Mad Love (Jerome Valeska)

Chapitre 13 : L'un d'entre eux

1300 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 21/12/2016 18:05

Jérôme resta de longues semaines hanté par le souvenir de Kaysha suspendue à ces cordes. Il pensait n’avoir jamais rien vu de plus beau.

-         Arrête de rêvasser, et fini de balayer, ordonna sa mère

Frustré d’avoir été ainsi coupé dans ses pensées, il affermit sa prise sur le balais, et reprit le mouvement répétitif en soupirant. Il termina la corvée et se laissa tomber dans son lit, pour ne plus avoir à voir sa mère. Il attrapa son Bucéphale, et le jeta en direction du plafond pour le faire retomber dans sa main. Il entendit quelqu’un frapper à la porte. Sa mère devait sûrement attendre quelqu’un, puisqu’elle se leva immédiatement pour ouvrir. Il entendit des brins de voix s’exclamer, il comprit bien rapidement. Des rires lointains fusèrent. Il prit son coussin et se le plaqua sur le visage.

Il lui arrivait de se demander ce que ça ferait s’il forçait un peu plus sur le coussin, pour lui bloquer la respiration, sentir son cœur s’arrêter tout doucement, puis suffoquer de plus en plus brutalement, ne se laissant pas le choix de vivre, et de continuer à forcer. Mais il ne pourrait pas maintenir le coussin assez longtemps, son instinct de survie l’empêcherait de continuer. Il le savait. Il avait déjà essayé. Dans les moments qu’il détestait le plus, comme celui qui allait arriver, chaque objet qu’il voyait était propice à imaginer sa mort.

Il entendit une porte claquer, et les rires n’étaient désormais qu’étouffés par le mur à sa gauche. Il comprenait pourquoi sa mère l’avait gardé la journée à la maison. Il entendit les premiers gémissements amoureux de sa mère, les grognements ridiculement bestiaux de l’homme qui était avec elle. Et plus les grincements du lit allaient, plus la jouissance résonnait dans la caravane.

Ces sons le répugnaient, lui donnaient la nausée. Il se mit sur le ventre, en regardant le vide. Il n’arrivait plus à bouger de son lit, il se sentait lourd et faible, trop faible même pour tenir sur ses jambes. Ses yeux s’embuèrent rapidement, mais il s’empêcha de pleurer. Il ne cessait de se répéter qu’il la haïssait, qu’il le haïssait, n’importe qui fut-il. Puis, avec cette haine ciblée, venait la haine de tout et de tous, la haine qui n’avait plus de limite, qui lui bouffait le cœur à grande dents, et qui ne le faisait même plus souffrir. Il sentait les pulsions de la jugulaire dans son cou s’accélérer, comme s’il s’apprêtait à hurler, à cracher du feu, mais rien ne parvenait jusqu’à sa bouche. Tout restait obstinément enfoncé dans son ventre qui brûlait.

Soudainement, il releva sa tête sur le mur qui dissimulait sa mère et son amant, pour le regarder avec un air bestial, violent, presque brutal. Il resta ainsi un long instant, toute pensée annihilée dans son esprit. Il empoigna ses draps dans un mouvement qu’il n’avait pas contrôlé, et auquel il avait encore moins réfléchis. Il sentit une douleur froide sur sa peau, et descendit ses yeux sur ses mains rougies. Il déroula immédiatement les draps, pour laisser le sang s’écouler à nouveau dans ses veines. Il retrouva dans la même seconde la sensation de son cœur vivant dans sa poitrine, et de la présence de son âme.

N’attendant pas plus, il enfila un pull en observant rapidement son corps dans le miroir, qui avait bien changé depuis quelques temps, et prit une grosse veste pour sortir de la caravane. Le cirque avait fait sa halte habituelle du début de l’hiver dans l’Indiana. Dans quelques jours, ils reprendraient la route pour l’Illinois. Depuis quelques temps, Jérôme se posait beaucoup de questions aux quelles il n’arrivait pas à répondre. Il fallait dire qu’elles n’étaient pas claires dans son propre esprit. Premièrement, son physique le perturbait beaucoup, ce nouveau corps d’adolescent, qui semblait bien fait, remarquant des similitudes entre le sien et celui des autres garçons. Les muscles s’étaient développées, son torse avait prit du volume, et il se sentait autrement vivant à travers ce physique qu’il trouvait, en toute modestie, assez attrayant malgré tout.

Mais plus que tout, le corps de Kaysha qui devenait toujours plus beau. Elle faisait tout pour cacher sa poitrine, et ses formes raffinées, mais il n’avait aucun mal à les imaginer. Et depuis qu’il l’avait vue flottante dans l’air, il y avait de cela déjà presque cinq mois, il ne pouvait s’empêcher de la voir ainsi dans ses rêves.

Il enfonça ses mains dans les poches de sa veste, et soupira, l’esprit lointain, en laissant sortir de sa bouche une longue fumée blanche, qui lui rappela à cet instant, sans qu’il ne su pourquoi, la fois où Kaysha lui avait volé des cigarettes pour son anniversaire. Il sourit discrètement à ce souvenir. Il laissa son corps trainer dans le cirque, pas après pas, dans la journée fade et froide qui empêchait les artistes de sortir avant l’après-midi.

Malheureusement, l’image de sa mère lui revint assez rapidement. Il sentit son odeur planer dans l’air, sachant pertinemment qu’il l’imaginait. Il passa son revers de main sur son nez, pour le frotter inélégamment, en essayant de faire disparaitre l’odeur qui se trouvait désormais dans le fond de sa gorge. Il entra dans le chapiteau, et s’assit tout en haut des sièges pour le voir dans sa totalité. Sachant que personne ne viendrait tout de suite, il descendit et se plaça au centre de la piste. Il racla sa gorge pour éclaircir sa voix, et leva les bras en croix.

-         Mesdames et messieurs ! dit-il d’une voix nette et claire, nous vous remercions de votre venue en cette soirée inoubliable ! Je me présente, continua-t-il avec une révérence parfaite, Jérôme Valeska, je vais vous accompagner tout au long de la soirée, aux côtés de mes chers amis artistes, qui vont étaler devant vous les plus beaux, les plus incroyables, et les plus étranges spectacles que vous n’ayez encore vus ! Alors, messieurs, mesdames, chers enfants ! Je vous en prie, ouvrez vos yeux, ouvrez vos mains, et applaudissez, car vous n’aurez d’autre choix que de vous exalter ce soir !

En toute réponse à son discours, un silence accompagné d’un vent lointain, et du froid de l’hiver qui lui rougissait les oreilles. Il n’y eut pas d’applaudissement, ni de cris enjoués, ou le rire des enfants. Il n’y eut pas non plus l’arrivée en fanfare des clowns, des danseuses, des chevaux, des tigres, des serpents, des cascadeurs. Seulement un vide absolu qui laissait Jérôme plus seul encore. Il laissa ses bras retomber tout à fait sur ses flancs, dans un léger bruit froissé de vêtements. Il n’était pourtant pas si mauvais, pensa-t-il. Il fit un tour sur lui-même pour observer le rien qui l’entourait. Et il se dit qu’il devrait s’habituer à aimer ce rien, ce chaos persistant qui le suivait depuis toujours.


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