Harry Potter (II) : La Prophétie et les Ombres du Passé
La nuit était tombée sur Poudlard avec une lenteur presque cruelle, comme si le château lui-même savourait chaque seconde où l’obscurité gagnait du terrain, chaque instant où les ombres s’étiraient sur les murs comme des doigts avides, chaque souffle où la lumière reculait pour laisser place à une pénombre lourde, épaisse, presque vivante, une pénombre qui semblait se glisser sous la peau de ceux qui la traversaient pour y déposer un froid qui n’appartenait qu’à elle, et Lavinia avançait dans les couloirs sans sentir ses jambes, comme si son corps se mouvait par automatisme tandis que son esprit restait prisonnier de la salle de potions, de l’odeur métallique du chaudron encore tiède, de la pierre glacée contre son dos, de la morsure brutale de la table lorsqu’elle avait reculé trop vite, et surtout de cette présence qui avait envahi l’espace comme une ombre consciente, de cette voix qui avait glissé contre son oreille comme une lame glacée, tranchante, implacable, une voix qui semblait s’être incrustée dans sa peau, dans ses os, dans son souffle même, comme si elle ne pourrait plus jamais s’en défaire, comme si elle l’accompagnerait désormais partout, jusque dans ses rêves, jusque dans ses silences, jusque dans la moindre respiration qu’elle tenterait de reprendre.
Elle revoyait Sebastian Blackwell, immobile dans l’embrasure de la porte, son regard d’acier posé sur elle comme s’il la disséquait, comme s’il la possédait déjà, comme si chaque battement de son cœur lui appartenait, comme si son simple regard suffisait à la réduire au silence, à la priver de toute volonté, et elle revoyait ses mains qui s’étaient posées de part et d’autre d’elle, l’enfermant sans la toucher, créant une cage invisible dont elle ne pouvait pas sortir, une prison silencieuse où même l’air semblait se figer, où le moindre mouvement devenait impossible, où la moindre respiration devenait un effort, où la moindre pensée se dissolvait dans la peur, et elle revoyait son souffle contre sa peau, ses mots murmurés avec une douceur terrifiante, cette douceur qui n’appartenait qu’à lui, cette douceur qui n’était qu’un masque posé sur une menace infiniment plus grande, une douceur qui n’était qu’un outil, un instrument, une manière de la briser sans jamais lever la voix, sans jamais lever la main, sans jamais avoir besoin de la toucher pour la réduire à l’impuissance.
Elle revoyait tout, encore, encore, encore, comme si son esprit refusait de la laisser respirer, comme si chaque souvenir revenait avec plus de force que le précédent, comme si la scène se rejouait en boucle derrière ses paupières, comme si elle n’avait jamais quitté cette salle, et elle traversa un groupe d’élèves sans les voir, passa devant un tableau qui la salua sans l’entendre, descendit un escalier qui changea de direction sans qu’elle s’en rende compte, avançant comme une ombre parmi les ombres, incapable de sentir le sol sous ses pieds, incapable de sentir l’air dans ses poumons, incapable de sentir autre chose que la peur — une peur froide, profonde, viscérale, qui lui broyait la poitrine et lui brûlait la gorge, une peur qui n’était pas seulement la sienne, mais celle d’une mère qui sait que son enfant est en danger, celle d’une femme qui comprend soudain que le monde peut basculer en un souffle, et au milieu de cette peur, une pensée la transperça, brutale, évidente, implacable : si Sebastian avait pu briser Sophia, si Sebastian avait pu transformer une directrice en marionnette docile, si Sebastian avait pu glisser dans son esprit comme un poison lent, alors il pouvait briser n’importe qui, n’importe quand, n’importe comment, et personne — pas même elle, pas même Scorpius, pas même Orion — n’était à l’abri, et le visage d’Orion s’imposa à elle, fugace, lumineux, fragile, comme un éclat de lumière dans la nuit, son rire, ses yeux, sa manière de froncer les sourcils quand il réfléchissait trop vite, et cette seule pensée fit trembler tout son corps.
Quand elle arriva devant la porte de ses appartements, elle resta immobile, la main posée sur la poignée, incapable de l’abaisser, parce que derrière cette porte il y avait Scorpius, et Scorpius verrait tout : la panique dans ses yeux, la terreur dans ses gestes, la fragilité dans sa voix, il verrait ce qu’elle tentait de cacher, ce qu’elle tentait d’enterrer, ce qu’elle tentait de retenir, et elle inspira profondément, tenta de calmer les battements désordonnés de son cœur, sentit le froid dans ses doigts, la brûlure dans sa gorge, puis poussa la porte.
La pièce était silencieuse, éclairée par la lueur vacillante du feu dans l’âtre, et Scorpius était assis dans un fauteuil, mais il se leva aussitôt en la voyant, comme si un fil invisible l’avait tiré vers elle, comme si son corps avait réagi avant même que son esprit ne comprenne ce qu’il voyait.
— Lavinia… Sa voix n’était qu’un souffle, mais un souffle chargé d’une inquiétude brute, presque douloureuse, une inquiétude qui vibrait dans l’air comme une corde tendue prête à se rompre, et elle referma la porte derrière elle, lentement, comme si chaque geste lui demandait un effort immense, comme si son corps pesait soudain des tonnes.
— Je vais bien, dit-elle. Le mensonge se brisa dans l’air comme du verre, éclatant en mille morceaux invisibles qui retombèrent entre eux, tranchants, coupants, impossibles à ignorer, et Scorpius fit un pas vers elle, puis un autre, puis un autre encore, comme s’il avançait vers un précipice qu’il ne pouvait pas éviter.
— Non. Non, tu ne vas pas bien
.
Elle détourna le regard.
— Ce n’est rien. Juste… la fatigue.
— Lavinia, murmura-t-il, tu trembles.
Elle baissa les yeux, vit ses mains qui tremblaient encore, comme si elles n’étaient plus les siennes, comme si elles appartenaient à quelqu’un d’autre, à une version d’elle-même qu’elle ne reconnaissait plus, et Scorpius les saisit, mais ses doigts se crispèrent malgré lui, comme s’il craignait qu’elle disparaisse s’il la lâchait, comme si elle n’était qu’un mirage prêt à s’effacer.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle ferma les yeux, une seconde, une seule seconde, une seconde où elle aurait pu tout dire, où elle aurait pu tout déverser, où elle aurait pu s’effondrer, et le silence s’étira entre eux, long, lourd, presque palpable, avant qu’elle ne le brise.
— Rien, murmura-t-elle. Rien d’important.
Scorpius inspira brusquement, comme si l’air lui manquait.
— Lavinia… Je te connais. Je sais quand tu mens. Et là… tu mens tellement fort que ça me fait mal. Elle rouvrit les yeux, et il vit tout : la peur, la honte, la solitude, et surtout — surtout — cette terreur absolue, dévorante, celle d’une mère qui sait que son enfant est en danger.
— Sebastian… murmura-t-elle. Scorpius se figea, son visage se vida de toute couleur, ses yeux s’écarquillèrent, ses lèvres s’entrouvrirent sans qu’aucun son n’en sorte.
— Quoi ?
— Sebastian Blackwell. Il est venu me voir. Dans la salle de potions. Scorpius recula d’un pas, comme s’il venait de recevoir un coup en pleine poitrine.
— Non… Non, non, non…
— Il a verrouillé la porte, continua-t-elle, la voix tremblante. Il s’est approché de moi. Il m’a coincée contre une table.
Scorpius porta une main à sa bouche, horrifié.
— Il a posé une main de chaque côté de moi, dit-elle, les yeux perdus dans le vide. Sans me toucher… mais j’étais piégée. Je ne pouvais plus bouger. Je ne pouvais même plus respirer.
Scorpius se mit à tourner en rond, comme un animal pris au piège, comme s’il cherchait une issue, une solution, une arme.
— Je vais le tuer. Je vais le tuer. Je vais le tuer.
— Scorpius… — Je vais le tuer ! Il hurla, sa voix se brisant dans l’air comme un éclair, et il frappa du poing contre la table, si fort que l’encrier tomba et se brisa au sol.
— Il t’a touchée ? Il t’a fait du mal ? Il t’a menacée ?
— Il a murmuré à mon oreille, dit-elle, la voix étranglée. Il m’a dit qu’il savait pourquoi j’étais ici. Il sait pour Orion. Il sait pour Elladora. Il sait pour la Rose Noire.
Scorpius s’arrêta net, se tourna vers elle, et Lavinia vit quelque chose se briser en lui, quelque chose de profond, quelque chose de dangereux.
— Je vais le tuer, répéta-t-il, mais cette fois, sa voix était basse, rauque, presque inhumaine. Il fit un pas vers la porte, mais Lavinia se précipita et le retint par le bras.
— Scorpius, non !
— Lâche-moi ! Je ne le laisserai plus jamais t’approcher ! Je ne le laisserai plus jamais approcher Orion ! Je ne le laisserai plus jamais respirer le même air que toi !
— Scorpius, écoute-moi !
Il se débattit encore, puis s’effondra contre elle, comme si toute sa rage s’était transformée en désespoir.
— Je t’ai mise en danger… Je t’ai mise en danger, Lavinia… Je t’ai mise en danger, toi… et notre fils…
Elle posa une main sur sa joue.
— Tu n’as rien fait. C’est lui. C’est la Rose Noire.
— C’est moi, murmura-t-il. C’est moi qui l’ai laissée entrer dans ma vie. C’est moi qui ai cru en elle. C’est moi qui ai entraîné Orion dans cette histoire. C’est moi qui ai laissé Sebastian me manipuler. C’est moi qui ai tout gâché.
Il tomba à genoux devant elle, les mains dans ses cheveux, incapable de respirer.
— Je suis désolé… Je suis tellement désolé…
Elle s’agenouilla en face de lui, prit son visage entre ses mains.
— Scorpius. Regarde-moi.
Il leva les yeux, rouges, brillants, brisés.
— Je ne te laisserai pas porter ça seul, dit-elle d’une voix ferme. Je ne te laisserai pas t’effondrer. Je ne te laisserai pas te détruire. Elle inspira profondément.
— Nous allons faire en sorte que le plan de la Rose Noire fonctionne… mais à ma condition. — Laquelle ? Elle releva le menton.
— Je ne laisserai pas notre fils se perdre dans les ténèbres. Ce qu’elle veut qu’il fasse… je le ferai à sa place. Et elle croira que c’est lui. Scorpius secoua la tête, horrifié.
— Non. Non, Lavinia, tu ne feras pas ça. Je ne te laisserai pas te sacrifier.
— Je suis sa mère, dit-elle doucement. Et une mère… protège.
Il ferma les yeux, une larme glissant sur sa joue.
— Alors nous devrons nous méfier de Sebastian, murmura-t-il. Il va surveiller chaque geste d’Orion. Chaque mot. Chaque réaction.
— Je sais, dit-elle. Elle posa une main sur sa poitrine, là où son cœur battait trop vite. Mais je suis prête.
Scorpius la prit dans ses bras, la serra contre lui comme s’il craignait qu’elle disparaisse.
— Je ne te laisserai pas affronter ça seule, murmura-t-il. Je te le jure.
Lavinia ferma les yeux. Elle n’avait jamais été loyale envers la Rose Noire. Contrairement à Scorpius, elle n’avait jamais cru en elle. Elle n’avait jamais cru en ses promesses, ni en ses idéaux, ni en ses discours. Mais elle protégerait son fils. Contre les ténèbres. Contre Sebastian. Contre la Rose Noire. Contre tout. Parce qu’en tant que mère, elle était capable de tout.