. Sans les laisser tomber de préférence. Il entendait remuer dans la réserve, il ne pouvait pas ignorer la présence d’Anthony dans sa librairie. Il avait une conscience presque douloureuse du fait qu’ils étaient seuls.

Asa avait passé la journée scotché à son téléphone. Il avait un nombre incalculable de brouillons de SMS, dont il n’avait envoyé aucun. Il avait éprouvé une envie irrésistible d’avoir des nouvelles d’Anthony. Le quitter si rapidement au réveil lui avait laissé un goût d’inachevé.

Mais il n’avait pas réussi à trouver quelque chose de satisfaisant à écrire. Quelque chose d’intéressant, qui ne montrerait pas trop — du moins l’espérait-il — son besoin irrépressible de voir une notification avec le prénom d’Anthony s’afficher sur son téléphone. …Derek l’avait taquiné toute la journée à ce sujet. Asa avait beaucoup rougi et balbutié. Il n’avait rien dit à Derek de tout ce qui se passait avec Anthony. Mais le propriétaire semblait comprendre bien plus sans avoir besoin d’explication.

 

La journée avait traîné en longueur. Asa avait guetté scrupuleusement l’heure de manière régulière. Les aiguilles semblaient prendre un malin plaisir à tourner plus lentement qu’habituellement. De plus, les clients n’avaient pas été nombreux à cause de la pluie qui était tombée toute la journée. Asa avait donc eu peu de distractions qui auraient pu éloigner un peu ses pensées d’un rouquin bien trop troublant.

Il avait accueilli la fermeture avec un plaisir qu’il n’avait pas réussi à cacher. Derek lui avait adressé un sourire complice et un peu taquin avant de quitter les lieux. Il restait à Asa à faire les dernières tâches avant la fermeture. Et après, quoi ? Écrire à Anthony ? Il avait été déçu de voir que ce dernier ne lui avait pas écrit. Est-ce que leur relation n’avait pas la même importance pour lui que pour Asa ? Cette crainte s’était infiltrée dans son cœur toute la journée pour l’envahir lorsque la pénombre succéda à la faible luminosité d’un jour de pluie.

 

Alors qu’il accomplissait les dernières tâches de la journée, toutes ses pensées étaient tournées vers Anthony. Et surtout, vers ce qu’il ferait si celui-ci ne se manifestait pas.

Et finalement, la surprise. La librairie calme, le bruit des livres qui raclaient contre les étagères en bois, la lumière douce et le grésillement des ampoules… Anthony était apparu comme par magie.

 

L’intensité de la joie qu’Asa avait ressentie l’avait surpris. Il y avait du soulagement, bien sûr, mais du plaisir aussi. Tout son corps s’était réveillé, dans un état de semi-alerte.

Et là, Anthony était dans la réserve et lui finissait péniblement de ranger les derniers livres. Il n’était même pas sûr que son classement soit juste, mais il n’avait vraiment pas les capacités actuellement de s’en soucier réellement. Toute son attention était dirigée vers la réserve.

La caisse avait été vérifiée, il venait de finir de ranger les derniers livres et il ne restait plus que la réserve… Asa pensa à cette petite pièce étroite et un désir un peu inattendu le fit rougir en songeant à la proximité de leurs corps s’il le rejoignait…

 

Mais était-ce là ce que désirait Anthony ? Ils n’avaient toujours pas mis de mot sur leur relation. Ils se rapprochaient peu à peu. Ils ne pouvaient plus nier le plaisir qu’ils tiraient de la compagnie de l’autre. Ni le désir qui les attirait l’un à l’autre comme une force de gravité dont il était impossible de se soustraire. Et cela, ça inquiétait Asa. Il se sentait assez inexpérimenté, un peu trop timide peut-être. Bien qu’il se fût surpris d’être instinctivement entreprenant, porté par un plaisir qu’il n’avait jamais connu. Le timide Asa semblait disparaître lorsque les lèvres d’un délicieux rouquin se pressaient contre les siennes.

 

Asa fixa un long moment la porte menant à la réserve. Il éprouvait un désir immense – presque un besoin – de rejoindre Anthony dans cet espace exigu et… voir ce qui se passerait… En fait, il peinait à réfléchir. Toutes ses pensées et son corps tendaient vers Anthony et le désir de le rejoindre. Toutes les questions qu’il pouvait se poser semblaient, peu à peu, passer au second plan pour disparaître à la lisière de la conscience.

 

Alors, il s’avança vers la réserve d’un pas à la fois tremblant et précipité.

Une unique ampoule nue éclairait la petite pièce. Elle était composée de grandes étagères en bois usées par le temps. Les livres s’entassaient de partout, dans un désordre finalement un peu poétique. Asa avait toujours aimé ce côté un peu brut de la réserve. On ne cherchait pas à achalander le client ici. C’était un lieu de repos pour les livres.

Anthony se tenait sur un escabeau et grognait doucement face à l’effort pour poser une caisse de livres en hauteur. Le regard d’Asa tomba sur le – divin – fessier d’Anthony qui se trouvait juste devant ses yeux. Il observa la cambrure du corps du rouquin, ses légers gémissements d’efforts qui provoquaient chez Asa une cascade de frissons presque électriques. Enfin, la caisse fut installée et Anthony poussa un soupir. Il commença à descendre les marches à reculons, mais loupa la dernière et tomba en arrière.

Asa le réceptionna sans mal. Son corps chaud contre le sien éveilla aussitôt ses sens et il sentit chaque fibre de son corps se réveiller. Une main était posée sur le cœur d’Anthony, qui battait la chamade. Ses lèvres étaient sur sa nuque, son odeur l’enivrait. Et il n’avait aucune envie de le lâcher. Il resserra son étreinte et sa raison se perdit un peu plus.

 

Le silence dans la réserve était seulement brisé par le souffle un peu haché d’Anthony, encore surpris de sa chute.

« J’aimerais te garder entier, si possible, mon cher. » taquina Asa, heureux d’être celui qui plaisantait pour une fois.

Anthony eut un rire léger et il se dégagea doucement de son étreinte. Asa sentit comme un froid là où son corps avait quitté le sien.

Il croisa alors le regard d’Anthony. S’il pouvait être souvent rieur ou gentiment moqueur, il était parfois aussi très sérieux et grave. Mais là… Le chocolat de ses prunelles semblait s’être embrasé. Il ne souriait pas, non, ils étaient passés au-delà de ces gestes d’affection.

Il y avait désormais autre chose entre eux. Quelque chose d’intense qu’ils avaient effleuré à plusieurs reprises sans y sombrer. Mais là, il n’y avait plus de recul possible.

 

Anthony avança d’un pas. Ils étaient très proches désormais, ils se touchaient presque. Asa sentait que son haleine se mêlait à celle d’Anthony, son odeur l’enveloppait et aiguisait ses sens. Et ses yeux… Personne ne l’avait jamais regardé ainsi. Il n’arrivait pas à appréhender ce qui se mouvait vraiment dans son regard. Il y avait quelque chose de sombre et d’opaque, de mystérieux et presque un peu sauvage. L’air entre eux semblait brûlant. Presque trop.

Asa ne pouvait pas le quitter des yeux. Il n’arrivait pas à savoir ce qu’il ressentait. Il y avait quelque chose comme de la surprise, du doute, mais aussi un plaisir immense d’être regardé avec tant de désir.

 

Anthony avança doucement une main pour la poser sur la nuque d’Asa. Son regard guetta un refus ou une hésitation. Asa fut touché de cette marque de respect, alors qu’il sentait qu’Anthony était à la lisière de perdre le contrôle.

Et oh, ce regard, ce visage, ces lèvres, ces cheveux roux en bataille et l’ombre de sa barbe, son corps fin et svelte… Asa baissa les armes et s’empressa de réduire l’espace entre eux pour capturer les lèvres d’Anthony contre les siennes.

 

Ce fut comme un choc, une collision, deux trajectoires qui se trouvaient enfin. Le baiser fut tendre, au début. Mais très vite, Asa sentit son sang bouillir et son corps réclamait plus. Plus fort, plus intense… Il se surprit à mordiller les lèvres d’Anthony et ce dernier laissa échapper un soupir de plaisir.

Asa eut un instant de vertige alors qu’Anthony le plaquait plus étroitement contre lui et glissait ses mains sous sa chemise. Un doute le saisit, lui nouant férocement l’estomac. En fait, c’était bête à pleurer mais… il ne savait plus quoi faire après ça. Son corps criait, sa chair se débattait sous sa peau mais… il ressentit durement son inexpérience.

 

Anthony sentit le trouble d’Asa et relâcha ses lèvres. Leurs regards pleins de fièvre se croisèrent et quelque chose en Asa trembla. Anthony sembla le comprendre et il esquissa un sourire doux malgré le feu qui couvait dans ses yeux. Asa s’apaisa un peu et répondit à son sourire en tremblant un peu. Étrangement, alors même qu’il se sentait profondément vulnérable, il continuait à se sentir profondément en sécurité avec lui.

« Laisse-moi faire… » murmura Anthony d’une voix rauque.

Il attrapa à nouveau ses lèvres et une main glissa sur ses fesses. Asa eut un hoquet de surprise mais aussi de plaisir. Un peu brusquement, Anthony le plaqua contre une étagère qui tangua légèrement. Coincé ainsi, Asa aurait pu se sentir pris au piège. Mais en fait, la sensation était délicieuse. Anthony commença à embrasser avec ferveur son pouls au creux de son cou et Asa se sentit frissonner jusqu’au fond de son être. Il se liquéfiait dans ses bras et il ne pouvait que constater qu’Anthony savait parfaitement quoi faire pour lui procurer du plaisir. Il se collait étroitement à son corps, mordillant la peau tendre de la nuque.

Et quelque chose en Asa se fissura. Un mur bâti depuis des années entre lui et ses désirs. D’une main, il ramena les lèvres d’Anthony sur les siennes et il l’embrassa comme il n’avait jamais osé le faire. La chaleur était presque étouffante, mais elle avait aussi quelque chose de jubilatoire. Asa devenait de plus en plus audacieux quand il sentit Anthony frissonner dans ses bras et… ralentir.

 

Troublé, Asa relâcha ses lèvres. Le souffle court, Anthony posa son front contre le sien et un silence s’installa entre eux, seulement brisé par leur respiration bien trop rapide.

« Tout… tout va bien ? » osa demander Asa.

« Hmm… Je… Je… Enfin… Pas ici… Asa… S’il te plait… »

Il eut la sensation qu’il ne lui disait pas tout, qu’il lui cachait quelque chose. Asa aurait aimé le pousser à parler. Son corps chaud était encore tout contre le sien. Son souffle se mêlait au sien, son odeur l’enveloppait. Ses lèvres portaient le goût de celles d’Anthony et il peinait à se concentrer.  Pourtant, une peur grandissait en lui. Avait-il mal fait ? S’y était-il pris mal ? Il ne pouvait s’empêcher de se demander ce qui avait troublé Anthony au point de le pousser à s’arrêter.

« C’est juste… Asa, pas dans la réserve comme ça… » dit doucement le rouquin, comme s’il lisait dans ses pensées.

Asa savait qu’il y avait plus que ça, mais il savait également qu’il était inutile de le pousser à se confier si Anthony n’était pas prêt.

Ils restèrent un long instant ainsi, collés l’un à l’autre, à reprendre leur souffle. Anthony laissa sa tête s’échouer dans le creux du cou d’Asa et respira profondément son odeur. Asa passa doucement la main dans ses cheveux roux.

« Tu me rends fou… » chuchota Anthony d’une voix si basse, comme s’il espérait qu’Asa ne l’entendrait pas.

Asa resserra son étreinte et enfouit sa tête dans ses cheveux roux. Tout son corps était un champ de bataille, il n’arrivait plus à savoir clairement ce qu’il ressentait ou ce qu’il pensait. Il n’y avait, au fond, qu’une immense tendresse qui les nouait aussi sûrement qu’un lien de feu.

 

Après cette explosion de plaisir, le calme peinait à revenir. Ils ne surent combien de temps ils restèrent dans cette position. Finalement, ils s’écartèrent presque à regret. Asa croisa le regard d’Anthony et fut surpris de voir son intensité. Ses pupilles étaient dilatées, le noir semblait absorber toute la couleur chocolat de ses prunelles.

« Je… Viens chez moi, Asa. S’il te plait. »

C’était plus qu’une demande, cela sonnait comme une supplique dont Asa avait l’impression qu’un refus briserait le cœur d’Anthony. Il se demanda s’il comptait continuer ce qu’ils avaient commencé. Et il fut surpris de l’intensité de son désir que ce soit le cas. Il brûlait dans les bras d’Anthony, il aurait pu se consumer. Et il mourait d’envie de s’embraser dans son étreinte.

 

Alors, Asa hocha nerveusement la tête. Sa gorge était nouée, les mots semblaient coincés. Une lueur de soulagement traversa le regard brûlant d’Anthony.

« Tu as fini de fermer ? » demanda-t-il.

Sa voix était rauque, un peu cassée. Délicieuse à entendre. Asa tenta de rassembler ses pensées.

« Oui, oui, c’est bon. On peut y aller. »

Ils arrangèrent un peu maladroitement leurs vêtements sans oser se regarder. Il y avait quelque chose entre eux, une sorte de trouble, et malgré tout, l’intensité de ce qu’ils ressentaient ne se dissipait pas.

 

Asa guida Anthony dans la librairie, comme dans un rêve. Il sentait sa présence dans son dos, comme une étoile brûlante qui se serait accrochée à son orbite et qui, heureusement, ne semblait pas vouloir s’en écarter.

Asa dut s’y reprendre plusieurs fois pour fermer la porte. Ses doigts tremblaient sur la clef et elle se coinçait dans sa serrure. Anthony restait à côté de lui, silencieux et très proche, suffisamment pour qu’il sente sa chaleur et son odeur envoutante. Ce qui ne l’aidait vraiment pas à se concentrer. Il réussit finalement et ne put retenir un soupir de soulagement.

Anthony lui tendit alors la main, presque timidement malgré le feu dans ses yeux, et Asa la prit sans réfléchir. Il comprit qu’il avait attendu ce geste toute la journée. Puis il releva les yeux vers Anthony, et comprit, au battement affolé de son propre cœur, qu’ils ne rentraient pas seulement chez lui : ils allaient là où toute cette tension les appelait depuis le matin.

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