L'Ochimizu
Tsune s'était arrêtée sous le vieux pin, à quelques pas de la maison.
Le vent passait dans les branches et couchait par vagues l'herbe qui bordait le chemin. Plus loin, les champs s'étendaient jusqu'aux premières maisons du village.
Elle aurait dû rentrer.
Pourtant, son esprit revenait obstinément à la même seconde.
Le trouble qu'elle avait cru percevoir dans le regard de Hijikata lorsqu'elle lui avait proposé de partir avec elle. Sa main posée sur sa manche. L'immobilité de ses doigts, si proches des siens.
Pendant un instant, elle avait cru qu'il allait accepter.
Puis quelque chose s'était refermé en lui.
Sa main avait saisi son poignet.
Il avait appelé Saitō.
Tsune détourna les yeux vers les champs.
Elle ignorait encore ce qui lui faisait le plus mal : qu'il l'ait prise pour une manipulatrice, ou qu'elle ait aperçu, juste avant, le désir qu'il avait aussitôt choisi d'étouffer.
Elle finit par regagner la maison.
Elle retira ses sandales dans l'entrée de terre battue, puis monta sur le plancher surélevé. Elle portait un kimono gris anthracite, maintenu par un obi étroit.
Les panneaux donnant sur la véranda étaient entrouverts. L'air de la campagne circulait dans la pièce principale.
Kazama était assis en tailleur sur les tatamis, face au jardin.
Il avait revêtu un kimono clair, orné de feuillages dorés. Les plis noirs de son hakama portaient de discrets dessins d'or.
Un plateau laqué reposait devant lui. Plusieurs coupes y avaient été disposées auprès de deux petits pichets de saké. L'un d'eux était déjà vide.
Kazama ne se retourna pas lorsqu'elle entra.
— Les hommes de Chōshū se rapprochent de Kyoto. Aizu et Satsuma renforcent les abords du palais.
Sa voix était lente, grave, parfaitement égale.
Tsune fit coulisser le panneau derrière elle.
— Je sais.
Elle s'assit de l'autre côté du plateau et prit le pichet encore plein. Sans s'occuper de la coupe vide de Kazama, elle versa du saké dans la sienne.
Son regard descendit vers sa main.
— Tu le tiens mal.
Tsune continua de verser.
— Tu devrais apprendre à servir convenablement, reprit-il. Il serait regrettable que mon épouse soit incapable de remplir une tâche aussi simple.
Elle acheva de remplir sa coupe, puis posa le pichet devant lui.
— Tu n'avais qu'à ne pas m'épouser.
Le silence se resserra légèrement autour d'eux.
Kazama ne bougea pas.
Tsune soutint ses yeux.
— Je t'avais fui. Et tu as osé accepter que la cérémonie ait lieu en mon absence.
Kazama baissa les yeux vers le pichet.
Il le prit enfin, remplit lui-même sa coupe, puis le reposa avec une précision mesurée.
— Après ta disparition, ma famille envisageait de rompre l'accord avec les Shiranui et de me choisir une autre épouse.
— Et tu les as laissés croire qu'une cérémonie sans mariée valait mieux.
— Les Shiranui considéraient déjà l'abandon de l'union comme un affront. Cela aurait suffi à aggraver des tensions qui existaient déjà depuis longtemps entre Chōshū et Satsuma.
La coupe de Tsune se figea près de ses lèvres.
— Tu te moques de moi.
Kazama releva lentement les yeux.
— Tu n'as jamais laissé les querelles des humains décider de ta vie.
Un silence passa. Dehors, le vent fit bouger les branches du pin.
— C'est vrai.
La franchise de la réponse la fit froncer légèrement les sourcils.
— Alors pourquoi l'avoir accepté ?
— Tu n'as pas toujours voulu fuir ce mariage.
La voix de Kazama n'avait pas changé. Elle restait basse, posée, comme s'il énonçait un fait qui n'avait jamais mérité d'être discuté.
Tsune demeura immobile.
— Tu n'en sais rien.
— Tu ne le nies pas.
Tsune releva les yeux.
— Tu m'as fait enfermer, Kazama !
Son regard se durcit.
— Je n'avais pas le choix.
— Tu m'as retiré mon sabre, mes notes et tout ce qui me permettait d'écrire. Je ne pouvais plus sortir, recevoir de courrier ni voir qui que ce soit sans ton autorisation.
— C'était temporaire.
— J'ai passé une semaine dans une pièce gardée.
— Après que tu as tenté de t'enfuir.
— Parce que tu me retenais prisonnière.
— Tu disposais du jardin et de tout ce dont tu avais besoin.
— Une prison reste une prison, même lorsqu'elle donne sur un jardin.
La main de Kazama se resserra imperceptiblement autour de sa coupe.
— Tu étais en train de perdre la raison.
Il ne haussa pas la voix. Sa lenteur même rendit la phrase plus brutale.
Tsune le fixa sans répondre tout de suite. Au-dehors, une branche frotta contre le toit de la véranda.
— Kimigiku m'avait parlé de ta proposition, poursuivit-il.
— Quelle proposition ?
— Quitter le pays avec elle et Kōdō.
Les doigts de Tsune se crispèrent autour de sa coupe.
— Elle n'avait pas à te le dire.
— Elle avait peur.
Sa voix était toujours aussi calme.
— Alors elle m'a dénoncée.
— Elle craignait que tu ne reviennes jamais.
Kazama se pencha très légèrement. Ses cheveux blonds glissèrent contre sa joue.
— Tu n'as même pas assisté à l'inhumation de ta sœur.
Tsune cessa de respirer une seconde.
Kazama ne détourna pas les yeux.
— Tu n'es venue à aucun des rites qui ont suivi. Pendant que les tiens l'accompagnaient, tu étais encore auprès de Kōdō à reprendre des recherches qui ne pouvaient plus la sauver.
Tsune baissa les yeux vers le saké.
— Je ne pouvais pas y aller.
Kazama porta sa coupe à ses lèvres.
— Tu ne voulais pas. Il aurait alors fallu admettre qu'elle était morte.
Tsune ne répondit pas.
Le vent souleva doucement le bord du panneau ouvert.
— Ce n'étaient plus des recherches, Tsune, reprit Kazama. C'était une obsession.
Le silence retomba entre eux.
Cette fois, elle ne chercha pas à le contredire.
Elle but lentement. Le saké lui brûla la gorge, mais elle ne reposa pas tout de suite sa coupe.
— Tu savais que je te haïrais en m'enfermant.
— Cela valait mieux que de ne plus savoir où tu étais.
Il but à son tour comme si ces paroles ne lui avaient rien coûté.
Tsune l'observa longuement.
Il ne lui demanderait pas pardon. Il ne prononcerait pas le mot peur. Il continuerait à présenter son choix comme une nécessité imposée par son inconscience à elle plutôt que par sa propre incapacité à la laisser partir.
Pourtant, elle voyait enfin ce qui s'était dissimulé derrière son arrogance.
— Tu avais peur de me perdre.
Kazama détourna légèrement les yeux vers le jardin.
— Tu étais devenue trop imprudente.
Le démenti était si peu convaincant qu'elle aurait presque pu en sourire.
La lumière glissait sur ses cheveux blonds et accentuait la ligne de son profil. Ses yeux rouges restaient fixés au-delà de la véranda.
Fier, fermé, incapable d'avouer ce qu'elle venait pourtant de comprendre.
Elle le trouva, cette fois encore, insupportablement beau.
Elle le désirait toujours.
Cette constatation l'irrita presque autant qu'elle la troubla.
Tsune vida sa coupe.
Puis elle la reposa et se releva.
Le regard de Kazama revint vers elle et suivit son mouvement tandis qu'elle contournait le plateau. Il ne bougea pas lorsqu'elle s'arrêta devant lui.
— Je ne te pardonne rien.
— Je le sais.
Tsune posa un genou de chaque côté de ses cuisses et vint s'asseoir face à lui.
Les pans gris de son vêtement se déployèrent autour de leurs jambes, sur le tissu noir et or qui couvrait les genoux de Kazama.
Kazama resta parfaitement immobile.
Seul son regard changea.
Il glissa lentement sur son visage, descendit vers sa gorge, puis revint à ses yeux. Son souffle demeurait régulier, mais une tension nouvelle avait gagné tout son corps sous elle.
Ses mains restèrent pourtant posées sur ses genoux.
Lorsqu'il parla, sa voix était toujours aussi lente et grave.
— Tu ne viens à moi que parce que cet humain t'a rejetée.
Tsune ne chercha pas à nier.
— C'est vrai.
Elle se pencha légèrement vers lui.
— Vas-tu me repousser pour cela ?
Kazama ne répondit pas.
Sa main se referma brusquement dans les cheveux de Tsune. Il tira juste assez pour dégager sa gorge, tandis que l'autre bras se resserrait autour de sa taille et la ramenait durement contre lui.
Il enfouit le visage dans son cou, ses lèvres rencontrèrent sa peau.
Tsune eut le souffle coupé.
Ses doigts s'agrippèrent aux épaules de Kazama et son menton se releva davantage, lui offrant l'espace qu'il exigeait.
La chaleur de sa bouche remonta sous sa mâchoire. La prise autour de sa taille se raffermit.
Un son bref échappa à Tsune.
Kazama releva les yeux vers elle.
Il n'y avait plus rien de contenu dans son regard.
Lorsqu’ils basculèrent sur les tatamis, les coupes restèrent oubliées sur le plateau.