L'Ochimizu

Chapitre 22 : Présence

2376 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 02/08/2026 07:49

Kazama la déposa avec précaution sur les tatamis dans la maison qu’il occupait à quelques lieues de Kyoto.


Tsune ne protesta pas. Elle n'en avait plus la force.


Le sang avait traversé l'étoffe de son kimono. Son souffle passait à peine entre ses lèvres.


Il écarta le col détrempé et fit glisser le tissu de son épaule.


La lame avait ouvert profondément la chair entre la base de son cou et la clavicule. Les bords de la plaie demeuraient béants.


Le regard de Kazama se durcit.


— Tu t'es livrée au Shinsengumi.


Elle tenta de répondre.


Aucun mot ne sortit.


Il tira de la manche de Tsune une petite fiole. Pendant une seconde, il la contempla avec un dégoût contenu.


Le remède de Kōdō.


Ce liquide qui n'aurait jamais dû exister.


Il glissa une main derrière la nuque de Tsune et souleva légèrement sa tête.


— Bois.


Sa voix ne laissait aucune place au refus.


Il porta le flacon à ses lèvres. Une partie du liquide coula contre son menton avant qu'elle ne parvienne à avaler. 


Pendant un instant, il ne se passa rien.


Puis une faible lueur apparut au fond de la blessure.


Kazama baissa les yeux.


Sous ses doigts, la chair se resserra lentement. Les bords déchirés se rapprochèrent, traversés d'une clarté pâle, jusqu'à ne plus laisser qu'une ligne rouge sur la peau.


La respiration de Tsune se brisa, puis revint, plus profonde. Ses doigts se crispèrent contre le sol, comme si quelque chose d'ancien reprenait possession de son corps.


Alors seulement, ses cheveux noirs commencèrent à pâlir.


Le blanc gagna les mèches une à une, depuis les racines jusqu'aux pointes. Deux cornes fines apparurent au-dessus de ses tempes.


Quand Tsune rouvrit les yeux, ils étaient dorés.


Kazama ne bougea pas.


Il l'avait vue hautaine. Il l'avait vue distante. Il l'avait vue dissimulée sous des vêtements d'homme. Il l'avait vue tourner le dos aux siens avec cette insolence calme qui l'irritait plus qu'aucune insulte.


Mais il ne l'avait jamais vue ainsi.


Sous sa forme véritable.


Oni.


Femme oni.


Rare, trop rare pour ce monde qui la gaspillait.


Un désir franc assombrit son regard. Il ne chercha pas à le dissimuler.


Il leva lentement la main. Du pouce, il essuya le liquide qui avait coulé au coin de sa bouche.


Tsune l'observa faire sans bouger.


Puis, à son tour, il quitta son apparence humaine.


Ses cheveux pâlirent jusqu'au blanc. Ses traits prirent cette froideur surnaturelle que son visage humain ne faisait qu'annoncer. Ses yeux devinrent d'un or ancien. Des cornes se dessinèrent sur son front.


Pendant un instant, ils ne furent plus que deux oni.


Kazama était penché au-dessus d'elle, une main posée sur son épaule dénudée, l'autre encore contre sa joue.


Il approcha lentement et s'arrêta assez près pour que son souffle atteigne ses lèvres.


Tsune aurait pu tourner la tête.


Au lieu de cela, ses doigts se refermèrent faiblement sur le tissu de sa manche. Elle releva légèrement le visage vers lui.


Il l'embrassa.


Le baiser fut d'abord contenu, presque prudent.


Tsune resta figée.


Puis sa langue répondit à la sienne.

Faiblement. Presque timidement.

Sans savoir si elle cherchait son désir, sa chaleur, ou seulement le soulagement de ne pas le voir reculer devant ce qu'elle était.


Kazama sentit cette réponse.

Sa retenue se fissura.


Le baiser se fit plus dur, plus profond. Sa main se referma fermement sur sa taille.


Il sentit sous le kimono la chaleur revenue de son corps, la vie que le remède venait de lui rendre, la tension fragile de ses muscles encore affaiblis.


Il se détacha de sa bouche.


Sa main remonta.


Vite. Trop vite.


Ses doigts glissèrent sous l'étoffe et se refermèrent sur l'un de ses seins avec une avidité brusque, trop longtemps contenue.


Tsune se raidit.


— Arrête.


Kazama s'immobilisa.


Aussitôt.


La seconde qui suivit sembla plus longue que tout le reste.


Il retira sa main.


Il ne s'excusa pas. Il ne discuta pas.


Il resta encore au-dessus d'elle, le souffle court, les yeux brûlants d'un désir changé en frustration, et d'une colère qui ne savait plus contre qui se tourner.


Contre elle, contre lui, contre l'ombre de cet homme qui se trouvait entre eux. Puis il reprit son apparence humaine et bascula sur le dos à côté d'elle.


Le silence retomba.


Tsune ne bougea pas. Elle fixa le plafond, les cheveux blancs étalés autour de son visage. Son souffle redevenait plus régulier, mais son corps demeurait immobile, comme si la guérison n'avait rendu que la chair.


Kazama regardait devant lui.


Sa mâchoire était tendue.


Puis, lentement, il tourna les yeux vers elle.


— Cet humain préfère ses ordres à ta vie. Et toi, tu préfères sa vie à la tienne. Pathétique.


Sa voix était basse. Presque calme.


C'était pire que la colère.


Tsune ne répondit pas.


Son visage resta calme.


Trop calme.


Puis une larme glissa lentement au coin de son œil, descendit jusqu'à sa tempe et se perdit dans ses cheveux blancs.


Silencieuse.


Seule concession d'un visage qui refusait encore de céder.


Kazama la vit.


Il avait voulu la blesser. Il y était parvenu. Et cette victoire ne lui donna rien. Aucune satisfaction. Aucun soulagement. Seulement l'évidence insupportable de l'avoir atteinte là où elle ne se défendait plus.


Son regard se ferma.


Il se redressa.


Tsune resta allongée, les yeux ouverts, les cheveux encore pâles, les cornes attestant toujours de sa véritable nature.


Kazama la regarda une dernière seconde.


— Repose-toi.


Sa voix était froide.


Il quitta la pièce sans se retourner.


--


Chizuru fit coulisser la porte.


Hijikata était assis sur son futon, le dos droit malgré la fatigue. Son kimono reposait autour de sa taille, laissant son torse découvert. Un bandage entourait son flanc, déjà taché de sang sur le côté.


Il tourna les yeux vers elle.


— Qu'est-ce que tu fais ici ?


Chizuru entra avec une bassine d'eau et des bandes propres.


— Sannan-san m'a demandé de changer votre bandage.


— Ce n'est pas nécessaire.


— Le tissu est déjà taché.


Hijikata baissa brièvement les yeux vers le bandage.


— Oui.


— S'il vous plaît, laissez-moi faire.


Il lui adressa un regard sec. Chizuru crut qu'il allait lui ordonner de sortir.


Après un instant, il écarta pourtant légèrement le bras.


Elle s'agenouilla près de lui.


Le nœud était serré, et le tissu avait adhéré à la plaie. Chizuru le défit avec précaution. Hijikata ne broncha pas lorsqu'elle retira la bande tachée, mais les muscles de son ventre se contractèrent.


Elle plongea un linge dans l'eau, puis commença à nettoyer le sang séché. Hijikata regardait au-delà d'elle, vers la porte entrouverte.


Son visage semblait calme.


Son regard, lui, paraissait arrêté quelque part où elle ne pouvait pas le suivre.


— Est-ce que je vous fais mal ? demanda-t-elle.


Il mit un instant à répondre.


— Non.


Elle continua en silence.


La coupure était profonde, mais nette. Hijikata baissa enfin les yeux vers les mains de Chizuru, attentif à la sûreté de ses gestes.


— Tu n'as pas l'air d'en être à ton premier bandage.


— C'est mon père qui m'a appris à les faire. Je l'aidais parfois à la clinique.


— Kōdō ?


— Oui.


Il suivit encore un moment ses gestes, puis détourna de nouveau les yeux.


Elle posa le tissu propre contre son flanc.


Un sourire bref passa sur les lèvres de Hijikata. Il n'avait rien d'amusé.


— Un médecin oni... Il passait sa vie à poser aux autres des bandages dont il n'avait probablement jamais eu besoin lui-même.


Son sourire disparut presque aussitôt.


Chizuru regarda la plaie.


— C'est peut-être justement pour cela qu'il était devenu médecin.


— Parce qu'il guérissait seul ?


— Parce que les autres ne le pouvaient pas. 


Elle replia le linge avant de reprendre :


— Quand on voit ses propres blessures se refermer seules, on supporte moins de voir celles des autres rester ouvertes.


Hijikata resta un instant à la regarder.


Chizuru replongea le linge dans l'eau, sans paraître avoir conscience de ce qu'elle venait de dire.


— J'ai toujours du mal à réaliser. Je ne savais pas qu'il était un oni, dit-elle. Je ne savais même pas que ce mot désignait autre chose que les créatures des histoires.


Hijikata ne répondit pas immédiatement.


— Tu n'as jamais voulu savoir pourquoi tu guérissais si vite ?


Chizuru resserra légèrement les doigts autour du linge.


— Bien sûr que si. Il ne voulait pas me répondre.


— Et tu as cessé de poser la question.


Une légère dureté était revenue dans sa voix.


Chizuru releva les yeux.


— C'était mon père. Il me l'aurait dit lorsqu'il m'aurait jugé prête à l'apprendre.


Hijikata soutint son regard.


— Je ne vous ai pas menti, ajouta-t-elle. Je ne savais vraiment rien.


Le silence se prolongea.


Puis les traits de Hijikata se détendirent légèrement.


— Je te crois.


Chizuru resta immobile.


Elle prit une bande propre et la passa autour de son flanc. Pour la nouer, elle dut se pencher près de lui. Hijikata souleva le bras sans qu'elle le lui demande.


Le geste était simple.


Pourtant, Chizuru eut soudain conscience de tout ce qu'il lui permettait : voir sa faiblesse, toucher sa blessure, rester auprès de lui alors que son regard demeurait perdu ailleurs.


Il ne lui aurait jamais demandé de l'aide.


Il l'acceptait seulement parce qu'elle était déjà là.


— Pas aussi serré, dit-il.


Chizuru relâcha aussitôt la bande.


— Pardon.


Elle recommença, plus doucement.


Lorsqu'elle eut terminé, ses doigts demeurèrent une seconde sur le nœud.


Hijikata avait refermé les yeux. Pour la première fois, il avait cessé de surveiller la porte et de prétendre qu'il pouvait encore se lever.


Chizuru retira lentement ses mains.


Jusqu'à présent, elle avait surtout connu Hijikata comme l'homme qui donnait des ordres, qui la protégeait malgré ses protestations et qui portait les décisions que les autres refusaient de prendre.


À cet instant, elle ne vit plus seulement le vice-commandant.


Elle vit un homme blessé qui ne savait pas comment demander qu'on reste auprès de lui.


Des pas s'arrêtèrent devant la porte.


Sannan apparut sur la galerie.


Son regard descendit vers le bandage neuf.


— Comment te sens-tu ?


— Assez bien pour que tout le monde cesse de venir me le demander.


Hijikata rabattit son kimono sur son épaule, sans prendre la peine de le refermer complètement.


— Tu n'es pas venu pour ça.


— Non.


Le regard de Sannan se posa sur Chizuru.


— Yukimura-kun, j'aimerais vous demander quelque chose.


Il entra et s'agenouilla près de la porte.


— Depuis la destruction de l'annexe, il ne me reste que peu d'échantillons de l'Ochimizu. À peine assez pour en étudier la composition.


Hijikata le fixa.


— Viens-en au fait.


Sannan ne parut pas offensé.


— Vous nous avez appris que vos blessures guérissaient plus rapidement que celles d'un être humain, reprit-il en s'adressant à Chizuru. Puisque Kōdō était lui-même un oni, il est possible que certaines propriétés du sang oni aient servi de point de départ à ses recherches.


Chizuru baissa les yeux vers ses mains.


Quelques heures auparavant, elle aurait jugé cette hypothèse absurde. À présent, elle ne savait plus quelle part de sa propre existence reposait sur des vérités que son père lui avait dissimulées.


— Qu'est-ce que tu comptes lui faire ? demanda Hijikata.


— Comparer son sang avec ce qu'il reste de la préparation. Rien de plus, pour le moment.


La réserve contenue dans ces derniers mots n'échappa pas à Hijikata.


— Pour le moment ?


— Je ne tirerai aucune conclusion avant d'avoir observé les résultats.


Hijikata garda le silence. Son expression ne trahissait ni approbation ni confiance. Seulement une vigilance dure que la fatigue n'avait pas réussi à émousser.


Sannan se tourna de nouveau vers Chizuru.


— Votre sang pourrait nous aider à mieux comprendre les recherches de Kōdō. Je n'aurais besoin que d'une faible quantité.


Chizuru regarda Hijikata.


Il fronça les sourcils.


— Ne me regarde pas. C'est à toi de décider.


Elle demeura un instant immobile.


Son regard descendit vers le bandage qu'elle venait de nouer autour de son flanc.


Parce que les autres ne le pouvaient pas.


Ses doigts se resserrèrent sur ses manches.


— Je veux aider.


Sannan l'observa avec attention.


— Vous n'êtes pas obligée de répondre immédiatement.


— Non.


Chizuru releva les yeux.


— J'accepte.


Hijikata ne dit rien. Pourtant, quelque chose se tendit dans son visage, comme s'il avait voulu lui rappeler qu'elle ignorait encore ce qu'un tel consentement pourrait un jour lui coûter.


— Une faible quantité, répéta-t-il en regardant Sannan.


— Bien entendu.


Sannan inclina légèrement la tête vers Chizuru. Un sourire bienveillant adoucit ses traits.


— Je vous remercie, Yukimura-kun.


Puis il reporta son attention sur Hijikata.


— Je prendrai toutes les précautions nécessaires.


— Et tu me tiendras informé de tout ce que tu découvriras.


— Je n'avais pas l'intention de te le cacher.


Sannan se releva.


— Je reviendrai vous voir demain, Yukimura-kun. Reposez-vous. Après les événements de ce matin, nous en avons tous besoin.


Chizuru acquiesça.


Sannan fit coulisser la porte, puis disparut sur la galerie.


Le silence revint dans la pièce.


Hijikata regardait de nouveau devant lui. Son visage s'était refermé, ses yeux semblaient de nouveau arrêtés quelque part bien au-delà des murs du quartier général.


Chizuru rassembla les bandes souillées et prit la bassine entre ses mains. Elle se releva, puis hésita avant de gagner la porte.


Hijikata ne lui demanda pas de rester.


Il ne lui demanda pas non plus de partir.


Elle se retourna une dernière fois.


Elle ne savait pas encore comment soigner les blessures qu'il dissimulait mieux que celle de son flanc.


Mais elle eut, à cet instant, la conviction qui lui fallait apprendre.



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